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Iran : à Versailles, Trump signe l'accord qui acte la défaite militaire israélo-américaine

Fri, 19 Jun 2026 20:24:39 CEST

Révolution Permanente

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« Une capitulation totale ». C'est ainsi que Trump envisageait la fin de la guerre contre l'Iran. Il avait vu juste. Il avait seulement oublié de préciser le pays dont il parlait. Au lendemain de la signature numérique du mémorandum d'accord, à Versailles, il est parfaitement clair que le texte en 14 points constitue la traduction politique et diplomatique de la défaite militaire israélo-étasunienne.

« Une capitulation totale ». C'est ainsi que Trump envisageait la fin de la guerre contre l'Iran. Il avait vu juste. Il avait seulement oublié de préciser le pays dont il parlait. Au lendemain de la signature numérique du mémorandum d'accord, à Versailles, il est parfaitement clair que le texte en 14 points constitue la traduction politique et diplomatique de la défaite militaire israélo-étasunienne.

Un « traité de Versailles » qui acte la défaite de Trump

En imposant aux États-Unis, un « cessez le feu » sur tous les fronts, l'Iran consacre sa nouvelle capacité à limiter la marge d'action d'Israël, au Liban notamment. Alors qu'Israël voulait procéder au nettoyage ethnique du sud et avait initié des bombardements massifs contre le reste du pays, l'Iran impose aujourd'hui aux États-Unis de limiter les actions de leur principal allié dans la région. Dans ce contexte, l'État colonial s'est engagé dans une offensive de grande ampleur pour tenter de saborder les négociations : « Pour chaque larme versée par une mère israélienne, mille mères libanaises doivent pleurer. Le Liban tout entier doit brûler ! » a indiqué Ben-Gvir, après une nuit de frappes d'une extrême violence au Liban. Dans l'immédiat, l'Iran a suspendu la cérémonie qui devait avoir lieu, ce vendredi, en Suisse tandis que la tension remonte.

Le texte ratifie également la levée du blocus étasunien et la promesse d'un retrait des forces américaines dans les 30 jours suivant un accord final. Mais il y a également des défaites qui ne s'écrivent pas. Le texte signé ne fait plus aucune mention du programme balistique iranien ou du dit « axe de la résistance » tandis que l'accord final, qui doit être conclu dans les 60 jours après la signature du mémorandum, portera uniquement sur le programme nucléaire. Lors de son discours, lors du sommet du G7, Trump a péniblement justifié le changement total d'attitude de Washington. Tout en indiquant que l'Iran avait le droit de se doter de missiles, car « beaucoup d'autres pays en ont », il a également cautionné à demi-mot le droit de l'Iran à poursuivre un programme nucléaire civil : « C'est toujours un peu compliqué quand on dit que quelqu'un en veut, que d'autres l'ont déjà, que les Etats voisins l'ont aussi, et qu'on leur interdit d'en avoir pour produire de l'électricité et ce genre de chose. C'est toujours un peu délicat. Il faut user d'un peu de bon sens. »

En d'autres termes, les États-Unis ont échoué sur l'ensemble de leurs objectifs de guerre : le changement de régime n'a pas eu lieu ; le programme nucléaire iranien pourrait se poursuivre sous certaines conditions ; le programme balistique et le soutien aux alliés de Téhéran dans la région sont exclus des négociations. Mais Trump est très loin d'avoir obtenu ne serait-ce qu'un retour au statu quo qui prévalait avant la guerre.

Point crucial, le texte demande à l'Iran d'assurer « que la circulation des navires marchands du golfe Persique vers la mer d'Oman et inversement soit rétablie dans les 30 jours au volume d'avant-guerre. » Si cette formulation ne mentionne pas les potentielles taxes auxquelles l'Iran pourrait assujetir les navires qui passent dans le détroit d'Ormuz, il est peu probable qu'il renonce à sa capacité de contrôler ce goulet d'étranglement stratégique pour le commerce mondial. Une autre version du texte, publiée par des diplomates étasuniens sous anonymat dans le New York Times, notait que « la République islamique d'Iran engagera un dialogue avec le Sultanat d'Oman afin de définir l'administration future et les services maritimes dans le détroit d'Ormuz ». Il ajoutait que l'Iran assurerait « le passage en toute sécurité des navires commerciaux, sans frais et pour une durée de 60 jours seulement. » Les négociations trancheront.

