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« Nous lutterons pour une autre société » : les étudiants de Polytechnique contre la militarisation

Tue, 16 Jun 2026 16:53:31 CEST

Révolution Permanente

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A la remise des diplômes de l'École polytechnique, les étudiantes et étudiants se sont mobilisés contre la présence des multinationales dans l'école et la marche à la guerre.

A la remise des diplômes de l'École polytechnique, les étudiantes et étudiants se sont mobilisés contre la présence des multinationales dans l'école et la marche à la guerre.« Nous sommes les grands délaissés de cette école ! Au conseil d'administration de Polytechnique, nous sommes seulement 5 PDG, contre 7 membres élus ! Ça ne peut plus continuer comme ça », s'exclame un élève, mimant un PDG. Le 12 juin, à la remise des diplômes de l'école d'ingénieurs Polytechnique sur le Plateau de Saclay, des élèves investissent l'événement pour dénoncer l'omniprésence des grands groupes industriels et militaires dans l'école. Juste après le discours de l'ingénieure générale de l'armement Laura Chaubard, directrice générale de l'école, des élèves ont investi la scène pour jouer avec satire les rôles des PDG de TotalEnergies et de LVMH. Dans le public, une quarantaine d'élèves mettent des masques de ces deux PDG et chantent des slogans « et 1, et 2, et 3 degrés, pour Patrick Pouyanné [1] ».

La satire ne plaît pas à la direction. Après de vifs échanges, l'action est interrompue. L'an dernier déjà, les discours étudiants avaient été censurés par la direction. Mais les diplômé·es ne s'arrêtent pas là. Après le discours des représentants d'Orano, parrain de promotion et entreprise du nucléaire qui joue un rôle central pour l'impérialisme français en Afrique, deux élèves du collectif montent sur scène pour prononcer cette prise de parole.. Ils rappellent les mobilisations récentes dans les autres grandes écoles du plateau de Saclay : « Nous nous solidarisons avec les camarades de CentraleSupélec, réprimé·es en janvier dernier pour leur dénonciation de la présence d'entreprises de l'armement dans leur école, et les camarades d'AgroParisTech qui ont occupé·es leur école en opposition à l'accord UE-Mercosur et la cogestion entre la FNSEA et le gouvernement. »

Les étudiant·es dénoncent le rôle central de l'École polytechnique au sein du complexe militaro-industriel français dont les anciens élèves dirigent les grandes entreprises de l'armement. Ils évoquent l'histoire du CEA (Commissariat à l'énergie atomique), « qui a doté la France de l'arme nucléaire en pratiquant une quantité énorme d'essais nucléaires en Algérie et en Polynésie française, irradiant des populations entières. C'est aussi le CEA, dirigé par un X [surnom des élèves de l'école], qui a livré l'arme atomique à Israël, sous l'organisation du chef de cabinet du ministre de la Défense, lui aussi polytechnicien. » Ils dénoncent la marche à la guerre en Europe et appellent à lutter « contre ceux qui veulent nous envoyer au front ». En rappelant le blocage du port de Gênes par les dockers en soutien à la Palestine, ils concluent : « Nous lutterons pour une autre société. »

