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Affaire Patrick Bruel : la complicité organisée de l'industrie culturelle face aux violences sexuelles

Fri, 05 Jun 2026 22:41:26 CEST

Révolution Permanente

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Depuis la mi-mars, plusieurs dizaines de femmes ont témoigné publiquement des violences sexuelles qu'elles ont subies de la part de Patrick Bruel, sur plusieurs décennies. En cause : les silences d'une industrie du divertissement patriarcale, à laquelle le chanteur rapportait gros.

Des dizaines de témoignages de femmes, toutes en situation de subordination professionnelle face au chanteur

Mi-mars, Mediapart a publié une enquête qui a mis en lumière les violences sexuelles commises par Patrick Bruel. L'enquête s'appuie sur une trentaine de témoignages de femmes qui l'ont côtoyé dans la sphère professionnelle, auxquels s'ajoutent ceux de deux femmes belges, qui ont témoigné auprès de la RTBF et quatre autres dans le magazine Elle, accusant le chanteur d'agressions commises sur plus de vingt ans, dans des hôtels, des loges, des taxis, des appartements et des festivals.

La plupart des femmes qui témoignent étaient en situation de subordination professionnelle face au chanteur, à l'instar des deux masseuses qui avaient dénoncé des agressions en 2019. Parmi les témoignages les plus médiatisés, la présentatrice Flavie Flament l'accuse de l'avoir droguée et violée alors qu'elle avait 16 ans, en 1990.

Jusqu'ici, le chanteur multimillionnaire bénéficiait du silence complaisant de l'industrie du divertissement à qui il rapporte gros. Comme l'exprime Thierry (dont le prénom a été modifié), technicien sur une dizaine de spectacles des Enfoirés, auprès de France Info : « Beaucoup de gens ont intérêt à ce qu'il continue à travailler. Il génère tellement d'argent… » Il ajoute : « Je pense que beaucoup, autour de lui, ont préféré fermer les yeux » et souligne le caractère « patriarcal » du monde du spectacle, un « petit milieu » où celles et ceux qui parlent peuvent se retrouver « blacklistés. »

Appels au boycott et individualisation du problème

À la suite de ces révélations, les appels au boycott et les déprogrammations se sont multipliés, inscrivant la séquence dans la continuité du mouvement #MeToo, avec une emphase sur le boycott culturel d'un artiste problématique. De l'autre côté, des responsables politiques, comme la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon et la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, se sont exprimés pour encourager les femmes victimes à parler, « même des dizaines d'années après », tout en appelant à renforcer les dispositifs judiciaires.

Dans le même temps, ces responsables réaffirment leur attachement à la présomption d'innocence et à la nécessité de laisser la justice « faire son travail », se limitant à des prises de position individuelles sur le maintien ou l'annulation des concerts de l'artiste. Cette posture hypocrite, de la part d'un gouvernement qui avait dans les années précédentes apporté son soutien à Depardieu et Darmanin, permet aux institutions de se présenter comme des alliés de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, tout en leur offrant de demeurer strictement dans les limites du cadre institutionnel existant, sans jamais interroger les mécanismes sociaux qui produisent ces violences.

Ce déplacement du débat vers un registre moral et judiciaire transforme une question structurelle en succession de cas individuels à traiter. Ainsi, loin d'ouvrir un débat politique sur les raisons structurelles de ces violences, cette séquence tend à reproduire un schéma bien connu : indignation publique suivie d'une demande de sanction immédiate, comme si la suspension d'un artiste suffisait à traiter le problème.

Le fonctionnement du secteur culturel en cause

Réduire l'affaire Bruel à un problème d'individu « déviant » ou de « monstre » revient à évacuer ce que les témoignages eux-mêmes mettent en lumière, c'est-à-dire la dimension systémique des violences sexistes et sexuelles. Loin d'être des cas isolés, ces récits, issus de situations et contextes variés, montrent la dimension systémique de l'oppression patriarcale au sein de l'industrie culturelle, tant dans les représentations qu'elle véhicule que dans son organisation, comme l'expliquaient les autrices de bande dessinée qui ont dénoncé la complaisance du milieu à l'égard des VSS, conduisant à l'annulation du festival d'Angoulême cette année.

Le fonctionnement du monde de la culture, a fortiori de l'industrie de la musique et de la chanson, avec ses phénomènes de starification d'une petite minorité qui s'accompagnent de dynamiques de précarisation pour la majorité des travailleurs du secteur, sa compétitivité et ses enjeux de réputation, amplifie les violences sexuelles qui existent partout dans la société et compliquent leur dénonciation.

Le punitivisme n'est pas une solution

Dans son dernier livre La violence en spectacle, Elsa Deck Marsault critique la montée d'un féministe punitif et carcéral, largement dominant depuis #MeToo. Elle y critique un « idéalisme punitif », c'est-à-dire la croyance selon laquelle à chaque violence devrait correspondre une sanction pénale proportionnée, pensée comme une solution en soi. Cette conception tend à faire du droit pénal et de l'État les horizons quasi-exclusifs de la justice féministe.

Or, cette logique produit un effet dépolitisant. En s'appuyant sur une lecture individualisante des violences - avec un agresseur, une victime et un fait - elle tend à invisibiliser les structures sociales qui les rendent possibles, comme les rapports de classe, la hiérarchie professionnelle, les dépendances économiques et l'organisation patriarcale des institutions.

Dans cette logique, les violences sexistes et sexuelles deviennent des objets de traitement médiatique et judiciaire plutôt que des phénomènes liés à l'organisation du travail et aux structures mêmes de la société capitaliste et patriarcale.

De nombreux témoignages recueillis dans le cadre de l'affaire Bruel ne mettent pas seulement en cause les actes d'un individu. Ils révèlent la persistance de rapports sociaux qui permettent à des violences de se reproduire pendant des années dans des milieux où le prestige, la célébrité et le pouvoir offrent une forme de protection aux figures dominantes. Un féminisme qui constate la nature systémique de ces violences ne peut donc réclamer la sanction de quelques individus. Il doit s'attaquer aux structures qui rendent ces violences possibles et de replacer la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans une perspective de transformation sociale plus large.

Crédit photo : Capture d'écran de la chaine youtube Le Parisien

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