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« On fait des journées de 10h sans pause » : les AED se mobilisent au lycée Rousseau de Sarcelles

Thu, 18 Jun 2026 17:25:46 CEST

Révolution Permanente

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Journées de dix heures souvent sans pause, sous-effectif, manque de matériel… Les AED du lycée Jean-Jacques Rousseau à Sarcelles (95) racontent leurs conditions de travail et leur lutte pour imposer une pause méridienne d'une heure comprise dans leur temps de travail.

Depuis plusieurs semaines, les treize AED du lycée Jean-Jacques Rousseau à Sarcelles se mobilisent pour revendiquer non seulement des postes et du matériel supplémentaires, mais aussi, centralement, la mise en place à la rentrée 2026 d'une pause méridienne d'une heure. Face à une institution qui refuse d'accorder à ses personnels des mesures minimales pour améliorer leurs conditions de travail, il est essentiel d'amplifier la lutte et de construire un véritable rapport de force.

« Parfois on ne mange même pas. » : des AED qui travaillent dans des conditions de plus en plus précaires et dégradées

« On se trouve dans un établissement où il y a deux mille élèves et il arrive qu'il y ait des personnels qui manquent à cause des arrêts maladie. On se retrouve parfois à cinq à devoir circuler, faire de la vie scolaire, faire des portails... On aimerait avoir plus d'ordinateurs pour prendre plus d'élèves en charge, parce qu'il n'y a que deux ordis qui marchent, parfois qu'un seul, parfois aucun », résume Sarah*.

Alors que le budget 2026 de Lecornu représente une véritable saignée budgétaire de l'école, les travailleur-euses de l'éducation les plus précaires se retrouvent en première ligne des offensives austéritaires. Au lycée Jean-Jacques Rousseau, les AED font face au manque structurel de moyens matériels et humains qui dégrade des conditions de travail déjà épuisantes, conduisant à de fréquents arrêts maladie, alors que l'équipe d'AED est déjà en sous-effectif et impactée par le manque d'autres personnels. Les deux mille élèves ne bénéficient que d'une seule infirmière et de deux psychologues qui ne sont présentes que deux jours dans la semaine.

Anis* en témoigne : « Vis-à-vis du manque d'infirmière, on se retrouve à gérer des cas qu'on n'est pas censé gérer : crises d'épilepsie, crises d'angoisse, malaises, vomissements… Quand l'infirmière n'est pas là, on doit appeler le Samu. Et quand elle est là, elle n'est pas souvent disponible car elle doit gérer les PAI. Et concernant le psy, on a souvent des élèves qui appellent à l'aide ».

Dans ces conditions, la mobilisation des AED s'est cristallisée autour de l'enjeu de la pause de midi. Leurs journées de travail peuvent en effet être longues de dix heures, avec une pause unique de trente minutes qui ne leur laisse souvent même pas le temps de déjeuner. « Juste le temps de faire le trajet jusqu'à ma voiture ou jusqu'à la cantine ça va me prendre cinq minutes, puis cinq autres minutes pour être au portail à l'heure, donc à la fin il ne me reste que vingt minutes. On n'a pas de pause en dix heures de travail. Parfois on ne mange même pas. On n'a même pas le temps de déconnecter », raconte Sarah, alors que celles et ceux qui sont à temps plein travaillent jusqu'à 40 heures par semaine.

« Nos revendications, elles sont aussi pour le bien-être des élèves » : les AED dénoncent les conséquences du manque de moyens sur la vie dans l'établissement

« L'État délaisse les élèves. Il ne met pas suffisamment de moyens pour leur réussite. Le fait de supprimer des classes et d'être trop nombreux en classe : comment ils peuvent se concentrer ? Le prof ne peut pas cibler, et ça délaisse totalement l'éducation de nos étudiants. Sureffectif, stress… les gens ne vont pas bien ! », déclare Camille*.

Dans le contexte de coupes budgétaires toujours plus drastiques, le rôle disciplinaire de l'école se durcit afin de mettre au pas la jeunesse. Les AED dénoncent la place prépondérante que prennent les missions de répression des élèves, se retrouvant sans cesse contraints de les rappeler à l'ordre pour faire appliquer des règles absurdes. C'est ce qu'explique Anis : « Le rapport avec les élèves est compliqué parce qu'on est tout le temps derrière eux. On n'a pas le temps de créer du lien, ils viennent, on prend leurs absences, on les flique : pas de casquette, pas de téléphone… c'est tout. On n'a pas le temps de s'asseoir avec eux, de parler, de savoir s'ils vont bien. On n'a pas le temps de faire tout ça. Et on passe à côté de leurs problèmes. Alors qu'ils manquent de psys et d'infirmières ».

Les AED mettent aussi en avant les répercussions de leur épuisement sur les élèves : « Quand on fait des journées de dix heures sans pause, à la fin on est fatigué, sur les nerfs, et on va sanctionner plus facilement les élèves, même s'ils n'ont rien fait de grave. » A rebours de cet autoritarisme, les AED expliquent qu'ils souhaiteraient avoir la possibilité de créer du lien avec les élèves et leur laisser plus d'autonomie.

