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Billet d'un étudiant de la HEAR. À bas l'élitisme, pour des écoles d'art gratuites et accessibles à tous !

Wed, 10 Jun 2026 18:55:57 CEST

Révolution Permanente

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Alors que les résultats de Parcoursup viennent de tomber, les jeunes laissés sur le carreau sont plus nombreux encore que les années précédentes. Une loterie particulièrement cruelle dans les écoles d'art, qui sont l'une des pointes avancées de l'élitisme dans l'enseignement supérieur.

Les écoles d'art, pointe avancée de l'élitisme

Les premiers résultats de Parcoursup sont sortis, et une fois de plus, les écoles supérieures d'art et de design sont à l'avant-garde de la sélection grandissante dans l'enseignement supérieur. Pourtant, apprendre et pratiquer l'art est une aspiration partagée par des milliers de jeunes, dont je fais partie. Une aspiration qui ne peut se réaliser que pour une minuscule portion d'entre nous, tandis que la majorité se heurte tôt ou tard à l'un des multiples obstacles qui barrent l'accès aux formations. Ainsi, parmi les étudiants et ex-étudiants de la classe préparatoire que j'ai suivie avant de passer les concours, nous sommes trois à avoir été admis à la HEAR (Haute École des Arts du Rhin, où j'étudie aujourd'hui) en… 10 ans !

Avec des taux d'admission allant de 5 à 30%, les écoles d'art appliquent une sélection particulièrement impitoyable. À titre d'exemple, le taux d'admission à la HEAR est d'à peine 9 % sur la session 2026, avec seulement 85 places en première année réparties sur les sites de Strasbourg et Mulhouse, pour 971 candidats (1677 en comptant la phase de « pré-vœux »).

Les concours d'entrée sont, en effet, l'outil principal des écoles pour trier les étudiants. Ceux-ci commencent dans la majorité des cas par une présélection à travers la présentation d'un portfolio contenant un nombre minimum de productions artistiques légendées (jusqu'à 15, comme c'est le cas à la HEAR), ainsi que d'une lettre de motivation, une épreuve pratique et/ou de culture générale selon les cas.

Ce premier tamis permet déjà d'écarter un nombre important d'étudiants : cette année, près de 38 % d'entre eux n'ont pas passé cette étape dans le concours de la HEAR ! Vient ensuite l'épreuve d'admission elle-même, qui consiste en un entretien avec un jury de professeurs. Le but : présenter aux examinateurs, non seulement son travail artistique et les recherches et réflexions qui le parcourent, mais une « mystique », un « personnage » que l'on s'efforce de créer autour de cette pratique. La recherche de « personnes intéressantes » pousse les étudiants à se mettre en scène pour plaire et ainsi espérer réussir.

Il est même très courant dans les écoles que nous soyons invités aux entretiens en tant qu'étudiants pour « participer à l'échange » et « assister aux délibérations » des jurys. Une manière ironique de nous faire intérioriser et normaliser la brutalité de l'institution en étant nous-mêmes acteurs de la sélection de nos pairs.

Cependant, la capacité à impressionner des examinateurs est de toute évidence loin d'être le seul facteur. Le caractère chronophage des concours, avec la préparation des diverses épreuves de présélection, mais surtout du portfolio, participe à décourager les étudiants qui ne disposent pas du temps et des ressources nécessaires.

Comme mentionné plus tôt, j'ai suivi une année de classe préparatoire publique avant d'entrer en école : une année de production intense, spécialement dédiée à la préparation des concours sous tous leurs aspects. De fait, réussir cette préparation sans passer par une telle année devient de plus en plus difficile. À la HEAR, là où la moitié des étudiants en première année provenaient d'une prépa en 2017, la proportion monte à 85% pour la promo 2024.

Or, ces prépas sont elles-mêmes des formations sélectives, avec le même type de concours que les écoles. De plus, si les prépas publiques existent, de plus en plus d'étudiants se tournent vers leurs équivalents privés pour maximiser leurs chances : les frais d'inscription de ces dernières peuvent monter jusqu'à 11 000 € ! Le passage quasi obligatoire par une prépa constitue donc un levier de sélection supplémentaire qui arrange l'État et les directions d'écoles, comme l'assume Didier Semin, ancien directeur des études aux Beaux-Arts de Paris : « On n'entre pas à l'Ecole normale supérieure sans avoir fait hypokhâgne ou khâgne ».

La sélection s'effectue aussi par le biais de l'accès à la culture. Là où les écoles prêtent effectivement moins d'importance que d'autres filières aux bulletins et aux résultats du bac, tout en disant rechercher avant tout une « personnalité » avec de la « curiosité », ce sont bien les références culturelles, le fait de se rendre à des expositions, assister à des pièces de théâtre, lire, qui font la différence. Elles permettent de donner l'assise intellectuelle nécessaire à son travail artistique pour qu'il soit couronné de légitimité, autrement dit, jugé digne d'intérêt par l'institution. Or, les origines géographiques, sociales, familiales, économiques, mais aussi la casse des services publics parmi lesquels l'accès à la culture, sont autant de facteurs qui créent d'énormes inégalités dans la possibilité d'accéder à ces références culturelles. Ce n'est donc pas la simple curiosité qui est récompensée dans les concours, mais bien la possibilité de satisfaire cette curiosité, si on a la chance de posséder les moyens matériels nécessaires à cet assouvissement.

