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Chute de Keir Starmer : le début de la fin du parti travailliste au Royaume-Uni ?

Wed, 24 Jun 2026 17:45:17 CEST

Révolution Permanente

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La chute du gouvernement Starmer, emporté par son impopularité record et les divisions grandissantes au sein même du Parti travailliste, a immédiatement ouvert une nouvelle bataille pour la direction du Labour. Andy Burnham apparaît aujourd'hui comme le favori incontestable de cette succession. Pourtant, derrière ce changement de visage, rien ne laisse entrevoir une quelconque résolution de la crise politique britannique.

Vie et mort du starmerisme

Près de 2 ans après sa victoire aux élections générales de 2024, le Parti travailliste se retrouve plongé dans une crise dont l'ampleur semblait encore inimaginable il y a quelques mois. Confronté à une impopularité grandissante, à une série de revers électoraux et à une contestation de plus en plus ouverte dans ses propres rangs, Keir Starmer a finalement été contraint de quitter ses fonctions. Son départ a aussitôt déclenché la bataille pour sa succession. Fraîchement élu député de Makerfield après avoir quitté la mairie du Grand Manchester, Andy Burnham apparaît aujourd'hui comme le candidat le mieux placé pour prendre la tête du Labour. Mais ce changement de leadership ne règle en rien les difficultés plus profondes auxquelles est confronté le parti, ni la crise politique qui traverse désormais le Royaume-Uni.

L'effondrement du gouvernement Starmer ne relève cependant pas d'un simple accident de parcours. Il trouve son origine dans la nature même de son projet politique : la tendance Labour right, l'aile historique du travaillisme, chargée de discipliner la gauche du parti et les syndicats dont l'expression la plus aboutie fut le New Labour de Tony Blair, construit dans le contexte de la déferlante néolibérale de Thatcher des années 80 et de l'adaptation à la mondialisation néolibérale. Champion de l'anti-corbynisme au sein du Parti travailliste à partir de 2016, se faisant le relais des campagnes diffamatoires accusant Corbyn et son entourage d'antisémitisme et profitant de la crise du Brexit, Starmer parvint à se tailler une place centrale dans l'appareil du parti, jusqu'à en prendre la la direction en 2020. Purge après purge, il remet le parti sur ses rails traditionnels depuis Blair : une politique de défense acharnée des intérêts de l'impérialisme britannique et des offensives austéritaires et anti-ouvrières en série.

Premier ministre le moins bien élu de l'histoire électorale britannique, face aux Tories totalement délégitimé, Starmer lance, dès son arrivée au pouvoir en 2024, l'une des offensives austéritaires les plus brutales qu'ait connues le Royaume-Uni : durcissement du Personal Independence Payment (aide destinée aux personnes handicapées), réduction du supplément santé de l'Universal Credit (principale allocation sociale britannique), fin de l'universalité du Winter Fuel Payment (aide au chauffage pour les retraités) et maintien du two-child cap, dispositif plafonnant les allocations familiales au-delà du deuxième enfant.

Sur la question migratoire, le gouvernement lance une véritable déferlante raciste. Avec Shabana Mahmood, le gouvernement tente de repousser jusqu'à dix ans l'accès à la résidence permanente et multiplie les raids contre les travailleurs immigrés, dans des opérations qui font écho à celles de l'ICE étasunienne. Starmer va jusqu'à expliquer que le pays était en train de devenir une « île d'étrangers », une rhétorique empruntée directement à l'extrême droite.

Sur le plan international, il apporte un soutien militaire et politique extrêmement fort à Israël – jusqu'à participer au génocide en collectant des informations pour l'armée coloniale grâce à des survols de Gaza – et réprime avec une brutalité extrême le mouvement de solidarité avec la Palestine : interdiction de Palestine Action comme organisation terroriste, des milliers de militants arrêtés ou poursuivis sous l'étiquette de « terroristes », avec à la clé de lourdes peines de prison. Le tout complété par une hausse massive des dépenses militaires, tandis que le NHS continue de s'effondrer, quand il n'est pas progressivement livré aux intérêts privés, comme ceux de Palantir.

