Loi sur le cadmium : un vote après 15 ans de silence de l'État au service de l'agro-business
Thu, 04 Jun 2026 19:57:08 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe mercredi 3 juin, une loi encadrant la teneur en cadmium dans les engrais agricoles a été adoptée à l'Assemblée. Un vote qui a lieu après 15 ans de silence complice des gouvernements successifs, le tout au service des intérêts des multinationales de l'agro-alimentaire.

Les alertes de scientifiques et de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) se multiplient depuis 15 ans. Ce n'est pourtant que ce mercredi 3 juin qu'a été voté une loi pour diminuer les risques sanitaires liés au cadmium, un métal lourd particulièrement présent dans notre alimentation et extrêmement nocif pour la santé. La loi prévoit de limiter la teneur en cadmium des engrais agricoles à 40 milligrammes par kilo (mg/kg) d'ici 2027 et à 20 mg/kg d'ici 2030, contre 90 mg/kg actuellement, soit 1,5 fois le seuil fixé par l'Union européenne. Notons que les député-e-s Clémentine Autain et Benoît Biteau, porteurs du projet de loi, avaient initialement proposé l'interdiction totale du cadmium dans les engrais, avant de reculer pour maximiser leur chance de voir la loi adoptée.
Des risques sanitaires connus depuis 15 ans
Ce métal lourd hautement toxique est naturellement présent dans les sols. Sa concentration augmente sous l'effet des activités agricoles et industrielles, notamment avec l'usage de certains engrais phosphatés (50 à 70% en provient selon l'Inrae), tout particulièrement ceux produits au Maroc car ils possèdent une forte concentration de phosphate. Le cadmium est ensuite absorbé par les plantes puis il se retrouve dans la nourriture que nous consommons, surtout les pommes de terre, le pain et les céréales.
Ces dernières années, sa présence a augmenté dans l'environnement et l'alimentation. En mars dernier, l'Anses révélait que l'imprégnation des Français en cadmium a doublé entre 2006 et 2016. 1 adulte sur 2 dépasse les valeurs toxicologiques de référence. Plus d'un tiers des enfants de moins de 3 ans sont exposés quotidiennement à des doses de cadmium supérieures aux seuils tolérables.
Les effets néfastes du cadmium sur la santé sont bien documentés. Depuis 1993, le centre international de recherche sur le cancer (CIRC) l'a classé cancérogène pour l'homme. Il est suspecté de participer à la hausse du cancer du pancréas, une maladie qui touche plus de 12 000 personnes chaque année en France et qui est l'une des plus meurtrières car seulement 11 % des personnes qui en sont atteintes restent en vie cinq ans après leur diagnostic. La France est le 4e pays le plus touché par ce cancer, et continue de toucher de plus en plus de personnes. Selon des études scientifiques, le cadmium serait également à l'origine d'atteintes rénales, d'ostéoporose, de maladies cardiovasculaires ou encore de troubles de la fertilité.
Ce sont en réalité les luttes des travailleurs exposés du site de Nersac, il y a près de vingt ans, qui ont lancé un premier cri d'alarme contre ce composant nocif qu'ils utilisaient pour la fabrication de batteries. Quelques années plus tard, en 2011, l'Agence nationale de sécurité sanitaire émettait un premier avertissement. Sept ans plus tard, la Commission européenne a adopté une loi limitant la présence de cadmium dans les fertilisants phosphatés. L'État français avait alors obtenu une dérogation, autorisant sur son territoire une teneur en cadmium supérieure de 50% à celle fixée par l'UE. En 2019 et 2021, de nouvelles études ont été menées par l'Anses et Santé publique France (lors de l'étude nationale Esteban) alarmant sur la nécessité d'agir en France pour maîtriser la contamination des sols et des productions végétales. Depuis, un documentaire a également été produit sur le sujet : Engrais maudits (2021), réalisé par Martin Boudot pour l'émission « Vert de rage ». Celui-ci pointait le rôle des grands groupes agroindustriels du secteur des engrais phosphatés, dont Roullier et sa filiale Timac Agro en France. En juin 2025, des médecins libéraux ont même qualifié le cadmium de « bombe sanitaire ».
