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« LRU, Vidal, Travail, ORE… » : un personnel de Paris 1 témoigne de la casse de l'université

Tue, 16 Jun 2026 16:47:56 CEST

Révolution Permanente

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« LRU, Vidal, Travail, ORE… Ma carrière coïncide avec quasiment toutes les lois de dégradation de l'enseignement supérieur » : Le Poing Levé publie un entretien anonyme réalisé avec un membre du personnel administratif de l'Université Paris 1.

Est-ce que tu peux te présenter, et le travail que tu fais ? Et puis les attentes que tu avais quand tu as commencé à travailler ?

Je suis Louis, personnel administratif, j'ai presque 50 ans et je travaille à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne depuis quasiment 18 ans. J'ai commencé mes études en histoire à Paris 1 dans les années 1990. Je n'étais pas mobilisé à l'époque mais j'étais impressionné par les AG colossales de l'amphi N, et le blocage d'un mois en novembre 1995, quand les étudiants s'étaient soulevés contre les lois Juppé de contre-réforme de la sécurité sociale.

Depuis 2008 j'ai traversé diverses scolarités. J'ai été recruté sur le plan « Réussir en licence » de Valérie Pécresse, un peu antique. La première attente que j'ai eu c'était simplement d'avoir un boulot, et les attentes d'après ça a été de réussir les concours. J'ai d'abord eu le concours en catégorie C en 2013, l'année suivante j'ai eu le concours en catégorie B. Ça s'est arrêté là. La suite de mon parcours c'est une forme de fossilisation sur mon poste, surtout ici ça va faire dix ans que j'y suis. Ce n'est pas entièrement péjoratif parce que maintenant je maîtrise le poste parfaitement, mais il y a quand même une sorte de calcification que je trouve un peu délétère. Ça fait que quand on essaie de réfléchir un petit peu sur le travail, on se rend compte qu'il vous change, vous modifie, pas forcément en bien, il vous robotise un peu aussi. Tout ça donne l'idée de faire autre chose, de partir ailleurs, mais c'est plus facile à dire qu'à faire.

Tu as dit lors d'une journée dédiée à la précarité que « toute ta carrière à Paris 1 coïncide avec les lois de dégradation de l'enseignement supérieur », tu pourrais revenir là-dessus ?

A l'exception du processus de Bologne en 2004, où j'étais pas encore là, (qui est le vrai point de départ avec la généralisation du système LMD (Licence Master Doctorat)), je suis arrivé quasiment au même moment que la loi LRU (Loi relative aux libertés et responsabilité des universités) par Valérie Pécresse qui était déjà à l'œuvre sous Sarkozy en 2007. Elle a été suivie et confirmée dans les grandes lignes par la loi Fioraso sous Hollande en 2012, puis re-confirmé par Macron avec la loi Vidal de 2018 qui l'a empirée, en mettant en concurrence les établissements et en créant une fausse autonomie, en leur disant « débrouillez-vous pour trouver vos finances salariales » et pour la gestion du patrimoine immobilier - des choses très coûteuses quand les centres se dégradent – « on va continuer à vous donner des subventions mais on ne vous donnera pas totalement les enveloppes », donc en « radinant » dessus. C'est vraiment un piège grossier, et ce n'est pas non plus pour trouver une excuse à la présidence qui s'en défausse souvent sur le ministère.

Actuellement l'université « touche à l'os », c'est-à-dire au côté pervers de ces lois « d'autonomie » qui engendre des mesures d'austérité : le Collège de France qui a recours au mécénat de Total pour financer des projets de conférence de développement durable, au mois de mai 2025.

Et puis il y a eu 2018 avec Parcoursup, la loi ORE (« Orientation et Réussite des Étudiants »), et entre les deux il y a les lois de « Programmation de la Recherche Pluriannuelle » - qui répartissent l'argent entre tous les centres de recherche publique en France - elles ne nous touchent pas directement en tant que personnels administratifs, sauf si vous travaillez dans un centre de recherche : les baisses de budget, les coupes, les rationalisations, et puis comme l'hôpital public, le « nouveau management » extrêmement violente appliquée à l'enseignement supérieur et la recherche.

