Lamine Dieng : de la mémoire à la lutte, une affaire qui met en lumière l'impunité policière
Wed, 17 Jun 2026 20:30:17 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe 17 juin 2007, Lamine Dieng est tué lors d'une interpellation policière à Paris. Près de vingt ans après sa mort, sa famille continue de se battre pour la vérité et la justice.

À partir d'un échange avec sa sœur Fatou Dieng, cet article revient sur une lutte qui dépasse le cadre judiciaire et met en lumière une question centrale : face à l'impunité policière, seule une commission d'enquête réellement indépendante peut permettre de rompre avec un système qui se reproduit.
Lamine Dieng : un enfant du quartier tué par la police
Lamine Dieng n'est pas seulement un nom dans un dossier judiciaire. C'est un enfant du 20e arrondissement de Paris, mort entre les mains de la police à quelques centaines de mètres de chez lui en 2007 . Dans sa famille, il est « l'avant-dernier de la fratrie », un frère, un fils, héritier d'une lignée de chasseurs Dozo issue de la tradition mandingue. Une histoire que sa sœur Fatou revendique pour rappeler une réalité souvent effacée : « ce n'est pas l'Occident qui définit ce qu'est une civilisation, mais bien lui qui impose des hiérarchies et te montre que tu es noir ».
Cette trajectoire familiale s'inscrit dans une histoire plus large. Celle de l'immigration postcoloniale, façonnée par les besoins économiques du patronat français dans les années 1960 et 1970.
Installée en France à la fin des années 1970, la famille vit dans un quartier populaire où, comme le dit sa sœur, « tout le monde connaît tout le tout et vient manger les uns chez les autres », où les solidarités quotidiennes existent encore malgré la précarité.
Le 17 juin 2007, cette vie bascule. « C'était un enfant du quartier qui s'est fait tuer. Le jour même, tout le monde est venu à la maison, des gens que je ne connaissais pas. »
Dans la nuit, la police interpelle Lamine Dieng. Plaqué au sol, menotté, maintenu face contre terre par plusieurs policiers, il est transporté dans un fourgon dans cette position. À l'intérieur, il subit un maintien prolongé sous le poids des agents et perd connaissance avant de mourir.
Avant d'être une affaire, Lamine est une présence, une histoire collective, une vie arrachée.
La transmission : vivre avec l'absence et l'impunité
Un crime policier ne s'arrête pas au moment de la mort. Il se prolonge dans le temps, dans les corps et dans les trajectoires. « La transmission traumatique », explique sa sœur pour décrire ses effets durables.
Avant même la mort de Lamine, la famille connaissait déjà cette réalité. « Quand on est noir, on ne peut pas être adolescent. » Cette phrase résume une socialisation à la peur, à la vigilance permanente, à l'anticipation du danger. « Nos parents nous briefaient avant de sortir », dit-elle.
Aujourd'hui, cette mémoire continue de circuler. Des nièces de Lamine, nées bien après sa mort, grandissent avec cette histoire. Elles ne l'ont pas connu, mais elles apprennent ce qui s'est passé. Cette transmission ne vient pas des institutions. Elle se construit dans les récits familiaux et dans la lutte.
Dans un texte publié sur Case Rebelle, sa nièce Inès Dieng décrit ce que cela implique de grandir avec une telle histoire. Elle écrit : « se battre, c'est aussi renoncer, se laisser consumer par la cause défendue… ça peut être douloureux ».
Mais cette réalité dit autre chose. Elle montre que l'absence de justice ne s'arrête pas à une génération. Elle se prolonge, elle impose aux proches de porter eux-mêmes la mémoire, là où les institutions refusent de reconnaître.
Ce que vivent les nièces de Lamine n'est pas seulement un héritage familial. C'est la conséquence directe d'un système qui ne produit pas justice.
Cette transmission a aussi un coût. « Ma sœur Ramata a beaucoup donné… il y a eu des conséquences physiques, une fatigue accumulée », explique Fatou Dieng. Dans ces conditions, lutter devient une nécessité autant qu'une épreuve. Elle rappelle une réalité importante lorsque l'on s'engage dans ce combat : « Entrer en lutte, mais ne pas oublier de prendre soin de soi ». La question du soin, de la santé mentale est indispensable à prendre en compte tient à rappeler Fatou Dieng.
