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Calais : au Channel, un projet de restructuration sur fond de casse sociale et d'ingérences de la mairie

Wed, 10 Jun 2026 18:21:37 CEST

Révolution Permanente

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Réunis en collectif, les salariés du Channel dénoncent une possible fermeture brutale du lieu culturel calaisien, synonyme de chômage partiel et d'arrêt des activités pour au moins six mois. Une situation socialement inquiétante dont la mairie de droite entend bien profiter pour soumettre un lieu culturel classé à gauche.

Le mardi 2 juin 2026, s'est créé le collectif « Le Channel en danger ». À l'initiative de salariés permanents et intermittents du site, de délégués du personnel, ainsi que de travailleurs du restaurant et de la librairie qu'abrite le lieu. L'objectif de ce collectif est d'alerter sur une possible fermeture de la scène nationale pendant six mois pour raisons financières, notamment via une pétition qui recueille déjà plus de 3600 signatures. Une telle fermeture occasionnerait, très concrètement, la fin des spectacles, des résidences d'artistes, des cours de cirque et de théâtre, ou encore des projets avec les établissements scolaires à la rentrée de septembre, dans ce lieu de culture populaire dont le nom rayonne pourtant bien au-delà de la ville de Calais.

Arrêt des activités et chômage partiel pour au moins six mois

Dans leur communiqué diffusé sur les réseaux sociaux, les membres du collectif dénoncent ainsi un projet de restructuration qui pourrait conduire à l'arrêt complet des activités de la scène nationale à partir du 1er juillet. Surtout, ils critiquent la nécessité et le supposé caractère urgent d'un tel projet, puisque le Channel n'est nullement en cessation de paiement, et condamnent la méthode avec laquelle celui-ci a été présenté aux travailleurs du site, c'est-à-dire de façon expéditive, brutale et sans aucune concertation.

Sur le premier point, s'il est évident que le Channel connaît des difficultés financières, il faut d'abord rappeler que celles-ci s'expliquent avant tout par une baisse des subventions qui lui ont été allouées. Effectivement, le Channel a été labellisé « scène nationale » en 1991. Ce label lui garantit un sub­ven­tion­ne­ment pu­blic im­pli­quant : la commune de Ca­lais, l'État, la Ré­gion des Hauts-de-France, et le Dé­par­te­ment du Pas-de-Ca­lais. Il faudrait donc, pour les pouvoirs publics, réussir à nous expliquer pourquoi on doit nécessairement redresser les finances de cette scène nationale à l'aide d'une restructuration, quand ce sont ces mêmes pouvoirs publics qui sont à l'origine de sa fragilité financière, et cela à commencer par la mairie, qui verse actuellement environ 800 000 euros par an à l'institution culturelle, soit 100 000 euros de moins que la subvention annuelle historique.

Sur le second point, il faut souligner que les mesures aujourd'hui envisagées s'appuient sur les conclusions d'un diagnostic financier et économique mené courant avril 2026 par un consultant extérieur, rapport financé par le Département et demandé par la nouvelle directrice arrivée en 2025. Or, d'après le collectif « Le Channel en danger », alors que des accusations graves semblent être portées dans ce rapport sur les compétences des travailleurs du lieu, ce consultant extérieur n'aurait même pas pris la peine de rencontrer ou même simplement d'échanger avec l'administratrice et la cheffe comptable du site. Mais surtout, ce rapport est actuellement largement tenu confidentiel, les délégués du personnel s'étant effectivement vu refuser le droit de le consulter et devant se satisfaire d'une simple synthèse.

En attendant donc, les travailleurs du lieu se voient imposer le chômage partiel. Il leur a même été suggéré cyniquement d'en profiter pour prendre un autre emploi ou partir en vacances.