Mais Starmer n'est pas simplement responsable des mesures prises par le gouvernement. Il l'est également de la montée fulgurante de l'extrême droite. Après six mois de pouvoir travailliste, Reform UK (le parti d'extrême droite de Nigel Farage) a doublé ses intentions de vote, lui offrant une victoire historique aux dernières élections locales. Aujourd'hui, c'est donc une version épuisée du blairisme qui est désavouée aujourd'hui. Un désaveu auquel on voit mal comment son successeur potentiel, sorti des fonds de tiroir du parti travailliste, pourrait à son tour échapper.

Andy Burnham : fond de tiroir et roue de secours du travaillisme



En effet, Andy Burnham, maire du Grand Manchester et figure la plus populaire du Labour, est d'ores et déjà pressenti par les travaillistes, qui disposent d'une majorité écrasante à la chambre basse, pour remplacer Starmer. Appartenant au courant « soft left » du Parti travailliste, situé entre la droite blairiste et la gauche incarnée par Jeremy Corbyn, il a effectué l'essentiel de son ascension politique sous les gouvernements Blair et Brown avant de se replier sur le Grand Manchester, dont il devient maire en 2017. Il y acquiert le surnom de « Roi du Nord » en se faisant le défenseur d'une région longtemps délaissée au profit de la City londonienne.

C'est là qu'il développe sa doctrine du « manchesterisme », un « socialisme pro-entreprises » qui combine partenariat entre l'État et le patronat, davantage de contrôle public sur certains secteurs essentiels et une large dévolution des pouvoirs aux autorités locales et régionales. Burnham affirme vouloir étendre ce modèle à l'ensemble du pays afin de, selon lui, tourner la page de quarante années de néolibéralisme. Son ancrage local, sa distance avec Westminster et sa critique modérée de l'austérité lui permettent ainsi d'apparaître, du moins en surface, comme une forme d'alternative à Starmer.

Après plusieurs tentatives infructueuses pour prendre la tête du Parti travailliste depuis 2010, Burnham a donc récemment saisit finalement l'occasion offerte par l'effondrement de l'autorité de Starmer. Pour pouvoir prétendre à la direction du Labour et, à terme, à Downing Street, il devait toutefois retrouver un siège à Westminster. L'occasion lui fut offerte lorsqu'un député travailliste proche de lui lui céda la circonscription gagnée d'avance de Makerfield. Sa victoire lors de l'élection partielle qui suivit fut confortable, mais elle fut surtout interprétée comme un vote sanction contre Starmer. Menant campagne sur sa distance avec la direction travailliste et la nécessité d'un changement de cap, Burnham s'imposa en même temps comme le principal recours d'un parti en pleine décomposition.

La démission de Starmer à peine actée, la route vers Downing Street s'est ouverte devant lui, alors qu'il bénéficie d'un soutien important de la base et des députés travaillistes. Mais derrière l'image soigneusement entretenue du « Roi du Nord », le contenu réel de son projet apparaît bien moins reluisant qu'il peut paraître à certains.

À Manchester, fief d'Andy Burnham, la crise du logement s'est aggravée rapidement, si bien qu'au moins une personne sur 74 y était sans domicile en 2023. Fin 2025, ce chiffre atteignait une personne sur 61. Dans le même temps, les loyers privés continuent d'augmenter, faisant de Manchester l'une des villes où les loyers sont les plus élevés du pays. En 2024, il s'engageait à construire 10 000 logements sociaux ; seuls dix furent effectivement achevés. Dans le même temps, près de 800 millions de livres de prêts publics ont été accordés à Renaker, promoteur privé responsable d'une grande partie des gratte-ciel qui dominent aujourd'hui Manchester. Si l'entreprise a construit des milliers d'appartements, très peu sont réellement accessibles aux classes populaires. Derrière le « manchesterisme », on retrouve donc une politique bien plus familière : argent public pour les promoteurs, loyers hors de contrôle et gentrification sous gestion travailliste.