Mais au-delà des points qui concernent les rapports de force immédiats, le texte acte d'un basculement historique. Pour la première fois depuis la révolution ouvrière de 1979, déviée puis écrasée par la contre-révolution islamique, l'Iran pourrait bénéficier de la levée totale de l'ensemble des sanctions qui ont asphyxié son économie et écrasé le peuple iranien : « Les États-Unis s'engagent à mettre fin à tous les types de sanctions auxquelles la République islamique d'Iran est actuellement confrontée, y compris les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et du Conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), ainsi que toutes les sanctions unilatérales américaines, tant primaires que secondaires. »

Si cette perspective dépendra de l'accord final, les États-Unis ont fait le choix de mettre en place, à effet immédiat, « des dérogations pour les exportations de pétrole brut iranien, de produits pétrochimiques et de leurs dérivés, ainsi que de tous les services connexes, y compris bancaires, d'assurance, de transport et assimilés. » La production pétrolière de Téhéran est ainsi réintégrée au marché mondial. En outre, les États-Unis s'engagent à soumettre « un plan global convenu par les deux parties pour la réhabilitation et le développement économique de la République islamique d'Iran, tout en assurant un financement d'au moins 300 milliards de dollars. » Des réparations de guerre déguisées que Trump aspire cependant à faire payer aux monarchies du Golfe.

Les conséquences au long cours de la guerre en Iran

L'Iran sort donc de la guerre dans une position nettement plus forte. Mais c'est sans doute Israël qui en est peut-être le plus grand perdant. Alors que les États-Unis cherchaient à ouvrir de force l'Iran aux capitaux impérialistes, Israël aspirait à fragmenter le pays et à le plonger dans le chaos pour se débarasser du principal obstacle à son hégémonie régionale. La défaite militaire israélo-étasunienne – en dépit de quelques gains tactiques – ouvre ainsi une crise existentielle pour l'État colonial : le renforcement de l'Iran et sa capacité de disruption des flux énergétiques et commerciaux de la région constituent un levier de pression colossal pour limiter la marge d'action d'Israël. La nouvelle équation de dissuasion que le régime tente d'imposer en s'interposant directement entre Israël et le Liban en constitue une première manifestation bien que rien n'assure que la bourgeoisie réactionnaire iranienne adoptera durablement une telle stratégie de confrontation, dont elle a déjà exclu dans les faits le peuple palestinien.

Dans l'immédiat, la relation entre Israël et les États-Unis continue de se dégrader. Les déclarations de Trump pendant le G7 au sujet de la brutalité d'Israël et de son impasse militaire au Liban sont de ce point de vue inédites : « Peut-être que la Syrie pourrait faire un meilleur travail. Al-Charaa n'est pas un boy-scout mais au moins il ne fait pas exploser un immeuble à chaque fois qu'il tire sur quelque chose. » De son côté, les dirigeants israéliens dénoncent l'accord ou tentent, a minima, de se délimiter de lui tandis que Netanyahou insiste sur le fait qu'Israël a des « intérêts propres » et qu'il entend les défendre. Même s'il est très difficile de prévoir l'évolution de la relation stratégique entre Washington et Tel-Aviv, la crise actuelle témoigne des divergences de plus en plus marquées entre l'impérialisme étasunien, qui vient d'essuyer une défaite majeure dans une zone du monde hors de laquelle il voulait précisément se désengager, et Israël qui tente de tout faire pour faire échouer l'accord en frappant le Liban de manière répétée. On ne peut également exclure qu'en contrepartie d'un recul sur le front libanais, Trump permette à Israël de relancer une guerre génocidaire de haute intensité à Gaza pour venger son échec en Iran.

Mais, comme nous l'écrivions il y a un mois, la défaite étasunienne met également en difficulté l'autre « pillier stratégique » de l'ordre israélo-étasunien au Moyen-Orient : les monarchies du Golfe. Alors que les États-Unis les ont impliqués de force dans une guerre qu'elles n'avaient pas choisis, la confiance que les pétromonarchies réactionnaires plaçaient dans la première puissance mondiale est écornée tandis que le Conseil de coopération du Golfe est minée par des divergences de plus en plus profondes auxquelles s'ajoute la crainte que l'accord de Trump ne soit baclé et ne les expose à un Iran plus puissant. Alors qu'Oman poursuit le dialogue avec Téhéran et pourrait co-administrer avec lui le détroit d'Ormuz, même les Émirats, qui ont fait le choix d'un alignement quasi-total sur Israël, ont décidé de payer l'Iran une somme rondelette en l'échange de la suspension des attaques. Quant au Qatar, directement frappé par Israël, et à l'Arabie Saoudite, elles misent sur une alliance plus ou moins développée avec la Turquie et le Pakistan pour tenir une position dialoguante avec Téhéran sans couper les ponts avec Israël.