Hors contre-réforme des retraites de 2009, 2019-2020 et 2023 qui m'ont beaucoup mobilisé, la loi qui correspond au paroxysme de mes mobilisations dans cette université c'est vraiment la loi ORE en 2018. Elle est apparue comme « une de plus », après les lois « Travail » et la loi Pécresse. Ce n'est pas une loi qui tombe toute seule, il y a vraiment un processus de dégradation et d'attaque sur le service public de l'enseignement supérieur. On se mobilise pas comme ça du jour au lendemain, on a un historique de mobilisation. Évidemment moi je ne suis pas tout seul dans mon monde, je suis inscrit dans un ensemble avec des étudiants qui, qu'on le veuille ou non, ont été la locomotive de cette mobilisation. Il y a eu une très longue occupation du centre Tolbiac en mars-avril 2018 qui s'est terminée dans la violence, c'est à dire qu'il y a eu une évacuation extrêmement violente par les forces de l'ordre, profitant d'une grosse manifestation la veille, de la fatigue des manifestants. Les forces de police avaient envahi l'espace le lendemain au petit matin très tôt, et ont profité de la baisse des effectifs des militants sur place.

Cette occupation était vraiment exceptionnelle. Pour ma part j'y ai dormi deux nuits, donc ça m'a marqué. Elle a consisté en presque un mois de grève reconductible d'avril à mai, je n'ai jamais refait ça par la suite. J'avais mis sous séquestre les sujets d'examens que j'avais reçus pour que les épreuves n'aient pas lieu. J'ai vraiment voulu appliquer la grève jusqu'au bout, j'étais résolu à ce que cette loi ne passe pas. Et même si elle est passée, pour moi ce combat valait la peine d'être mené, vraiment, ne serait-ce que pour la raison principale qu'est la violence de classe et la violence des mots employés par les ministres - ça n'a pas changé aujourd'hui d'ailleurs - contre les militants et les personnes mobilisés. Leur paternalisme et le langage de mépris…

Comment est-ce que tu as vécu les dégradations de l'intérieur à l'administration ?

Il y a deux choses. Il faut avouer que ce n'est pas toujours évident de reconnaître les dégradations concrètement sur notre poste. Par exemple pour l'austérité budgétaire, j'ai essayé de repérer dans mon poste et ceux des collègues, tout ce qui nous touchait depuis deux ans. Nous sommes en manque de surveillants pour les examens, ce qui ne se produisait pas avant 2023, ils sont très mal payés, ce qui fait que le service des surveillants a beaucoup de mal à les recruter. Mais il y a aussi les équipes administratives des services centraux qui sont en effectif insuffisant, souvent en contrat et non titularisés. On approche des cinquante pourcents de non titulaires dans cette fac, surtout de catégorie C.

Il y a un autre phénomène, c'est que ces difficultés on les vit d'autant plus quand on est précaire. Mes plus grosses difficultés je les ai vécues comme précaire ou stagiaire. Les toutes premières années au département des langues c'était très dur, vraiment. En plus vous devez pointer tous les six mois pour refaire votre contrat et aller faire le pied de grue à la DRH qui est défaillante. On a une DRH qui boit complètement la tasse depuis plus de dix ans dans cette fac et aucune volonté réelle de la part de la Présidence de pallier la situation, je pense même que c'est une politique voulue pour intimider les personnels et les enseignants. Un petit dysfonctionnement qui nous fait nous tenir à carreau, par peur de ne pas être renouvelé ou d'obtenir notre avancement si on est fonctionnaire. C'est très dur d'être non titulaire et nos conditions de travail sont dégradées par ce statut. C'est le cas aussi pour le personnel stagiaire, c'est-à-dire que vous venez d'avoir le concours, et vous avez une année de stage pour votre première année. En général, vous essuyez les plâtres, on vous colle des choses que vous n'êtes pas censé faire.

Qu'est-ce que tu dirais aujourd'hui des nouvelles coupes budgétaires et de la loi Bienvenue en France ?

La loi Bienvenue en France de 2019 c'était une bombe à retardement, puisque que tant qu'il n'y avait pas une austérité franche et massive, on pouvait appliquer la dérogation d'application de cette loi à l'Université Paris 1. D'autres universités en France l'ont appliquées tout de suite, il faut le savoir. Nous on l'applique à partir de 2026-2027, ce qui n'est pas une gloire, et les discours de la Présidence qui se morfond – « Ah là là qu'est-ce que c'est triste, si on avait eu le choix, si on avait eu l'argent on ne l'aurait pas fait » – ne trompent personne.

Là on est sur un glissement très rapide de l'austérité budgétaire, qui fait déjà peur, qui conduit par prétexte vers l'application du programme du RN, de préférence nationale. La préférence nationale c'était l'élément majeur du programme du Front National dès les années 1980-90. Donc il n'y a pas photo là, on est sur une alerte rouge. Cette loi s'apparente vraiment à une loi xénophobe, avec l'application de frais différenciés entre les étudiants qui viennent de l'Union Européenne et hors Union Européenne, hors les pays les moins les « moins avancés » mais cela concerne une poignée d'étudiant. La masse des étudiants qui sont concernés viennent du Maghreb, de l'Amérique Latine et d'Asie, et s'ils ne sont pas « fils de », ils vont en pâtir ou ne pourront plus venir du tout.

