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« Ils dévoraient la ville en imagination » : un puissant podcast sur la revue marxiste marocaine Souffles

Fri, 05 Jun 2026 21:17:11 CEST

Révolution Permanente

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Ce documentaire sonore en six épisodes, réalisé par Ella Bellone, vient rendre hommage à la revue d'avant-garde « Souffles / Anfâs », parue de 1966 à 1972. Entre archives et création sonore, la série documentaire redonne vie à ce puissant mouvement culturel et révolutionnaire, questionnant en même temps les liens entre littérature, art et luttes révolutionnaires.

Souffles démarre en 1966, autour d'une génération désillusionnée par les fausses promesses d'indépendance formelle du Maroc – une décennie plus tôt – et dans le contexte de début de règne du roi Hassan II. Face à la dictature traditionnaliste du régime, jugeant l'indépendance du Maroc non aboutie et menacée par l'alliance de la monarchie marocaine avec l'impérialisme français, de jeunes artistes cherchent une tribune d'opposition.

La grève massive des étudiants marocains du 23 mars 1965 fait étincelle. Ce puissant mouvement étudiant marque l'émergence d'une nouvelle génération politique opposée au régime colonial français, mais aussi à ses propres « parents politiques et générationnels » issus du mouvement national d'indépendance, qui échoua à aller jusqu'au bout. C'est ainsi qu'un petit groupe crée Souffles qui « se veut avant tout l'organe de la nouvelle génération poétique. » Tout en mettant en avant une poésie hors des codes, la revue produit et popularise des réflexions politiques révolutionnaires, couvrant des sujets majeurs, notamment autour de la décolonisation, de la Palestine ou encore pour l'indépendance du Sahara occidental. « Notre intention était révolutionnaire, on ne voulait pas que cette revue soit une institution. On voulait qu'elle soit tout le temps en mouvement. »

La revue se pose en rupture avec la vie littéraire marocaine. « Déconstruire les schémas, le confort intellectuel dans lequel on se plaisait, déconstruire l'image qu'on veut projeter de nous. (…) Cette littérature du témoignage n'était plus possible au lendemain des indépendances des pays maghrébins. Régie par un rapport d'acculturation dans le cadre colonial, elle était obligée de se dépasser, ou de mourir. »

La revue ne se pense pas comme une tribune pour des temps de paix ni comme un lieu de création neutre. Comme l'explique Abdellatif Laâbi, qui fonde la revue aux côtés de Mohammed Khaïr-Eddine et de Mostafa Nissaboury : « Elle n'avait d'autre choix, à un moment donné de sa prise de conscience de l'intégralité des problèmes du pays, que de poursuivre sa contestation de l'ordre régnant à tous les niveaux, ou bien se soumettre à cet ordre inique, et à la limite se résigner en se retirant de l'arène. »

Face à l'offensive culturelle des classes dominantes, la revue sert alors de refuge. Elle pose la question : « Qu'est-ce que ça veut dire être marocain ? »

J'ai voulu cerner ce qui est en train de mourir en nous

Ce qui est entrain de continuer sa marche

De bourgeonner de fleurir sur l'itinéraire de nos plaies

J'ai craché dans les yeux de tous les apprentis dictateurs

Agents immobiliers, fossiles, associations de malfaiteurs

Joailliers et bourreaux, démagogues et marionnettes

Qui sont entrain de réprimer la vie

Et j'annonce les hommes, et les moments, et les lieux

Où nos peuples défonceront toutes les canalisations

Pour qu'enfin arrive le règne de l'homme.