On aura alors du mal à croire Agnès Buzyn, ministre de la Santé macroniste de 2017 à 2020, qui déclarait n'avoir « jamais entendu parler » de la contamination des sols agricoles et de ses effets sur la santé. Malgré les témoignages, les études, les rapports, il aura bel et bien fallu 15 ans, et une pression médiatique et populaire croissante, pour qu'une loi soit adoptée au Parlement pour endiguer ce qui est devenu un problème de santé publique à large échelle. Une inaction qui interroge, mais qui met surtout en lumière la convergence d'intérêt entre les gouvernements successifs et les grands groupes de l'agro-industrie.
L'État toujours au service des intérêts de l'industrie agro-alimentaire
Une nouvelle fois, derrière ce véritable scandale sanitaire se cache la protection des intérêts des grandes multinationales par l'État. Dans ce cas spécifique, ces intérêts ont été incarnés par le lobby agro-alimentaire FNSEA, qui a tout fait pour retarder la mise en place de cette loi et pour préserver les profits des marchands d'engrais ou de pesticides. Au mépris de la santé de millions de consommateurs donc. Mais cette défense des intérêts des groupes agro-industriels par les gouvernements est loin d'être nouvelle.
Récemment, on pourra citer le scandale des laits infantiles contaminés de Nestlé ou celui des eaux contaminées, qui ont mis en lumière l'impunité de la multinationale et la complicité active de l'État avec cette dernière. On pourra évidemment aussi citer le scandale du chlordécone aux Antilles, insecticide qui a impacté la santé de milliers de personnes depuis les années 70, avec des effets sur la santé publique jusqu'à aujourd'hui malgré son interdiction depuis 1990. Cette liste de scandales est loin d'être exhaustive. Dans chacun de ces cas, l'État a servi de relais pour les intérêts du grand patronat, cherchant à tout prix à défendre leurs profits jusqu'au moment où la pression médiatique était trop élevée.
Au-delà de la France, le silence autour des travailleurs de l'industrie agro-alimentaire au Maghreb
La défense de la santé des travailleur-euses ne peut pas s'arrêter aux frontières. Cette loi occulte un élément central : les conditions sanitaires dans lesquelles évoluent les travailleur-eus-e-s qui produisent les engrais phosphatés, achetés à un bas prix par les grands groupes français, ou qui vivent à proximité de ces lieux de production. Il est essentiel de dénoncer avec la même intensité la mise en danger des vies de l'ensemble des travailleurs qui produisent ces engrais ou ces pesticides, autant qu'il faut condamner l'exposition ou consommation de cadmium ou d'autres polluants suite à leur utilisation dans l'agriculture.
En octobre dernier en Tunisie, des milliers de personnes déclenchaient une grève et des manifestations massives contre les usines de traitement du phosphate du Groupe chimique tunisien (GCT) à Gabès. À la suite de l'intoxication de plus de 120 personnes imputée à des fuites de gaz provenant des usines GCT, les travailleurs et les habitants s'étaient révoltés contre les patrons de leurs usines et contre les autorités tunisiennes qui tentaient d'étouffer l'affaire. Notons que ces usines avaient été érigées par des colons français et produisent encore des engrais à forte concentration en cadmium utilisés par les pays européens, preuve que les profits des grands groupes de l'agro-industrie se font à la fois sur le dos de la santé des travailleurs de leurs usines autant que sur celle des millions de consommateurs exposés aux produits de leur agriculture.
Face aux scandales sanitaires à répétition, revendiquer le contrôle ouvrier
L'histoire du cadmium met en lumière une chose : tant que la production alimentaire restera entre les mains des grands groupes capitalistes, la santé publique demeurera toujours secondaire par rapport aux objectifs de rentabilité de leurs actionnaires, et l'État s'en portera toujours garant. On ne peut évidemment attendre quoi que ce soit de lois qui arriveront toujours a posteriori, une fois les dommages réalisés.
Alors, que faire ? En France comme à travers le monde entier, seule l'expropriation des grands groupes agro-alimentaires et l'imposition d'un contrôle des travailleurs sur les usines et sur l'ensemble de la chaîne de production alimentaire, notamment via des comités qui regrouperaient travailleur-eus-e-s, riverain-e-s, scientifiques et personnel-le-s de santé. C'est uniquement à cette condition que la production alimentaire pourra être organisée en fonction des besoins réels de la population, tant sociaux que sanitaires, et non plus selon les objectifs des actionnaires et du patronat.