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« Il fait 50 °C dans la cellule » : les détenus en première ligne de la canicule

Tue, 23 Jun 2026 13:47:31 CEST

Révolution Permanente

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Dans les prisons françaises, il fait jusqu'à 50 °C en cellule. Alors que l'État multiplie ses consignes de façade face à la canicule, des dizaines de milliers de détenus sont enfermés dans des bâtiments surchauffés où boire, se laver ou parfois juste respirer est impossible ou, dans le meilleur des cas, soumis au bon vouloir de l'administration pénitentiaire.

La canicule revient. Avec elle, les consignes habituelles du gouvernement : boire de l'eau, rester au frais, éviter les heures les plus chaudes, fermer les volets. Toute une prévention qui repose sur une fiction : celle que tout le monde pourrait adapter librement son quotidien à la chaleur.

Des millions de personnes n'en ont pas les moyens. Et des dizaines de milliers d'autres n'en ont tout simplement pas la possibilité : les personnes détenues, qui dépendent de l'administration pour boire, se laver ou simplement ne pas suffoquer.

Entre 2017 et 2025, Santé publique France estime à près de 11 700 le nombre de décès liés aux épisodes de canicule, et à près de 40 000 sur l'ensemble des périodes estivales surveillées. La chaleur tue déjà.
Mais il existe un lieu, dont on ne parle pas, où les effets de la canicule se concentrent de manière particulièrement brutale : la prison. Dans un contexte où les personnes détenues subissent déjà l'arbitraire et la privation de moyens élémentaires pour protéger leur santé, il est encore plus dur de s'en protéger.

Entassés dans la chaleur, à la merci de l'administration

Au 1er mai 2026, les prisons françaises comptaient 88 654 détenus, un record historique, dont 7 693 dorment sur un matelas au sol.

En période de canicule, cette surpopulation transforme les cellules en pièges thermiques. À deux ou trois dans quelques mètres carrés, la chaleur des corps s'ajoute à celle des murs, l'air ne circule plus.
Dehors, on peut tenter de chercher l'ombre, prendre une douche, acheter de l'eau. En prison, tout dépend des horaires de promenade, de l'état des bâtiments, des permissions de prendre des douches (collectives) et, en somme, du bon vouloir de l'administration pénitentiaire.

En juillet 2025, une personne détenue à Bois-d'Arcy témoignait auprès de l'OIP :

« En cellule, il n'y a pas de douche, seulement un petit lavabo. Les douches collectives ne sont accessibles que trois fois par semaine, et l'eau y est brûlante. [...] Dans la cellule, les murs retiennent la chaleur, on étouffe [...] On ne sort presque plus en promenade parce qu'on a peur de s'écrouler sous le soleil »

Et au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, il y a moins d'un mois, un détenu témoignait aussi auprès de la permanence :

« En ce moment, il y a un problème dans les douches, on n'a que de l'eau bouillante. On ne peut pas régler la température de l'eau, et ça nous brûle. Dans la cellule, il n'y a pas de ventilation. Donc il fait 50° »

Des prisons transformées en pièges thermiques

L'augmentation continue du nombre de détenus aggrave tout mais elle ne suffit évidemment pas à expliquer la situation. Les prisons françaises sont aussi des bâtiments volontairement vétustes et insalubres, car conçus comme des lieux de contrainte - où des êtres humains doivent, donc, trouver comment survivre à des étés à 40 degrés.

Depuis des années, l'OIP décrit des établissements incapables de maintenir des températures supportables. À Aix-Luynes, des relevés atteignant 50 °C ont été signalés dès 2023. Un détenu racontait que « rien que ce matin, il y a eu trois malaises à notre étage » ; un autre que « les fenêtres étant à plus de deux mètres du sol, aucune aération n'est possible ».

La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) observait quant à elle que « dans certaines prisons [...], on avait l'impression que le sol de la cour de promenade était sur le point de bouillir »

À Nice en 2024, la CGLPL a documenté des douches limitées à trois par semaine et des « douches sauvages » organisées en cellule pour tenter de se rafraîchir. Le même rapport indique que plusieurs dépenses ont été réduites ou suspendues, dont la rénovation des douches et la climatisation.

La seule partie climatisée ? Les bureaux de l'administration et la salle disciplinaire. Pour les détenus, la fournaise fait partie de la peine.

Le rapport Double peine de Notre Affaire à Tous est lui aussi sans ambiguïté sur le constat : 100 % des prisons françaises sont exposées au risque canicule, les prisons concentrant tout ce que la crise climatique rend invivable (béton, absence de végétation, mauvaise isolation, îlots de chaleur et impossibilité de se déplacer librement).
Et ce n'est que le début : quels que soient les scénarios, les épisodes caniculaires vont augmenter en fréquence et en intensité.

Dans ce contexte, les prisons françaises apparaissent de manière encore plus flagrante pour ce qu'elles sont : des infrastructures conçues pour punir jusque dans les corps.

Les plus vulnérables en première ligne

La canicule ne frappe jamais au hasard. Elle touche d'abord celles et ceux qui disposent du moins de ressources pour s'en protéger. Et la prison concentre précisément les populations les plus fragilisées.

Les 2/3 des hommes détenus en maison d'arrêt et les 3/4 des femmes présentent un trouble psychiatrique ou lié à une substance. 1/3 des hommes et la moitié des femmes sont concernés par des troubles thymiques, dont la dépression. 1/3 des hommes et la moitié des femmes présentent des troubles anxieux. 10 % des hommes et 1 femme sur 6 est concernée par un syndrome psychotique. Le risque suicidaire est estimé à 27,8 % chez les hommes et 59,5 % chez les femmes. Le risque élevé les concerne respectivement à hauteur de 8,2 % et 19,1 %.

Or, les effets de la chaleur sur des personnes vulnérables psychiquement sont désormais des bien documentés, et les fortes températures augmentent même drastiquement le risque de décès et de suicide en détention.

Bref, la prison est un entrepôt où l'État amasse les pauvres et les malades. Et désormais, l'entrepôt surchauffe.

Canicule : une violence de classe

La canicule agit comme un révélateur brutal de l'organisation sociale dont les personnes détenues figurent parmi les premières victimes. La prison concentre cette violence sociale sous sa forme la plus nue : des pauvres enfermés dans des bâtiments délabrés, exposés à des températures qui deviennent chaque année plus dangereuses, mais elles ne sont évidemment pas les seules.

Il y a quelques jours encore, un jeune homme de 19 ans est mort d'hyperthermie en pleine vague de chaleur. Comme chaque année, ce sont les classes populaires, les personnes âgées isolées, les plus précaires qui subissent les conséquences les plus lourdes du réchauffement climatique.

Or la question n'est plus de savoir si le système actuel est capable de protéger les plus vulnérables. Il a déjà répondu.

A mesure que les épisodes caniculaires deviennent structurels, c'est une réponse populaire qu'il faut opposer à la catastrophe climatique. Il faut imposer aux employeurs la baisse des cadences de travail, la diminution du temps de travail ou encore un aménagement de sites de production adapté aux fortes chaleurs, mais aussi, en cas de nécessité, l'arrêt de la production non essentielle.

Mais il faut aussi s'attaquer à la prison et lutter pour exiger l'abolition d'une institution qui constitue le prolongement carcéral de la police. Une institution qui enferme, qui tue, et qui permet que des milliers de personnes soient enfermées dans des cellules de 50 degrés sans pouvoir en sortir.
En somme, la lutte contre l'urgence climatique est aussi une lutte contre l'enfermement de masse.

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