Construction d'un collectif, soutien syndical, journée de grève... et premières menaces de répression : une lutte qui s'organise à l'échelle de l'établissement

Sarah relate comment l'équipe, à bout, en est venue à se mobiliser pour de meilleures conditions de travail : « On a commencé à avoir une grosse période où des collègues n'étaient pas là. On n'avait pas le temps de manger, on se retrouvait à jeun, à courir partout, à gérer des cas, des malaises… et quand on rentre chez nous, on est à bout. Je rentre chez moi avec des migraines insupportables, on a les pieds endoloris. Ça m'est arrivé plusieurs fois de faire des fièvres alors que ça ne m'était jamais arrivé. On a à peine trente minutes pour déjeuner, alors on grignote. Je me suis mise à prendre du poids. C'est la santé qui y passe quand on n'a pas le temps de manger un vrai repas. Au fur et à mesure on se disait que ce n'était plus possible. On a commencé à se questionner parce que l'an dernier on avait 45 minutes de pause, puis c'est passé à 30 minutes cette année sans qu'on sache pourquoi. Au début on accepte, car c'est nouveau. On se dit que ça va le faire. Mais au fur et à mesure du temps, ça se dégrade. Une de nos collègues nous a dit que le syndicat pouvait nous aider. En tant qu'AED, on ne connaît pas nos droits, on n'est pas formé à ça, et je pense que c'est par choix. »

C'est le jeudi 28 mai, suite à une heure d'information syndicale, que les AED, accompagnés de personnels enseignants et CPE syndiqués à la CGT 95 et de collègues solidaires, sont allés porter leur revendication à la direction. Le mardi 2 juin suivant, ils et elles se sont mises en grève, réclamant dans un communiqué la pause méridienne d'une heure, trois postes à temps plein pour la rentrée 2026 ou encore un ordinateur et une imprimante supplémentaires.

« La grève, ça permet de voir que sans vie scolaire l'établissement ne tourne pas, on est des éléments indispensables. Nous on demande le minimum. Vous ne voulez pas nous le donner ? Alors regardez votre établissement, sans nous, il ne fonctionne pas. Les grèves sont importantes pour ça. », précise Camille.

Suite à cette grève, suivie en solidarité par les CPE, la direction n'a répondu favorablement à aucune de leur demande. Au contraire, comme ils le dénoncent dans un communiqué, elle a convoqué les CPE en présence de l'inspecteur qui leur a reproché leur soutien aux AED et les a menacés de répression si cela allait plus loin. La direction a également fait le choix de ne pas renouveler le contrat d'une AED qui a joué un rôle important dans la mobilisation. Cette décision n'est ni plus ni moins qu'une mesure répressive.

Face à une institution qui refuse d'accorder des mesures minimales à ses personnels les plus précaires et qui réprime, les AED et leurs soutiens restent déterminés à continuer la mobilisation.

Une situation loin d'être isolée : élargir la lutte pour renforcer le rapport de force face à l'institution

La situation au lycée Jean-Jacques Rousseau n'est pas un cas isolé. Partout, les AED font face à des conditions de travail ultra précaires, des journées avec à peine une pause suffisante pour se restaurer, de bas salaires et des contrats susceptibles chaque année de n'être pas renouvelés. Et lorsque ces personnels, qui subissent de plein fouet les conséquences d'attaques austéritaires sans précédent, demandent le minimum de la dignité au travail, la hiérarchie répond sans délai par des méthodes visant à les diviser et à les réprimer. L'institution craint en effet que les revendications des AED de Jean-Jacques Rousseau ne se répandent dans les autres établissements. Elle craint aussi la force d'une lutte unitaire des personnels, par-delà les différents corps de métiers. Car l'école au rabais que les classes dominantes réservent à la jeunesse des quartiers populaires ne tient que tant qu'elles disposent d'une main d'œuvre à exploiter à merci pour pallier le manque absolu de tout ce dont les élèves auraient besoin pour grandir et apprendre dans des conditions décentes.

Dans ce contexte, les AED de Jean-Jacques Rousseau et leurs soutiens, CPE et enseignant-es, entendent poursuivre la mobilisation jusqu'à obtenir l'heure de pause méridienne revendiquée. Ils exigent également que la hiérarchie mette fin à la répression des personnels mobilisés.

Pour imposer ces revendications, il est essentiel de construire un véritable rapport de force par en bas face à l'institution, en s'appuyant sur un élargissement de la mobilisation, en alliance avec les collègues d'autres établissements, les parents et les élèves. Alors que la loi ne prévoit qu'un minimum de 20 minutes de pause après 6 heures travaillées, les AED mènent une lutte offensive qui serait un point d'appui pour les conditions de travail des personnels au-delà de leur établissement. Tous-tes les AED devraient bénéficier d'une pause méridienne d'une heure non décomptée du temps de travail ! Tous les personnels de l'éducation devraient travailler dans des conditions dignes et les élèves être accueillis décemment !

Contre la casse de l'école qui touche l'ensemble des travailleur-euses de l'éducation, des familles et des élèves des quartiers populaires, il est urgent de s'organiser pour exiger un autre avenir pour la jeunesse. La lutte déterminée des AED du lycée Jean-Jacques Rousseau, en s'appuyant sur les alliances par en bas, l'auto-organisation et la grève, nous montre la voie à suivre dans la perspective d'un large mouvement pour la titularisation de tous les personnels contractuels, la fin des suppressions de postes et un investissement massif dans les écoles.

* Tous les prénoms ont été modifiés pour garantir l'anonymat de personnes interrogées.

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