Contre les entreprises qui détruisent la planète

Après une prise de parole sous un silence pesant, les élèves sont vivement applaudis. Reprenant le micro, la directrice générale tente de discréditer le discours. Elle félicite les représentants d'Orano, présentés comme des « professionnels de la décarbonation », et essaie de raviver un peu de sentiments patriotiques en parlant du sacrifice des soldats français pour « défendre la nation ». Une réponse qui n'aura pas beaucoup convaincu, même si elle a pu rassurer les nombreux officiers militaires et représentants d'entreprises invités à la cérémonie.
À travers cette mise en scène, les élèves comptent interroger l'utilisation de leurs savoirs scientifiques, systématiquement mis au service d'entreprises privées écocidaires ou complices de guerres. Ils prennent l'exemple de TotalEnergies, qui « a activement participé à la déstabilisation des territoires pétroliers dans son histoire, instabilité dont elle tire profit, encore aujourd'hui quand elle spécule sur la guerre en Iran et gave ses actionnaires ». Loin de « s'en prendre à la science » comme a tenté de le faire croire la direction de l'école, ils affirment la volonté de questionner l'utilisation de leurs compétences scientifiques, et refusent de les mettre au service d'un système d'exploitation et de destruction du vivant. Ils appellent à « refuser de nuire » et à construire des alternatives souhaitables : une élève s'investit dans l'agroécologie, un autre parle de son engagement dans une association de dénonciation des intérêts privés dans l'enseignement supérieur.
Mais ils ont également tenu à prendre position en soutien aux autres mobilisations étudiantes et du monde du travail. Comme l'explique une des diplômés, « on ne pense pas que les changements qu'on attend vont venir de Polytechnique, mais on ne pouvait pas non plus rester les bras croisés sans rien faire. »

Comme nous le raconte le collectif d'étudiants, ils se sont constitués en 2022 en opposition à un projet d'implantation d'un bâtiment de recherche LVMH sur le campus de l'école, pour le « luxe durable et digital ». Face à la mobilisation étudiante, le projet a été abandonné. Encouragé par cette victoire, le collectif a ensuite organisé un « die-in » au forum annuel des entreprises à Polytechnique, pour dénoncer la présence des entreprises responsables du réchauffement climatique. Ces actions lanceront des assemblées ouvertes à l'échelle de la promotion, effort rapidement coupé par la direction de l'école.

Une mobilisation étudiante au corps de la « Silicon Valley française »

Si cela semble autant gêner la direction qui s'évertue à rassurer entreprises et investisseurs privés, c'est que le plateau de Saclay concentre les enjeux militaires et industriels. En effet, le restaurant universitaire à côté d'AgroParisTech est discrètement occupé par TotalEnergies, tandis que l'Institut d'Optique fait face à un centre de recherche de Thalès. Polytechnique a son « incubateur de start-ups », le Drahi X-novation center (ouvert par le mécénat de Patrick Drahi). Au fond du plateau, on trouve un immense centre du CEA. Plus au nord, c'est le très grand site de la DGA (Direction Générale de l'Armement), leader européen dans l'essai de propulseurs et moteurs d'avions et missiles. Dans ce microcosme où cohabitent grandes écoles et multinationales, vient s'ajouter l'Agence ministérielle pour l'intelligence artificielle de défense (AMIAD). Son inauguration est annoncée en grande pompe à l'école Polytechnique en mars 2025 par Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, dans l'objectif clair de former des ingénieurs pour les besoins de l'armée.

Cette contestation à l'École polytechnique s'inscrit dans une vague de mobilisations dans les grandes écoles ces dernières années. C'est en 2022 que le discours des déserteurs à AgroParisTech a lancé le mouvement. Plusieurs écoles d'ingénieurs ont ensuite multiplié les appels du même type : Centrale, Supoptique, Polytechnique, Insa. Ce phénomène traduit une radicalisation d'une partie – encore très minoritaire – des étudiants d'écoles d'ingénieurs, et d'autres secteurs très qualifiés, d'abord autour de la catastrophe écologique et de la perte du sens de leur travail, et plus récemment du génocide en Palestine. Il reste à savoir quelles débouchées cette contestation prendra. Car si celle-ci s'est beaucoup orientée vers les appels à déserter et à « sortir du système », dans la lignée de l'appel des déserteurs d'AgroParisTech, elle pourrait aussi déboucher sur des mobilisations sur les lieux d'études, en alliance avec d'autres secteurs, comme les élèves de cette même école l'ont démontré récemment. Une fois de plus, les étudiants démontrent la possibilité et la nécessité de s'opposer aux projets de guerres et de ravages écologiques des classes dominantes. Ces mouvements étudiants qui émergent ne doivent pas rester isolés, mais se lier aux contestations plus organisées et au mouvement ouvrier pour prendre de l'ampleur et devenir offensifs dans la lutte.


[1] PDG de TotalEnergies

Crédits photo : fournie par les étudiants mobilisés

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