Parce qu'on a aussi, et ça il ne faut pas l'oublier - hors enseignement supérieur - les lois xénophobes qui sont votées depuis 40 ans par l'Assemblée Nationale à partir des lois Pasqua en passant par les lois Debré et les lois Sarkozy, de traitement de l'immigration en France. On n'a pas besoin du Front National et du Rassemblement National au pouvoir pour que cette violence légale sur l'immigration se déploie en France. Ça fait quarante ans qu'on a des lois qui rendent impossibles ou infernales les conditions d'attribution de permis de séjour en France. C'est pas dur d'aller loin, j'ai qu'à voir mes collègues colombiens ou iraniens dans mon service, qui me disent « moi c'est la galère, je dois aller en préfecture, je suis obligé de m'absenter aujourd'hui ».

Qu'est-ce que tu penses de la mobilisation actuelle et comment tu penses qu'on devrait s'organiser aujourd'hui ?

Question un peu piège parce que je n'aime pas donner des leçons quand je ne les applique pas à moi-même. Je suis moins mobilisé qu'auparavant, ça peut peut-être faire partie de l'emprise qu'a le travail sur ma vie.

De mon côté j'ai mesuré une chose, entre 2018 et les mobilisations 2025, le cœur militant a quand même baissé de cinquante pourcent. C'est à dire qu'il y avait un moteur d'étudiants mobilisés je dirais une bonne trentaine contre Parcoursup en 2018, la moitié même très mobilisée qui faisaient vivre le mouvement. Je dirais qu'aujourd'hui on est plutôt sur moins d'une dizaine. À vérifier mais j'ai la forte impression que Parcoursup a élitisé notre fac, parce qu'il y a une sélection qui profite à l'Université Paris 1. Peut-être que les élèves les plus « turbulents » au lycée n'accèdent pas aux établissements des cœurs de ville. Je ressens aussi une perte de confiance dans les mobilisations et une très forte individualisation de toute la société, qui fait que chacun reste enfermé dans sa vision des choses et ne se projette pas dans le collectif.

Les éléments de mobilisation chez les jeunes tels que je les ai vus depuis 18 ans je les ai trouvé exemplaires. Mais chez le personnel on y est pas, on est dans la peur, dans le fait de penser à sa carrière, par calcul. Je ne fais pas de blâme aux personnels non titulaires qui galèrent et qui peuvent très difficilement se mettre en grève, surtout les catégories C. Je fais surtout des reproches à tous les personnels, enseignants ou personnel administratif qui sont titulaires, vissés à leur poste, qui voient ce qu'il se passe, ils sont témoins, ils ont la presse. C'est évident qu'on a des restrictions de libertés publiques depuis l'époque de Macron, mais globalement si on veut avoir l'information on peut l'avoir. Donc il n'y a pas beaucoup d'excuses pour les statutaires avec un minimum de confort, surtout catégorie, B et A, de ne pas s'investir un minimum, de ne pas se mobiliser contre la « pinochétisation » de la société. Parce qu'en fait c'est ça : tout pour le secteur privé, le public à la trappe, on tape sur les mobilisations en les criminalisant.

Pour les jeunes et mes collègues, je dirais que tout combat non mené est un combat perdu d'avance. Ça parait enfoncer une porte ouverte mais pour moi c'est évident que le combat vaut la peine d'être mené et qu'il faut le mener. Comment ? C'est une autre paire de manches. Même peu nombreux on peut déjà faire énormément, on fait beaucoup. En face on a un camp de médiocres qui profite du système, qui est complètement verrouillé. Un système électoral verrouillé, une Vème République verrouillée, tout est pour leur paume, ils n'ont pas d'effort à faire, juste à se faire élire et appliquer des politiques scélérates. Par contre en face, il faut arrêter de se jeter des pierres et avoir confiance en nous. Quand on veut changer le monde, au-delà de faire reculer les lois scélérates, c'est un programme politique global qu'il faut porter. C'est avec ce recul qu'on a une longueur d'avance. Assez de cette université à la botte des vautours macronistes, du CAC 40 et des marchands d'armes. Battons-nous pour une université gratuite, bien dotée financièrement et ouverte à toutes et tous !

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