Aussi questionnable est son entourage d'économistes dont il s'est entouré pour la campagne. L'on peut citer Richard Hughes, ancien président de l'Office for Budget Responsibility, institution créée sous George Osborne pour encadrer la discipline budgétaire ; Jim O'Neill, ancien ministre conservateur et ex-président de Goldman Sachs Asset Management ; ainsi qu'Andy Haldane, ancien économiste en chef de la Banque d'Angleterre.

Sur d'autres questions, l'écart entre l'image progressiste cultivée par Burnham et ses positions réelles apparaît tout aussi nettement. Sur l'immigration, c'est à peine s'il cherche à prendre ses distances avec les aspects les plus réactionnaires du gouvernement sortant. Il n'a formulé aucune critique sérieuse des réformes de la ministre de l'Intérieur Shabana Mahmood, allant jusqu'à déclarer que « Mahmood a eu raison de procéder à une réforme en profondeur du système. » Cela alors même que ses mesures (suppression du droit à un statut permanent pour les réfugiés, durcissement de l'accès au settled status affectant des millions d'immigrés et multiplication des expulsions ont suscité l'opposition d'une partie importante de la base travailliste ainsi que de plus d'une centaine de députés du Labour, y compris dans les rangs de la soft left. Concernant l'hébergement des demandeurs d'asile, Burnham va jusqu'à affirmer être « d'accord avec ce que dit Farage » : « Ce que nous devons faire, c'est rétablir un sentiment d'ordre. » Enfin, loin de défendre les personnes trans face à l'offensive réactionnaire en cours, il les a sacrifiées sans hésiter en soutenant les recommandations transphobes de l'Equality and Human Rights Commission (EHRC, l'autorité publique indépendante supposément chargée de garantir le respect des principes d'égalité), recommandations qui préconisent notamment une séparation accrue des espaces non mixtes selon le sexe biologique et restreignent davantage l'accès des personnes trans à certains services et espaces publics.

Dans ces conditions, il est difficile de voir comment l'arrivée d'Andy Burnham pourrait constituer une véritable rupture avec le starmerisme. En dépit de ses promesses comme celle de remettre les « actifs essentiels » sous « contrôle public », de lancer « le plus grand programme de construction de logements sociaux depuis la Seconde Guerre mondiale » ou encore d'impulser une politique nationale de « réindustrialisation », Burnham a d'ores et déjà reculé sur certains aspects de son programme.

Après avoir affirmé en début d'année que le Royaume-Uni ne devait plus être « à la merci des marchés obligataires » et laissé entendre qu'il pourrait assouplir les règles budgétaires imposées par Rachel Reeves, il s'est heurté à une réaction immédiate des marchés financiers : les rendements des obligations d'État ont alors atteint leur niveau le plus élevé depuis 1998. Il a ainsi fait marche arrière, réaffirmant son attachement aux règles budgétaires du Labour et à la discipline fiscale. Cette capitulation préventive n'a rien d'anecdotique. Burnham s'est déjà engagé à maintenir les principales promesses fiscales du Labour et a même évoqué une baisse de certaines cotisations patronales. Surtout, désireux de démontrer son sérieux budgétaire et son engagement en faveur du réarmement, il admet lui-même n'avoir « aucun problème à dire que le plan consiste à réduire les dépenses sociales. Aucun. ».
Mais au-delà du projet d'Andy Burnham et des quelques mesures qu'il met en avant, la crise politique se heurte à une réalité bien plus têtue : celle d'un capitalisme britannique enlisé dans une stagnation prolongée et d'une recomposition de l'ensemble de la scène politique où la menace de l'extrême droite grandit.

Pour une issue ouvrière


Depuis la crise financière de 2008, l'économie britannique est enfermée dans une stagnation chronique. Après plusieurs décennies de désindustrialisation, la croissance de la productivité s'est durablement affaiblie tandis que l'investissement reste parmi les plus faibles du G7. Plus qu'un simple problème de dette publique, le Royaume-Uni est confronté à l'épuisement d'un modèle économique fondé sur la finance, la rente et la place dominante de la City de Londres. Le problème n'est donc pas tant le niveau de la dette que le fait qu'elle repose sur une économie rentière en déclin.
Le Brexit, loin de résoudre ces contradictions, n'a fait que les exacerber. C'est sur ce terreau qu'a éclaté la crise du système politique britannique, marquée par l'effondrement du vieux bipartisme, la montée des forces populistes et une succession ininterrompue de crises gouvernementales. Keir Starmer devient ainsi le quatrième Premier ministre depuis le référendum de 2016 à quitter Downing Street avant le terme de son mandat. Sa gouvernance a notamment contribué à détériorer à un niveau inédit les relations autrefois organiques entre le Parti travailliste et les syndicats, certains allant aujourd'hui jusqu'à évoquer ouvertement la possibilité d'une désaffiliation.

