Grève du 10 juin à la SNCF : quelles revendications, quelle stratégie ?
Mon, 08 Jun 2026 21:49:45 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans un climat difficile à la SNCF, les quatre fédérations cheminotes appellent à un mouvement de grève mercredi 10 juin. Il s'annonce plutôt bien suivi, notamment chez les roulants (conducteurs, contrôleurs). Mais beaucoup sont conscients qu'une seule journée de grève ne suffira pas à inverser la tendance. Quelle stratégie pour la suite ?

Accord sur le temps de travail SNCF, une revendication catégorielle sous compromis
Les revendications portent en premier lieu sur l'application de l'accord d'entreprise SNCF pour une organisation du travail identique sur l'ensemble du groupe. En effet, les Dirigeants des filiales SNCF qui remportent les appels d'offre (à la place de l'entreprise historique) dénoncent systématiquement les différents accords qui réglementent le travail dans le chemin de fer depuis des années. L'un des plus importants et emblématiques est celui sur le temps de travail. Après une grande grève reconductible en 2016, l'ancien décret RH00077 avait été transformé en accord d'entreprise, pour laisser aux cheminots de la SNCF seuls, le maintien de leurs conditions. La signature de l'accord par la CFDT et l'UNSA - rejeté par la CGT et SUD-Rail - venait mettre fin à la lutte enterrant ainsi une revendication beaucoup plus progressiste : un accord de branche de haut niveau, que beaucoup réclamaient. Il devait garantir à tous les travailleurs du rails les mêmes conditions et à tous les usagers le même niveau de sécurité quelle que soit l'entreprise ferroviaire utilisée. Une véritable solution pour éviter une course au moins disant social et la concurrence entre les salariés.
C'est aujourd'hui la crainte de voir appliquer certaines règles très en deçà de ce qui se pratique à la SNCF (nombre de repos annuel, ou les amplitudes de travail par exemple) qui motive les cheminots à se battre. Pour autant cette revendication issue d'un compromis entre les 4 organisations représentatives est minimale. Il suffit ainsi de voir les résultats de la privatisation sur les premiers lots dans certaines régions. Nous devons ainsi demander l'abandon complet de l'ouverture à la concurrence. Au Royaume-Uni, cette privatisation a eu de graves conséquences pour les cheminots et les usagers, conduisant à un processus de renationalisation partielle du réseau après que des millions de livres de subventions publiques eurent été versés au secteur privé. Or, les libéraux qui appliquent leur dogme à nos services publics sont les moins bien placés pour prendre cette décision et c'est donc un enjeu des travailleurs comme des usagers de reprendre le contrôle sur notre outil de travail. Même l'enquête des Sénateurs, pourtant très à droite, montre les limites de cette ouverture à marche forcée qui crée plus de problèmes qu'elle n'en résout et coûte bien plus cher aux régions qu'une entreprise nationale unique. Le moment serait donc idéal pour tordre le bras au pouvoir et arrêter le massacre avant qu'il ne soit trop tard. Cette revendication est loin d'être idéaliste ; elle répond à un enjeu crucial du transport ferroviaire en plein réchauffement climatique.
Une grève face à l'inflation
En deuxième lieu les organisations syndicales réclament unitairement la tenue immédiate d'une nouvelle NAO (Négociation Annuelle Obligatoire) pour faire face à une inflation qui, avec la situation internationale, ne cesse de faire monter les prix bien plus rapidement que nos salaires.
Récemment les diverses commissions internes sur l'égalité professionnelle montre des différences de salaires de près de 10% en faveur des hommes. Comme la France n'a pas respecté le délai du 7 juin pour le droit européen sur la transparence salariale, il est encore impossible d'avoir un vrai travail comparatif sur les embauches uniquement contractuelles (depuis 2020). Mais ce qui reste c'est que les salaires ne suivent pas et encore moins ceux des femmes. Il est plus que légitime de demander des augmentations salariales pour toutes et tous, un véritable 13ème mois et l'égalité entre tous les agents.
Suicides et souffrance au travail
Pour se préparer à l'ouverture à la concurrence les différentes Direction de ligne enchaînent les réorganisations dévastatrices avec de nombreuses suppressions de postes. L'ensemble se fait sous la pression des autorités organisatrices (Conseils régionaux) qui partout en France réclament des économies dans le rail malgré le nombre toujours croissant d'usagers et de circulations. Dans ce contexte certains cheminots se retrouvent sans poste, ou menacés de le perdre, des cadres de proximité s'écroulent face à une perte de sens grandissante, les agents ne parviennent plus à se projeter tant l'avenir est incertain. Le chiffre inquiétant des suicides ne provient ni d'un hasard ni d'une mode. Il est le fruit d'une politique sociale désastreuse et c'est bien d'un changement profond de direction dont le corps cheminot a besoin. Voilà pourquoi cette revendication apparaît elle aussi pour cette grève du 10 juin. Mais elle le fait sous forme d'un moratoire, autrement dit une suspension temporaire et décidée légalement par en haut. Nous devrions aller plus loin, demander le retour du statut pour toutes et tous, l'embauche de tous nos collègues des entreprises externalisées et encore une fois la fin du processus d'ouverture à la concurrence.
Donner une suite la « grève carrée » du 10 juin qui s'annonce globalement fort
Si la présence d'une Intersyndicale unie permet la mobilisation des franges les plus modérées du corps cheminot, il est à parier que cette année d'élection professionnelle (en fin d'année) va voir très vite le retour de la division au sommet. De plus, l'été arrive et même si des milliers de cheminots vont continuer de travailler, cette période marque souvent une pause dans l'actualité revendicative.
Pourtant si le 10 juin envoie un message fort il serait un incommensurable gâchis que de ne pas lui donner une suite. La voie de l'Intersyndicale semble déboucher sur une impasse stratégique inévitable. C'est donc bien sur les chantiers, dans les AG et dans les collectifs de travail qu'il faut penser la suite. À l'instar de ce qui s'est passé en 2019 à la RATP (les grévistes se sont mis à scander « en décembre, illimitée ! » dans les AG poussant ainsi par la base à la grève reconductible massive du 5 décembre) il est sans doute possible d'avoir des AG revendicatives qui refusent la fatalité et obligent les fédérations syndicales à poursuivre le mouvement au-delà du symbolique et sur des revendications plus impactantes et durables comme nous l'avons vu plus haut.
L'appel des gares Parisiennes le 10 juin à midi devant la gare du Nord devrait permettre aux voix cheminotes de s'exprimer sur la stratégie et de redonner la grève aux grévistes. La marche symbolique vers l'UTP (Union des transports publics ferroviaires) qui va se dérouler à la suite de l'AG commune, doit être un moment de colère cheminote pour rappeler que : aujourd'hui, comme hier, nous n'allons pas nous laisser faire.
Crédits photo : O Phil des Contrastes