Face aux institutions : mensonges, impunité et auto-organisation
Dans l'affaire Dieng, la violence ne s'arrête pas à l'interpellation. Elle se poursuit dans la manière dont les institutions produisent leur version des faits. « Prévenir la famille après 36h par téléphone… aucun service de l'État ne s'est inquiété de la situation. »
Très vite, une version officielle s'impose. Les autorités évoquent un malaise, une possible consommation de stupéfiants, et une expertise avance l'hypothèse d'une overdose. « Mensonge sur mensonge », résume sa sœur. Ce récit initial permet de déplacer la responsabilité et de criminaliser la victime.
Face à cela, la famille s'organise. En analysant les procès-verbaux, en cherchant des témoins et en s'appuyant sur des contre-expertises, elle parvient à faire émerger une autre vérité, celle d'une mort liée à l'asphyxie lors de l'immobilisation. « Tout débute quand on commence à analyser les PV. »
Cette expérience révèle un problème structurel. Dans ce type d'affaires, la police enquête sur la police. Les procédures sont longues, déséquilibrées, et les familles doivent se battre pour accéder à des informations essentielles. « On a essayé de nous dissuader de porter plainte », raconte-t-elle.
Face à cela, l'organisation devient indispensable. Le comité « Vérité et justice pour Lamine Dieng » se met en place, puis, en 2010, le collectif « Vies Volées » est fondé pour rompre l'isolement et structurer la lutte.
Cette dynamique s'inscrit dans un mouvement plus large. Les collectifs de famille de victime, ont montré que sans mobilisation collective, il n'y a ni vérité ni justice face aux violences policières.
Cette auto-organisation repose aussi sur une rupture politique. « Ce n'est pas auprès de l'État qu'on va demander tout ça », explique-t-elle. Car le constat est sans appel : « la justice est maltraitante ». Pour illustrer ce propos, Fatou Dieng, relate la première rencontre avec un juge : « Il a sorti des photos de l'autopsie de mon frère devant mon père encore en deuil ».
De cette expérience, une conclusion s'impose. Tant que les enquêtes restent enfermées dans le cadre de l'État, les mêmes mécanismes produisent les mêmes effets.
Lois sécuritaires et impunité : imposer une commission indépendante
L'affaire Lamine Dieng ne relève pas du passé. Elle s'inscrit dans une continuité politique marquée par le durcissement des politiques sécuritaires.
Depuis plusieurs décennies, les gouvernements ont étendu les pouvoirs policiers et renforcé les dispositifs de surveillance. Ce processus participe d'un véritable saut autoritaire de l'État, qui développe ses capacités de contrôle tout en rendant plus difficile la mise en cause de ses agents.
La loi de 2017 sur l'usage des armes constitue un moment de ce tournant, en élargissant les conditions dans lesquelles les policiers peuvent faire feu, notamment lors de refus d'obtempérer. Mais elle s'inscrit dans une dynamique plus large de renforcement des prérogatives policières.
La mort de Nahel en 2023 illustre cette continuité. Même configuration, mêmes mécanismes, même répétition. Et même lorsque des avancées sont obtenues, elles restent fragiles. La Cour de cassation a ainsi récemment rouvert la possibilité d'un procès pour meurtre contre le policier impliqué après une requalification initiale qui atténuait sa responsabilité.
Ce fonctionnement révèle une logique. Les institutions tendent à protéger les agents, pendant que les mobilisations sont réprimées.
Face à cela, les familles tirent une conclusion politique claire. La nécessité d'une commission d'enquête réellement indépendante sur les crimes policiers. Une commission indépendante de la police et du pouvoir exécutif, capable d'accéder aux preuves, d'entendre les témoins et de produire une vérité indépendante.
Mais cette exigence ne pourra pas être obtenue sans rapport de force. Comme le montrent les mobilisations, notamment celles du collectif Vérité et justice pour Lamine Dieng, la justice ne se décrète pas. Elle se construit dans la lutte collective, dans l'organisation des familles et dans l'ancrage des combats dans les quartiers populaires.
Dans ce cadre, le réseau d'entraide vérité et justice pour Lamine Dieng appelle à rejoindre les temps de mobilisation organisés ce week-end à l'occasion de la date anniversaire. Des moments de mémoire, mais aussi de lutte, pour continuer à exiger vérité et justice et refuser que cette affaire soit réduite au silence.
Dans ces affaires, la justice ne tombe pas d'en haut. Elle s'arrache.
Mais aussi « la question financière est centrale » rappelle Fatou Dieng.
Dans la famille Dieng comme dans tant d'autres, la lutte continue. Elle ne s'arrête pas avec les années, elle ne s'épuise pas avec les procédures. Elle se transmet.
Et tant que ce système produira les mêmes morts, elle devra continuer.