Cette crise dépasse largement le Parti travailliste. Elle touche également les conservateurs, littéralement aspirés par Reform UK, et plus généralement l'ensemble du système bipartisan britannique qui avait jusqu'ici mieux résisté qu'ailleurs aux phénomènes de fragmentation politique. À gauche du Labour progressent désormais les Verts et différentes initiatives issues de l'espace corbyniste ; à l'extrême droite prospèrent Reform UK et des formations encore plus réactionnaires comme Restore UK. Pour la première fois depuis des décennies, la vie politique britannique tend ainsi à s'organiser autour de cinq ou six forces significatives.

Pour autant, cette recomposition ne débouche pour l'instant sur aucune alternative crédible pour les travailleurs. Andy Burnham sera confronté aux mêmes contraintes que Keir Starmer : une économie stagnante, des finances publiques sous pression et des marchés financiers prêts à sanctionner toute déviation. Il lui faudra donc administrer une nouvelle séquence d'austérité, de réarmement et de durcissement autoritaire qui ne peut que faire progresser encore davantage l'extrême droite, dont le gouvernement Starmer a déjà appliqué des pans entiers de son programme. Mais pour l'heure, les réponses à gauche demeurent insuffisantes.

Plusieurs tentatives de recomposition à gauche ont cherché à profiter de la crise du Labour. Ce fut le cas du projet « Your Party » lancé autour de Jeremy Corbyn, aujourd'hui largement enlisé, mais aussi des Verts, qui ont réussi à capter une partie de l'électorat urbain déçu par les politiques réactionnaires de Starmer. Toutefois, leur progression demeure limitée par leur propre orientation politique. Malgré un discours plus social qu'auparavant, le parti reste largement ancré dans un cadre libéral et peine à élargir durablement sa base sociale au-delà des couches urbaines, diplômées et relativement aisées qui constituent traditionnellement son socle électoral. Son refus de rompre clairement avec l'OTAN, ses ambiguïtés sur la Palestine ou encore ses hésitations sur des questions aussi élémentaires que la nationalisation de secteurs essentiels comme l'eau ou l'énergie, illustrent les limites de cette perspective réformiste.

Face aux offensives qui ne manqueront pas d'être menées par le prochain gouvernement et à l'avancée de l'extrême droite qui s'est considérablement renforcée pendant les séquences austéritaires pilotées par les Tories et le Labour, la tâche centrale demeure donc la construction d'une organisation indépendante de la classe ouvrière et de la jeunesse. Une telle organisation devrait tirer les leçons des luttes sociales britanniques des dernières années et défendre un programme capable de répondre à la crise politique profonde que traverse le pays.

Un tel programme devrait notamment intégrer des revendications démocratiques radicales face aux attaques répétées de l'État britannique contre les syndicalistes, les militants écologistes, les antifascistes et les soutiens de la Palestine. L'abrogation de l'ensemble des lois antisyndicales et des dispositifs « antiterroristes » utilisés pour criminaliser les mouvements sociaux constituerait un point de départ élémentaire. Mais la crise actuelle pose également la question du pouvoir politique lui-même. Dans un pays où les institutions monarchiques, la Chambre des Lords et l'ensemble de l'appareil d'État apparaissent de plus en plus discrédités, la perspective d'une assemblée unique, élue, révocable à tout moment et dont les représentants ne percevraient pas davantage qu'un salaire de travailleur qualifié, pourrait devenir un puissant point de ralliement pour celles et ceux qui cherchent à apporter une issue progressiste à la crise politique britannique.

Crédits photo : Compte X Keir Starmer.

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