De plus, ce jeu de séduction ne s'arrête pas aux portes de l'école, puisque la capacité à entretenir sa « mystique » de « bon artiste », prolifique et talentueux, ainsi que de bonnes relations avec les professeurs, constitue une forme de sélection à l'intérieur même des établissements. C'est en quelque sorte un deuxième concours officieux qui a lieu de manière diffuse alors même que l'on a été accepté à l'école. À la HEAR, mes camarades de promo qui voulaient aller en option illustration, particulièrement demandée, étaient trop nombreux par rapport au nombre de places en deuxième année : ils ont donc dû présenter un nouveau portfolio, et même… passer un entretien !

Enfin, le critère financier est évidemment la troisième tête de ce système de sélection tacite : les études d'art en soi représentent déjà un budget conséquent, avec des frais d'inscription de plusieurs centaines à plusieurs milliers d'euros, mais aussi l'achat des fournitures. Les frais d'inscription à la HEAR s'élèvent à la somme de 850€ par an pour les non boursiers, et l'école conseille innocemment de prévoir en parallèle « quelques centaines d'euros » par an pour payer son matériel ! Le simple droit à passer le concours est également payant, avec un prix allant généralement de 40 à 70€ par concours. Mais faibles chances d'admission obligent, nos professeurs de prépa nous conseillaient de passer cinq concours différents, conseil que la majorité d'entre nous a suivi. Enfin, certaines écoles obligent tout simplement à passer leur concours sur place, entraînant encore des frais de déplacement supplémentaires.

Trier les étudiants pour former une élite culturelle

On l'a vu, la sélection dans les écoles d'art s'appuie sur différents leviers plus ou moins explicites. Elle est également de plus en plus impitoyable, suivant le mouvement global à l'œuvre dans tout l'enseignement supérieur. Si les classes dominantes serrent la vis, c'est qu'elles ont besoin de dépenser moins pour continuer de former leurs élites : en l'occurrence, une élite culturelle.

Parce que chacun d'entre nous coûte de l'argent à la bourgeoisie, elle a besoin de nous trier minutieusement afin de ne pas gaspiller ses ressources. C'est pourquoi elle redouble d'efforts pour nous gagner à son idéologie, afin de se doter d'une couche d'artistes qui défendront « l'exception culturelle » française, nourrissant le soft-power de l'impérialisme français, mais qui en créeront également la propagande afin de préparer les esprits à leurs futures guerres.

La réforme voulue par la direction de la HEAR en 2024 est un cas d'école de ce durcissement sélectif. Il s'agissait alors de réduire de moitié le nombre de places en première année et de déplacer celle-ci entièrement à Mulhouse, supprimer des postes, etc. Cette réforme traduisait parfaitement les aspirations du gouvernement pour l'ensemble des écoles d'art : le projet de Rachida Dati était alors de supprimer progressivement la première année en la remplaçant par l'année de prépa, en autorisant celles-ci à délivrer des ECTS. La réforme avait cependant été défaite par une lutte exemplaire, conjuguant grève des enseignants lors des concours d'entrée et occupation de l'école par les étudiants. Cependant, la direction revient depuis à la charge par diverses mesures.

Pour la fin des concours d'entrée et la gratuité des études !

La conclusion à tirer de tous ces éléments est que, depuis le moment où nous commençons à nourrir un intérêt pour l'art jusqu'à notre entrée dans le monde professionnel (où de nouvelles formes de compétition et de sélection nous attendent), nous sommes conditionnés à un système d'une violence inouïe. Tout est organisé pour que nous acceptions de nous mettre en concurrence de manière permanente avec nos camarades de classe, de promo, puis nos collègues. Nous sommes fatalement amenés à reproduire cette brutalité sur différents plans. Dans ce cadre, la lutte pour un art idéologiquement et matériellement libre et accessible à toutes et tous doit obligatoirement passer par une rupture totale avec le mirage de la méritocratie. C'est par cette voie seulement que nous pourrons en finir avec l'isolement alimenté par les mythes du talent et du génie, et faire réellement de l'art un vecteur d'émancipation collective.

Contre l'élitisme et la sélection, qui privent d'accès aux études d'art l'écrasante majorité des enfants de classes populaires, il faut exiger la fin des concours d'entrée ainsi que la gratuité totale et effective des études (suppression des frais d'inscription, gratuité du matériel, etc). De telles mesures ne peuvent être obtenues que par la lutte, en alliance avec le reste du mouvement étudiant et ses revendications. C'est pourquoi il faut s'organiser dès maintenant aux côtés des travailleurs sur nos lieux d'études, dans la droite lignée d'expériences comme l'Atelier populaire en mai 1968.

À rebours des discours qui justifient la sélection par une capacité d'accueil limitée matériellement, de telles expériences montrent qu'il est entièrement possible d'ouvrir grand les portes de nos écoles. La condition indispensable est cependant de les placer sous le contrôle des étudiants et des travailleurs, et d'en organiser le fonctionnement selon les besoins de la majorité, plutôt que ceux de la bourgeoisie et de l'impérialisme.

Je suis entré en première année dans la promo qui aurait dû subir les conséquences de la réforme de 2024. Pourtant, à la place, voilà deux ans que j'étudie dans une école où étudiants et travailleurs se sont démarqués par une combativité et une détermination sans faille. Une école comptant parmi les plus élitistes du pays, mais sur laquelle les projecteurs de la lutte de classes strasbourgeoise étaient braqués lors de la grève de 2024, mais aussi pendant le mouvement des retraites en 2023. Une école visée par les foudres de l'extrême-droite et du gouvernement lorsque des étudiants osent dénoncer les violences policières ; où les classes dominantes concentrent tout particulièrement leurs efforts pour la lisser politiquement, et où plus que jamais, nous devons nous atteler collectivement à la tâche de gâcher ces efforts.

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