Cherchant à défendre une stratégie anti-coloniale conséquente, le mouvement s'étend à l'ensemble des pays du Maghreb et du tiers-monde, cherchant à « forger les composantes d'une nouvelle culture, qui tourne le dos au traumatisme colonial et qui essaye de construire le futur. » Ils entrent alors en contact avec Agostinho Neto, premier président de l'Angola indépendant, avec Amílcar Cabral, qui menait la lutte contre le colonialisme portugais en Guinée-Bissau, en Angola et au Cap-Vert, avec Mostafa Lacheraf en Algérie et d'autres encore. Aimé Césaire, bien sûr, Frantz Fanon, aussi. « On était sur l'offensive, partout, contre l'impérialisme, pour la libération nationale, pour le socialisme. On était dans un mouvement ascendant ! C'est pour ça qu'il y a eu ce cette tendance à faire vite, parce que pour nous la révolution, c'est demain. La révolution, c'est demain. »

Vient aussi l'influence du trotskysme dans les luttes marocaines, qui constitue un nouveau point d'appui théorique et politique pour les jeunes révolutionnaires. « À partir des années 1967, le courant trotskiste est arrivé au Maroc. C'était une véritable révolution au niveau de la perception même de la société, au niveau de l'analyse, des analyses qui se rapprochent le plus du réel. »

Puis, du 5 au 10 Juin 1967, c'est la guerre de Six jours. Israël inflige une défaite cuisante aux forces égyptiennes, jordaniennes et syriennes. Au terme de cette guerre, Israël occupe le Sinaï égyptien, le Golan syrien, ainsi que Jérusalem, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Ce sera un saut définitif dans la radicalisation de la revue. « On a découvert l'existence d'une cause palestinienne. Il a fallu attendre la guerre de juin 67 pour qu'on découvre que nous étions arabes ! »

La débâcle du nasserisme et du panarabisme ouvre sur une période de réinvention politique profonde, qui constitue sans doute l'âge d'or du marxisme arabe. En Palestine, une gauche trotskyste, le Matzpen, se forme autour du militant palestinien Jabra Nicola, né à Haïfa en 1912, offrant une autre perspective que l'approche maoïste, développée avec plus ou moins d'orthodoxie et d'inventivité par le FPLP et, surtout, le FDLP. Au Liban, l'intellectuel marxiste Mahdi Amel publie ses premiers articles sur le mode de production colonial en 1968, après avoir achevé sa thèse à l'été 67 à son retour d'Algérie où Boumédiène a pris le pouvoir en 1965. Alors que le PCL commence à se détacher de Moscou, sans rompre jusqu'au bout avec les déviations du stalinisme, une série d'organisations marxistes se consolident, du Liban socialiste aux trotskystes, alors que les forces palestiniennes sont exilées au Liban après le septembre noir. Une conclusion s'impose : les régimes nationalistes arabes « ne sont pas allés loin dans la transformation sociale, politique et économique de leur pays. Parce que leur base de classe en fait, leur idéologie et leur projet social, c'est en fait le projet de la petite bourgeoisie arabe. » La nécessité de la révolution est désormais évidente.

« La révolution défend et sauvegarde la poésie. Sans la révolution, sans le triomphe de la révolution, la poésie mourra, la parole humaine s'éteindra. Une poésie qui n'épouse pas la cause révolutionnaire des peuples combattants est fondamentalement une opération de suicide. »

Une vision politique qui poussera Abdellatif Laâbi à rompre avec le Parti pour le socialisme et la libération, nouvelle mouture du Parti communiste marocain, pour fonder en 1972 aux côtés du militant marxiste Abraham Serfaty, Ila Ale Amame, « En avant », qui sera très durement visé par la monarchie marocaine pour son soutien inconditionnel au droit à l'autodétermination du peuple sahraoui. « Ce n'était plus des artistes engagés, c'était des gens qui faisaient de la politique. »

