Élections en Colombie. Qui est Abelardo de la Espriella, candidat d'extrême droite soutenu par Trump ?
Wed, 10 Jun 2026 18:45:04 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalIl se surnomme « le Tigre » et il organise des meetings devant des dizaines de milliers de personnes arborant des casquettes « Make Colombia Great Again » : arrivé en tête au premier tour, Abelardo de la Espriella pourrait remporter les élections présidentielles en Colombie cette année. Portrait d'une nouvelle figure de l'internationale réactionnaire qui rêve de faire alliance avec Trump.

Lors du premier tour de l'élection présidentielle en Colombie, ce 31 mai, le candidat d'extrême droite Abelardo de la Espriella est arrivé en tête avec 43,7% des suffrages, devant le candidat de centre-gauche Ivan Cepeda (40,9% des voix). Les deux candidats se départageront le 21 juin, avec le second tour. Le tandem de ces deux figures rappelle celui de 2022 : le candidat de la gauche institutionnelle, Gustavo Petro, avait alors gagné en évinçant le populiste ultra-conservateur, Rodolfo Hernandez.
Si l'on s'attendait à ce duel pour le second tour, Abelardo de la Espriella a créé la surprise en devançant son rival, en profitant notamment de l'effondrement de la droite traditionnelle. Très vite, le candidat d'extrême droite a reçu le soutien explicite de Donald Trump lui-même. Le président des États-Unis pousse pour une victoire de De la Espriella dans le cadre de sa politique de « bouclier des Amériques » qui vise à placer à la tête des pays latino-américains des dirigeants d'extrême droite explicitement soumis à Washington.
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Qui est donc cette nouvelle figure de l'extrême droite latino-américaine ? Avocat millionnaire et nouvel outsider de la politique, sa campagne fulgurante lui permis de très rapidement monter dans les sondages. De double nationalité colombienne et américaine, Abelardo de la Espriella se dit admirateur des présidents du Salvador, Nayib Bukele, d'Argentine, Javier Milei, et de Donald Trump. Et pour cause : comme ses compagnons, celui qui se surnomme « le tigre Colombien » veut mener une politique réactionnaire et ultrasécuritaire au nom de la « patrie ».
Le retour d'une politique ultra-répressive et militarisée
Ces élections présidentielles se déroulent dans un contexte particulièrement tendu, dix ans après la signature de l'accord de paix signé entre les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (Farc) et le gouvernement. Celle-ci avait alors conduit à un cessez-le-feu immédiat et au désarmement de milliers de combattants. Cependant, l'incapacité à trouver des solutions réelles aux conditions structurelles et matérielles qui ont permis l'émergence du phénomène de la guérilla, en premier lieu la question de la terre et l'absence d'une réforme agraire redistributive des terres, a conduit au retour sur la scène de nombreux groupes armés. Encore aujourd'hui, ces organisations mènent une lutte féroce pour le contrôle du territoire avec les trafiquants de drogue et les bandes de paramilitaires actives dans les régions rurales, comme le démontrent les récents épisodes de violence contre la population civile.
Après avoir fait campagne en 2022 en promettant le retour à la paix grâce aux négociations avec les organisations dissidentes et les cartels, Gustavo Petro, le président sortant, accuse le bilan d'un échec. La stratégie des négociations simultanées a échoué et, aujourd'hui, la Colombie fait face à sa plus grosse vague de violences depuis des décennies. Miguel Uribe, candidat du Centre Démocratique à la présidence, a été assassiné durant l'été 2025, dans une séquence où cartels de drogues, anciens paramilitaires et ex-Farc rejettent les accords de 2016 et traquent ses signataires.
Cette année, chaque candidat s'est positionné sur le sujet : Ivan Cepeda entend poursuivre les tentatives de négociations, quand Abelardo de la Espriella souhaite appliquer une politique militariste extrêmement sécuritaire. En février, il a annoncé à l'AFP vouloir, dès le début de son mandat, mener une offensive aérienne, avec le soutien des Etats-Unis et d'Israël, en lâchant des « bombardements et des fumigations » sur des champs de coca, tout en équipant la police d'armes de première génération, de drones et de l'intelligence artificielle.