Derrière les arguments financiers, une offensive politique de la mairie de Calais

Pour comprendre ce qui se passe réellement au-delà de la faiblesse de l'argument financier, il semble qu'il faille se tourner vers la mairie de Calais. En effet, la maire de droite, Natacha Bouchart, n'a jamais vraiment caché sa relation conflictuelle avec l'ancien directeur du Channel, Francis Peduzzi. Or, dans un entretien à l'occasion des dernières Municipales, l'élue revenait en ces termes sur sa relation avec l'ancien directeur de la scène nationale et sur celle avec la nouvelle directrice : « Ce passé est derrière nous. On a une très bonne relation avec la nouvelle directrice, on travaille sur la programmation, avec elle on est dans l'échange, pas dans la négociation ». Une petite phrase qui semble témoigner de la volonté qu'a la aire de reprendre en main le lieu au cours de son nouveau mandat, quand ce que représente le Channel et sa programmation, qui laisse parfois place à des spectacles engagés et a plutôt la réputation d'être fréquenté par le « peuple de gauche », la dérange de toute évidence profondément.

Ainsi, la semaine dernière, en même temps que l'on apprenait la possible fermeture du site pour six mois, on apprenait que la mairie cassait l'unicité du lieu, en exigeant des Autorisations d'Occupation Temporaires (AOT) des anciens abattoirs, propriété de la ville, distinctes pour : la scène nationale, le restaurant et la librairie. En effet, jusqu'alors ces trois entités n'en formaient qu'une seule avec le concept de « Lieu de vie artistique ». Pour un habitué des lieux, interrogé par Nord Littoral, ce qui semble ici anodin ou marginal témoigne, en réalité, d'un véritable projet politique : « La municipalité est en train de traiter le Channel comme un centre commercial. Même si aujourd'hui ce sont les Grandes Tables et la Librairie qui sont candidates, qu'est-ce qu'il en sera quand, dans trois ans, les AOT seront à renouveler ? Car l'objectif de la Ville, c'est bien d'ouvrir à la concurrence. C'est l'identité même du Channel que la Ville est en train de déconstruire. Cela risque de devenir un lieu où des activités commerciales partagent des murs, mais pas de projet ». Et, en effet, les AOT accordées le seront pour trois ans, reconductibles une seule fois, et ce alors que l'ancien directeur du Channel réclamait à l'inverse une AOT de vingt ans pour ne pas plonger le Channel dans une instabilité trop grande et lui permettre de mener sereinement une politique artistique et culturelle sur le long terme.

Par ailleurs, Nord Littoral nous apprend aussi que dans les futurs contrats d'occupation des lieux, la mairie s'accorde un droit de regard très serré sur les activités du restaurant et de la librairie. Il est ainsi prévu, par exemple, qu'elle pourra demander « le départ ou le remplacement de tout employé dont le comportement ou la tenue [...] serait susceptible de porter préjudice » à l'institution. De même, « La Ville se réserve le droit de vérifier les programmes musicaux ou autres programmes diffusés par l'occupant », qui devra se conformer aux « remarques ou injonctions » formulées. En clair, le keffieh d'un salarié, par exemple, ou bien une musique trop engagée n'auront plus leur place au Channel.

La possible fermeture du Channel et sa division en trois entités administratives distinctes que double le droit de regard que s'est accordé la mairie sur les tenues vestimentaires des salariés ou la musique diffusée ne sont pas un hasard de calendrier mais s'inscrivent vraisemblablement comme une offensive d'ensemble. D'abord, la baisse de subventions a entraîné une fragilité financière, qui est aujourd'hui utilisée comme prétexte pour fermer le site en vue d'une restructuration. Ensuite, le Channel est finalement transformé en un lieu marchand ouvert à la concurrence, et les éléments politiquement engagés qui pouvaient s'y manifester sont neutralisés au passage.

Face à cette offensive, il est urgent d'opposer le front de mobilisation le plus large possible, front qui a commencé à se mettre en place ce mardi 9 juin avec un rassemblement devant la sous-préfecture ayant réuni plus de 150 personnes d'après La Voix du Nord, et ce alors que des salariés et usagers du Channel y étaient reçus par ses financeurs. Une telle mobilisation devra défendre : les travailleurs du lieu, leurs emplois et leurs conditions de travail, tout en s'opposant à la stratégie de reprise en main politique du site par la mairie.

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