N'est pas homme celui qui accepte le silence

Cadavres, cadavres, derricks

Minarets de cadavres, candidats au suicide quotidien

Vous vous suicidez chaque jour en acceptant le silence

Vous vous suicidez chaque jour en acceptant le silence

Vous raidissez, cadavérisez, jaunissez chaque jour

En clouant vos glottes et vos poings

Chaque assemblée est une manifestation, sinon c'est un cimetière

Je vous le dis

L'homme parlera, son règne arrivera

Cette mue s'illustre aussi par le changement de langue de la revue, qui aura désormais une version tirée en arabe, ce qui augmente considérablement son audience et suscite une forte affluence vers l'organisation. À la question « pour qui créer ? », ils répondent : « Pour les masses laborieuses, les fellahs, les ouvriers, les djounoud et les intellectuels révolutionnaires. Pour cela, chacun de nos actes doit répondre aux questions : ce que nous faisons est-il utile au peuple ? Ce que nous faisons fait-il avancer la Révolution ? Ce que nous faisons résulte-t-il d'une vision ? »

En 1971 et 1972, le roi Hassan II échappe à deux tentatives de coup d'État militaire. Symbole d'un pouvoir fragile, ces coups d'État ratés vont servir de prétexte à de brutales offensives autoritaires de la part du pouvoir, et mettre en danger la revue, ses membres ainsi que l'ensemble des organisations politiques d'opposition, qui passent dans la clandestinité. « J'avais dit à Abdellatif, je lui disais, méfie-toi, la première personne que l'on mettra en prison, c'est toi. Ou bien tu ne seras plus poète. »

On ne meurt plus aujourd'hui de la maladie inconnue, mais seulement d'avoir parlé, d'avoir dit, répété qu'il y a au fond des bois un mur construit pour la mort des hommes. Qui détruirait le mur ? Vous savez tous que la parole ne suffit pas. Même la parole qu'on grave sur la pierre ou le bronze. Il arrive que le vent l'efface, qu'un nuage la voile ou que la nuit l'étouffe parmi les monstres des cachots…

Le 27 janvier 1972, la police marocaine procède à des arrestations sur tout le territoire : poètes, artistes, enseignants, étudiants. Abraham Serfaty et Abdellatif Laâbi, à la direction de Souffles, sont arrêtés. Lors du procès d'Abdellatif Laâbi, la seule preuve pour l'accusation est la collection de Souffles, comme signe incontestable de sa volonté de renverser la monarchie. « Le crime, construire une société marocaine qui mérite d'être qualifiée d'humaine. » Coupable car poète et opposant, pour un roi qui disait « on peut éliminer le tiers de la population pour que le royaume survive. » Il endurera la torture – pratique courante au Maroc – et dix ans de prison. Abraham Serfaty écopera, lui, de dix-sept ans de prison. Cela marquera la mise à mort de la revue, mais aussi de l'ensemble du mouvement. Ses membres s'exilent ou arrêtent d'écrire. Souffles s'éteint et ses exemplaires deviennent longtemps introuvables.

Mes amis, vous vous êtes souvent demandés comment j'en suis arrivé là. Comment un poète peut-il descendre de ses nuages marcher sur terre et devenir un combattant ? Eh bien voilà, vous connaissez mon amour pour mon pays et mon peuple et vous comprenez sans réticence que dans notre zone des tempêtes ces mots soient plein de significations, qu'on puisse vibrer se battre et mourir pour ce qu'ils représentent. Votre attention à moi en est la preuve éclatante. Oui, si je suis ici c'est que ma passion était dévorante. Elle détruisit toutes les velléités de confort, tous les privilèges que pouvait me conférer ma position d'intellectuel, toutes les illusions de l'observation à froid de la description objective dans les laboratoires universitaires. Il n'y avait pas de juste milieu.

Alors que l'impérialisme ravage le Moyen-Orient, que le génocide à Gaza se poursuit et qu'Israël étend le nettoyage ethnique au Liban, le documentaire « Ils dévoraient la ville en imagination » ressuscite une page importante de l'histoire de la gauche au Maghreb et donne envie de se plonger dans la revue Souffles (intégralement disponible ici). Un travail important qui permet de raviver les réflexions sur l'internationalisme, l'actualité de la révolution et plus largement sur le rôle de l'art face aux régimes réactionnaires.

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