« Avec la canicule, les conditions de travail sont inhumaines » : un ouvrier de l'aéronautique témoigne
Thu, 25 Jun 2026 19:38:33 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalFace à une canicule extrême, les ouvriers vivent un véritable calvaire. Dans les usines, les chefs mettent la pression pour que la production continue de tourner coûte que coûte. Un ouvrier témoigne de ses conditions de travail chez un sous-traitant aéronautique toulousain.

Dans les ateliers, il fait 30°C dès le matin. Tout est resté fermé la nuit, la chaleur accumulée de la journée n'a pas pu redescendre. Et pas question pour la direction de penser à trouver une solution pour aérer l'usine pendant la nuit. Il faudrait payer une société de gardiennage, ce ne serait évidemment pas rentable... Dans l'après-midi, nous avons relevé jusqu'à 39° au pied des machines quand il fait 42° à l'extérieur.
Seule concession, quelques ventilateurs, que nous avions dû mendier les années précédentes, sont bien installés ici ou là. Mais ils brassent un air brûlant, et ils sont placés là où les prises électriques le permettent, plutôt que là où les travailleurs en auraient réellement besoin. Même les pièces métalliques sont chaudes au toucher.
Les conditions de travail sont devenues inhumaines. Pourtant, la production continue. Les ouvriers sont là, il n'y a pas de droit de retrait, pas d'arrêt de travail, pas de grève spontanée. Les ouvriers restent à leur poste malgré l'abattement.
Bien-sûr que les cadences ralentissent. Les travailleurs sont déjà fatigués dès leur arrivée le matin, et la situation ne fait qu'empirer au fil de la journée. Le seul aménagement accordé par la direction a été d'autoriser une prise de poste trente minutes plus tôt, afin de partir trente minutes plus tôt au pic de chaleur de l'après-midi.
Une mesure dérisoire car, pour beaucoup d'entre nous, rentrer chez soi ne signifie pas retrouver un lieu de repos. C'est souvent retourner dans un petit appartement transformé en fournaise, où la température dépasse encore les 35°C jusque tard dans la nuit. Et où là aussi, un simple ventilateur brasse de l'air chaud sans apporter le moindre soulagement. Les nuits deviennent difficiles, on a du mal à s'endormir. Le sommeil est court, agité, peu réparateur.
Les effets les plus durs de la canicule ne se manifestent pas nécessairement le premier jour. Ils s'accumulent. Jour après jour, un organisme qui ne récupère plus s'affaiblit. La fatigue devient permanente. À la souffrance physique s'ajoute progressivement une souffrance psychologique, que beaucoup connaissent mais dont personne ne parle.
Face à cela, la hiérarchie répète : « Oui, c'est dur pour tout le monde ». Mais la conclusion est toujours la même : il faut que la production continue. Il faut que les machines tournent.
Alors les petits chefs tournent dans les ateliers. Ils n'ont que ça à faire : surveiller. Lorsqu'un ouvrier s'accorde quelques minutes pour souffler, consulte son téléphone ou cherche un endroit légèrement moins étouffant, les regards se font immédiatement soupçonneux et les remarques ne tardent jamais.
Si la machine tourne encore, alors ça passe pour cette fois, mais avec le sous-entendu infantilisant qu'il ne faut pas exagérer quand même.
Mais si la machine est arrêtée, quelle qu'en soit la raison, alors c'est la police et l'interrogatoire. Il va falloir justifier pourquoi on a mis plus de temps que prévu sur telle ou telle production, pourquoi on a oublié de faire telle ou telle opération administrative qui n'a rien à voir avec le boulot normal d'ouvrier. Des petits coups de pression tout au long de la journée, pour rappeler quelles sont les priorités : la production avant tout.
« Oui, c'est dur pour tout le monde », répètent-ils en sortant de leurs bureaux climatisés. Mais si un travailleur, épuisé par la chaleur, la fatigue accumulée et la pression permanente, finit par craquer et perdre son calme en réagissant un peu fortement à une énième remarque, alors le vernis de pseudo-compassion disparaît. Dans l'entreprise, l'ouvrier n'a pas le droit au débordement, n'a pas le droit d'exprimer sa colère et son sentiment d'injustice. Pour le chef, il faut maintenir le rapport de subordination à tout prix, assurer son autorité. Pour lui, l'ouvrier doit rester à sa place. S'il craque, il faut forcément que ce soit lui le fautif. On invoque le délit d'insubordination. Le lendemain, on convoque pour rappeler les règles de l'atelier, de la production, et du respect envers la hiérarchie.
Devant le tribunal des chefs, il faudrait que l'ouvrier reconnaisse qu'il a effectivement dérapé pour au mieux s'en tirer avec un « Allez, ça ira pour cette fois... » méprisant et infantilisant. On l'aura compris, l'enjeu est de faire passer le message que le problème n'est plus la chaleur étouffante, que ce n'est pas qu'il y aurait un risque pour la santé des travailleurs, mais que le problème c'est bien le comportement du salarié indépendamment des conditions de travail.
Il n'y a plus de masque qui tienne. La sollicitude affichée n'existe qu'à condition que la production ne soit jamais remise en cause. Au moindre écart, la fonction réelle de la hiérarchie apparaît : discipliner, surveiller et maintenir coûte que coûte la productivité.
C'est là qu'on voit que les risques pour la santé physique et mentale passeront toujours au second plan. Plutôt que d'admettre que les conditions de travail sont effectivement inhumaines, et de chercher des solutions pour préserver la santé des travailleurs, les directions préfèrent utiliser leur arsenal répressif et tester jusqu'où les salariés tiendront sans rien dire.
Alors que les solutions, nous les connaissons, elles sont simples : des pauses plus fréquentes dans des espaces climatisés, une réduction du temps de travail plutôt qu'un décalage qui vient surtout perturber la qualité de notre sommeil, et l'arrêt des productions non essentielles lors des épisodes les plus extrêmes. Autant de mesures qui placeraient enfin la santé des travailleurs avant les impératifs de production qui ne servent en rien les intérêts des ouvriers.
Mais au lieu de cela, les chefs font la police. La véritable violence vient de ceux qui veulent à tout prix exploiter tout ce qui nous reste de force de travail, pas de l'ouvrier qui poussé à bout, s'énerve contre sa hiérarchie.
Face à cette situation, si l'un de vos collègues est pris pour cible parce qu'il a osé hausser le ton après des jours de chaleur et d'épuisement, ne détournez pas le regard. Nous partageons les mêmes conditions de travail. Nous subissons les mêmes souffrances. Pas les chefs, pas les patrons.
Faisons front contre les pressions et les stratégies malveillantes des petits chefs. Ce sont nous qui détenons les clés de la production, pas eux. Si on s'arrête tous, alors ils seront contraints de prendre en considération nos conditions de travail, notre dignité et notre santé. Notre force réside dans notre solidarité.
Crédits photo : Capture vidéo