En quelque sorte, la région connaît une dynamique de tri-polarisation, dont la Chine pourrait également tirer parti. Alors que la défaite de l'impérialisme éloigne les États-Unis de la possibilité de mettre en œuvre leur grand projet économique pour la région – unifier l'ensemble des pays du Moyen-Orient en scellant la normalisation de leurs relations diplomatiques avec Israël pour créer un bloc économique homogène face à l'Iran et, désormais, la Chine –, la situation actuelle est marquée, comme le soulignent Ian Bremmer et Firas Maksad, par l'émergence de deux coalitions distinctes :

D'un côté se trouve la coalition abrahamique, articulée autour d'Israël et des Émirats arabes unis, étroitement alignée sur les États-Unis et incluant parfois la Grèce et l'Inde sur les questions militaires, économiques et énergétiques. Les origines de ce bloc remontent à 2020, lorsque Israël a normalisé ses relations avec les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Maroc dans le cadre des Accords d'Abraham, négociés sous la première administration Trump. De l'autre côté se trouve une coalition islamique, dont les principaux piliers sont des puissances sunnites telles que l'Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan et, de plus en plus, l'Égypte. Ces puissances régionales intermédiaires continuent de dépendre de Washington pour leur sécurité, mais elles se sont rapprochées les unes des autres en réaction à des menaces perçues provenant non seulement de l'Iran, mais aussi d'Israël, à mesure que celui-ci projetait sa puissance au-delà de ses frontières, à Gaza et en Cisjordanie, ainsi qu'en Syrie, au Liban et dans la Corne de l'Afrique.

Cette fragmentation menace de créer des équilibres plus instables et dangereux alors que la Turquie et Israël aspirent, chacun de leur côté, à s'imposer comme le principal nœud logistique de la région, notamment pour les hydrocarbures à destination de l'Europe. L'instabilité régionale causée par Israël et les États-Unis a déjà permis à Ankara de passer un accord avec la Jordanie et la Syrie pour acheminer les marchandises qui transitent dans le Golfe vers l'Europe, sans passer par le port d'Haïfa, qui était pourtant destiné à devenir le cœur du commerce régionale au sein de l'IMEC (le projet de l'India-Middle-East-Corridor), qui marginalisait la Turquie. D'ores et déjà, la Turquie et la Syrie ont mis en place des routes d'urgence pour permettre l'exportation du pétrole irakien. La vision turque inclut également le Liban, un point de rivalité potentiel avec Israël : le port de Tripoli, plus profond que le port d'Haïfa, et l'aéroport de Quleiat apparaissent ainsi comme des infrastructures potentiellement cruciales, de même que la raffinerie de Biddawi au nord de Tripoli, connectée au grand champ pétrolier de Kirkuk en Irak.

De nouvelles brèches

Comme le résume de manière provocatrice Paul Musgrave, la dislocation de l'ordre régional et la crise de crédibilité de l'impérialisme étasunien après cette défaite auront des conséquences bien plus importantes que la guerre du Vietnam : « Les États-Unis, quelle que soit l'administration au pouvoir, devront faire face à ces conséquences alors même qu'ils seront eux-mêmes affaiblis, tant sur le plan intérieur qu'à l'étranger. Leurs alliés auront moins confiance dans leurs capacités ; leur opinion publique sera moins disposée à supporter les coûts d'un engagement extérieur, même lorsqu'il est utile et productif ; leurs rivaux seront davantage enclins à mettre à l'épreuve la volonté de Washington. Ces effets seront bien plus durables et plus graves que ceux résultant de l'échec américain dans la guerre du Vietnam. »

Si ce fiasco stratégique pourrait avoir des conséquences en Europe où la crise du parapluie sécuritaire étasunien pourrait accélérer les tendances à la militarisation, elle ouvre dans le même temps des opportunités dans la lutte des classes, tant au sein des États-Unis que face aux gouvernements qui dépendent d'un impérialisme étasunien affaibli, du Moyen-Orient à l'Amérique latine, comme en Bolivie où une puissante rébellion ouvrière et paysanne contre Rodrigo Paz paralyse le pays.

Reste une nouvelle donne stratégique qui ne figurera dans aucun accord. Comme l'explique Vali Nasr, « contrairement aux attentes américaines et israéliennes, la guerre n'a pas déclenché de manifestations de rue. Plus elle se prolongeait, moins le régime semblait menacé par un soulèvement populaire. La société iranienne ne s'est pas mobilisée contre l'État, mais à ses côtés : elle a organisé des rassemblements quotidiens à travers le pays, formé des chaînes humaines pour protéger les centrales électriques et s'est rassemblée sur les ponts menacés par Trump. La profonde fracture entre l'État et la société qui caractérisait l'Iran en janvier s'est estompée, non sous l'effet de la persuasion ou de la répression, mais à travers l'expérience commune des bombardements et de la destruction qu'ils ont provoquée. »

C'est peut-être cette nouvelle donne stratégique qui est au fond la plus importante : les forces pro-impérialistes, qui ont cautionné jusqu'à la menace de Trump d'utiliser l'arme atomique contre le pays, sont largement discritées et les masses iraniennes ont conquis un nouvel espace en protégeant leur pays face aux attaques israélo-étasuniennes et en s'organisant en dehors du contrôle du régime. Contre toute lecture mécanique qui expliquerait que la défaite des États-Unis renforce exclusivement le régime, un espace nouveau s'est ouvert que la bourgeoisie iranienne aura énormément de mal à refermer.

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