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« On doit quitter les lieux sans certitude d'y revenir » : les artistes de la Tour 111 menacés d'expulsion

Fri, 19 Jun 2026 19:21:56 CEST

Révolution Permanente

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À Paris, la mairie menace d'expulsion les artistes de la Tour 111, un squat légalisé depuis 2005. Sous prétexte de travaux de façade, les résidents sont sommés de quitter le bâtiment. Alors que la ville se vide de ses lieux indépendants au profit de l'art-washing des milliardaires, les travailleurs de l'art doivent s'opposer à cette stratégie de gentrification.

C'est dans un bâtiment rue Saint-Honoré dans le 1er arrondissement de Paris que se situe la Tour 111. Laissé à l'abandon pendant quinze ans, l'immeuble est investi en 2002 par plusieurs artistes dans la foulée des conventions d'occupation que la Ville commence à passer au début des années 2000 avec des artistes. En 2005, la Ville signe avec l'association Paris Centre Art une convention d'occupation précaire pour la Tour 111. Sept artistes travaillent aujourd'hui dans cet espace de créations plastiques et musicales et d'exposition.

Vingt ans plus tard, la ville met fin à la convention d'occupation qui n'avait pourtant pas de date butoir, et somme les artistes de quitter les lieux afin de réaliser des travaux de façade. C'est cette injonction que contestent Maïlys Lamotte-Paulet et Chadine Amghar, toutes deux résidentes de la Tour 111 et membres de l'association Paris Centre Art. « On devait rendre les clés à l'huissier le 11 mai, chose que nous n'avons pas faite. De là nous avons eu un rendez-vous le 29 mai avec la mairie, pendant lequel on nous a dit que nous devions leur donner une date de sortie du bâtiment » explique Maïlys Lamotte Paulet. Les artistes refusent de partir à l'aveugle, car partir ne veut pas seulement dire fermer la porte quelques mois : « On doit quitter les lieux sans connaître la durée que prendraient les travaux, et sans même avoir la certitude de pouvoir y revenir ».

Le ravalement de façade, projet de chantier somme toute mineur, a permis à la mairie de rentrer à l'intérieur du bâtiment puis de le déclarer « non conforme aux normes de sécurités ». Pourtant, les éléments pointés du doigts par la mairie (escalier trop étroit, parquet « inflammable », aménagement électrique de 2005) sont bien présents dans de nombreuses chambres de bonnes haussmanniennes qui n'ont pas le droit à leur rénovation, mais permettent aux propriétaires d'imposer des loyers indécents.

Ce scénario, Maïlys et Chadine le connaissent déjà. Elles avaient occupé un bâtiment similaire rue Molière en 2023. Sur demande de la mairie, les deux artistes avaient dû libérer leur espace trois mois, le temps d'un ravalement. Ce ravalement s'inscrivait dans un programme de « mise en valeur des fontaines » porté par la ville de Paris. Les travaux sont terminés depuis trois ans. Le lieu, lui, est resté vide, sans projet de réouverture. La vieille pierre est valorisée afin de rendre la ville attractive pour les touristes et les promoteurs, tandis que les artistes sont repoussés toujours plus loin du centre. Et c'est cette dynamique que les deux artistes redoutent de voir se répéter rue Saint-Honoré.

Une politique de gentrification au service des promoteurs immobiliers

L'affaire dépasse largement le cas d'un bâtiment ou d'une mandature, et s'inscrit dans un contexte politique bien plus large. « La politique culturelle, elle ne date pas de l'élection d'Emmanuel Grégoire. On observe depuis de nombreuses années l'exclusion des ateliers alternatifs hors du centre de Paris », estime Chadine Amghar. « C'est une galère d'avoir ne serait-ce qu'un atelier et un logement. Il faut avoir un dossier long comme le bras pour y avoir accès ». En effet, à mesure que les loyers grimpent et que les surfaces se raréfient, les ateliers reculent de plus en plus loin du centre-ville, précarisant des artistes déjà confrontés à des situations matérielles difficiles. Cette précarité économique rend l'équation insoluble : « Les sept personnes qui sont ici, nous, on paye un loyer encadré. On peut pas se permettre de payer des ateliers à 250 euros par mois, c'est pas possible ».

