« Ils se fichent des enfants dont on s'occupe » : trois AESH témoignent de la violence institutionnelle
Wed, 03 Jun 2026 19:57:02 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors que le ministère de l'éducation ne souhaite fonctionnariser que 10 à 20 % des AESH, et qu'une mobilisation est prévue le 9 juin, trois AESH partagent leur quotidien, entre mépris et violence institutionnelle.

« Damien* a eu six AESH avant que j'arrive. Au début, il m'a dit : « Je veux pas te voir. ». J'ai dit « Je comprends ». J'étais la septième. Au bout d'un mois, j'ai réussi à établir le contact avec lui, par le dessin. Et progressivement il m'a parlé et j'ai pu l'aider. Nous avons travaillé ainsi pendant trois semaines. C'était un vrai bonheur. Mais au bout de ces trois semaines, on m'a déplacée… Un énième changement d'emploi du temps. Et Damien… je ne sais pas ce qu'il est devenu. »
Clémence* est AESH depuis dix ans, et des exemples comme celui-là, malheureusement, elle en a d'autres. Comme Françoise* et Marie*, Clémence sait qu'elles subissent subit un sous-effectif chronique : « Dans la circonscription où l'on travaille, il manque 500 heures ! » nous dit-elle. L'équivalent de vingt-et-un temps pleins.
Mépris systématique et gestion de la pénurie
« Il y a une chose que nous répète l'institution, c'est « Ne vous attachez pas trop ». Déjà, c'est facile à dire, on est des êtres humains ! Et ensuite ça les arrange, nos emplois du temps et nos affectations changent très (trop) souvent, sans prendre en compte notre avis ! C'est pour gérer la pénurie, mais ce n'est bon ni pour les équipes ni pour les enfants dont on s'occupe. »
Françoise renchérit, en pointant l'opacité et parfois l'absurdité de ces décisions : « Sans qu'on sache pourquoi, deux AESH de notre école ont été changées d'école, à une demi-heure de route, en milieu d'année. On a fait une fiche SST pour dénoncer les dégâts que cela engendrerait sur elles, sur l'équipe et la qualité du travail qu'on fournit. On a été très vite reçu par notre hiérarchie, mais apparemment ça n'avait pas de rapport avec cette fiche SST. On a surtout compris qu'il ne fallait pas faire de vagues. Et finalement, ce ne sont pas ces collègues qui ont été déplacées, mais une autre AESH de l'école, qui y travaillait 20 heures par semaine ! » Clémence conclut « On est des noms dans un tableau Excel. Et les enfants dont on s'occupe, on s'en fiche. »
Marie est AESH en collège. Elle explique avoir davantage de marge d'initiative au quotidien que ses deux collègues. Néanmoins pour elle, dans un contexte de pénurie chronique, ce n'est pas un privilège : « On doit décider de quels élèves on accompagne, mais surtout, quels élèves on n'accompagne pas ! Alors qu'ils sont notifiés pour être accompagnés. Cela nous met dans des situations très difficiles à gérer. »
Précarité organisée
« On exige de nous une très grande adaptabilité, et des compétences sur lesquelles nous n'avons pas de formation ! » insiste Françoise. Elle évoque l'exemple d'un élève qu'elle devait accompagner en informatique, alors qu'elle n'avait eu aucune formation à ce sujet dans ce domaine .
Clémence poursuit avec un exemple particulièrement marquant : « Alors que je parlais de la précarité de notre situation à un supérieur hiérarchique, celui-ci me dit « Mais vous revenez de loin ! ». J'ai été choquée. C'est vrai, il y a dix ans, je gagnais 640 € par mois. Aujourd'hui, j'en gagne 1000 €. Mais de quoi je me plains ! » ironise-t-elle.
Les AESH pointent que ce mépris institutionnel se répercute parfois jusque chez certain·e·s enseignant·e·s, voire auprès de leur AESH référente. « Parfois, on nous fait bien comprendre qu'on n'est « que » AESH. Même si pour nous, c'est une fierté, c'est un métier très honorable. Mais on ne nous donne ni les moyens ni la reconnaissance qui permettraient de le faire correctement. »
Une maltraitance qui se répercute sur les élèves
L'exemple de Damien montre à quel point le manque de considération des AESH et le manque de moyens peuvent avoir des conséquences terribles sur les enfants. Clémence poursuit : « J'ai accompagné deux élèves malvoyantes, alors en CM2, qui bénéficiaient chacune de 23 heures d'AESH. Pendant trois ans elles ont été suivies, toutes les deux, par une seule AESH. Lors d'une réunion, une ergothérapeute a insisté : « Est-ce que chaque fille a bien l'accompagnement prévu ? » L'équipe enseignante a malheureusement suivi la logique de l'institution : pas de vagues. On avait économisé un poste sur notre dos. Pendant trois ans. J'ai même lancé avec ironie : « Donc notre salaire aurait dû être doublé ? » En réponse : un sourire gêné, un peu narquois. »
Plus largement, les AESH dénoncent le mensonge entretenu au sujet de l'école inclusive. « C'est essentiel d'inclure les élèves à besoins particuliers. Mais l'institution vend du rêve en faisant croire que l'école inclusive est digne de ce nom. Mais sans moyens et sans considération des personnels qui sont en première ligne, c'est une école maltraitante, ni plus ni moins ! »
Alors que le gouvernement n'autorise que 10 à 20 % des AESH à accéder au statut de fonctionnaire, il est urgent de dénoncer haut et fort cette maltraitance chronique, envers les personnels comme envers les enfants. Soyons nombreux·ses dans la rue le 9 juin à la mobilisation appelée par l'intersyndicale. Cette journée nationale de mobilisation des AESH doit permettre de poser la nécessité des créations de postes à hauteur des besoins ainsi qu'un véritable statut pour l'ensemble des AESH. Il faut s'en saisir pour porter des mots d'ordres contre la politique austéritaire du gouvernement et pour défendre une autre vision de l'école inclusive.
* les prénoms ont été modifiés