« Le Tigre » s'inspire de la politique de celui qui s'est autoproclamé « dictateur le plus cool du monde », Nayib Bukele, le Président du Salvador et ami de Trump, qui a transformé le pays en prison à ciel ouvert pour lutter contre le crime organisé. Ces figures incarnant un bonapartisme fort, se font le relais du gouvernement Trump qui a, par exemple, négocié avec Bukele la déportation des personnes immigrées vers le Salvador sous prétexte qu'ils seraient des trafiquants .
L'ennemi de l'« idéologie de genre »
L'autre axe principal de campagne agité par de la Esperilla, se base sur la valorisation de sa virilité, en partie présentée comme une réponse à la crise actuelle. Toute la Colombie a sûrement déjà entendu parler de ses « cojones » qu'il mentionne à chaque interview afin de se présenter comme un « mâle alpha » qui dirigera comme tel. Selon de la Esperilla, grâce à ses parties génitales, il remettra « de l'ordre » dans la « patrie ».
Le 8 mars, à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, il a déclaré être un « féministe de la vieille garde ». Et d'ajouter : « Les femmes doivent simplement prendre la place qui leur revient. [...] Le corps de la femme, ce qu'elle dit, sa capacité à procréer, tout est merveilleux. », s'alignant sur la politique nataliste internationale dont le pendant est la lutte contre l'avortement et les minorités sexuelles.
Si l'IVG pour n'importe quel motif est une pratique légale depuis 2022 en Colombie, de la Esperilla entend revenir sur ce droit arraché par des années de mobilisations féministes. Celui qui s'est converti au catholicisme il y a quelques années, s'attaque aussi à l'« idéologie de genre », dans le sillage de Trump qui a récemment publié une feuille de route présentant les personnes trans comme ses premières cibles à l'échelle nationale.
Une nouvelle figure populiste suite à l'échec de la droite traditionnelle
Lundi 3 novembre, près de 15 000 personnes se sont déplacées au Movistar Arena de Bogota pour assister au lancement de la campagne de Abelardo de la Espriella. Celle-ci a donné le coup d'envoi de meetings spectaculaires. Au programme : des ambiances de boîte de nuit, des shows, de la musique salsa et des feux d'artifice. Ces échéances, pensées pour détonner avec celles des « castes politiques » traditionnelles, rappellent le meeting où Javier Milei avait brandi une tronçonneuse, ou bien celui où Donald Trump avait dansé pendant plus de 30 minutes. De la Espriella représente l'accélérateur de la crise de la droite traditionnelle, en germe depuis des décennies en Amérique latine. Paloma Valencia, candidate de la droite, n'a au 23 mai, récolté que 14,3 % d'intentions de vote. Issues du néolibéralisme post-dictatures, ces compositions politiques sont en perte de vitesse, incapables de répondre aux crises sociales et économiques et de séduire de nouveaux électeurs. Elles ouvrent la voie à des figures populistes comme celle d'Abelardo de la Espriella qui attire par son discours dégagiste. Mediapart cite l'un de ses futurs électeurs : « Le plus intéressant, c'est qu'il va gouverner avec des personnes compétentes et préparées, avec des personnes honnêtes. [...] Il a promis de gouverner avec des gens qui ne font pas partie des politiciens de toujours, ceux qui ont permis à la corruption de détruire ce pays. »
Abelardo de la Espriella apparaît comme le produit direct de la crise profonde des partis traditionnels en Colombie et plus largement en Amérique latine, incapables de répondre aux contradictions sociales et sécuritaires qu'ils ont eux-mêmes contribué à produire. Son ascension fulgurante, fondée sur un discours d'ordre, de virilité politique et de rupture avec « ceux de toujours », est un énième élément de recomposition politique régionale, aligné avec Donald Trump et l'ensemble de l'internationale réactionnaire.
Face à la radicalisation d'une extrême-droite de plus en plus populiste et réactionnaire, les succès de Abelardo de la Espriella à la suite du mandat de Gustavo Petro montrent qu'aucune solution électoraliste issue de la gauche traditionnelle ne peut être un véritable antidote : pour cette raison, il faut un mouvement de masse qui réunisse les travailleurs, les étudiants, les paysans, les organisations féministes et écologistes et les réalités autochtones des populations indigènes pour imposer une réelle alternative depuis la base. C'est cette voie que tracent actuellement les classes populaires boliviennes en lutte contre le gouvernement de droite de Paz
Crédits photo : capture d'écran Youtube De Espriella Style.