Car derrière les fins de convention et les ravalements opportuns se profilent toujours le même bénéficiaire : les promoteurs immobiliers. En vidant le centre de ses ateliers comme des habitants des classes populaires, la Mairie pave la voie à la spéculation et fait grimper la valeur d'un foncier déjà hors de portée. La création indépendante devient une simple variable d'ajustement, sommée de s'effacer devant les intérêts du capital immobilier.

Une culture pour les milliardaires

Cette politique d'exclusion des artistes de la ville s'accorde avec des rapports très privilégiés de la municipalité avec les entreprises du luxe et les milliardaires mécènes de la culture, avec notamment l'installation de différentes fondations artistiques comme la fondation Pinault à la Bourse du Commerce : « À cinq minutes à pied il y a la Bourse du Commerce, qui a un bail avec la mairie de Paris, qui profite de nombreux financements, alors que nous sommes exclus », explique ainsi Maïlys.

Cela reproduit les logiques de renforcement des liens, comme le rapprochement du Louvre avec la Samaritaine de Bernard Arnault que dénonçaient les grévistes du Louvre dans leur mouvement en début d'année. La culture sert alors de vitrine au service de l'image des grands groupes. En adossant ses musées et ses monuments aux fortunes du luxe, la municipalité offre aux milliardaires un vernis de mécénat qui blanchit l'image du capital, et participe ainsi à l'art-washing constant opéré par ces derniers. Pendant que ces fondations privées captent financements et lieux prestigieux, les ateliers indépendants, eux, sont sommés de disparaître.

Face aux expulsions généralisées, la solidarité s'organise

La situation de la Tour 111 n'est pas un cas isolé. Le 30 mai, dans le cadre de ses journées portes ouvertes, l'atelier artistique des Frigos a organisé une table ronde réunissant plusieurs lieux culturels parisiens menacés d'expulsion afin d'échanger et de s'organiser face aux politiques menées par la mairie.

Des artistes et membres des collectifs de ces lieux, dont la Tour 111, se sont exprimés. Parmi eux figuraient notamment le cinéma indépendant du centre de Paris, le Luminor, menacé d'expulsion depuis 2022 parce que le promoteur immobilier propriétaire des murs souhaite transformer la salle en commerce, ainsi que les Frigos, confrontés à une hausse des loyers décidée par la mairie du 13e arrondissement, qui ont mené à des expulsions, afin de favoriser les projets des promoteurs immobiliers.

Cette réunion a permis aux équipes de ces différents lieux de se rencontrer et de coordonner leur riposte face aux attaques dont ils font l'objet. L'exemple de la lutte menée par La Clef, cinéma indépendant du 5e arrondissement, a notamment été mis en avant. Après plusieurs mois d'occupation, ses soutiens ont lancé une vaste campagne de solidarité, combinant une forte mobilisation sur les réseaux sociaux et des liens avec d'autres lieux culturels pour maintenir leur activité, notamment au DOC, autre squat présent lors de la table ronde. Cette mobilisation leur a permis de rouvrir le cinéma tout en conservant leur programmation et leurs projections liées aux luttes sociales.

Alors que la mairie soutient les politiques d'art-washing des milliardaires tout en reprenant les arguments ayant servi à censurer le concert antiraciste organisé par La France Insoumise, les travailleurs de l'art doivent se battre pour maintenir des espaces culturels indépendants, contrôlés par les artistes et les usagers, contre une culture mise au service de la valorisation des grandes fortunes. Ce combat doit s'inscrire dans une lutte plus large contre les politiques de gentrification menées au profit des promoteurs immobiliers.

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