Mexique : à dix jours de la coupe du monde, les enseignants défient Sheinbaum contre l'austérité
Wed, 03 Jun 2026 19:59:24 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors que le gouvernement mexicain dépense des milliards pour accueillir la Coupe du monde, les enseignants entament une grève nationale illimitée pour exiger des retraites dignes, une hausse réelle des salaires et l'abrogation des réformes néolibérales qui ont précarisé leur profession.

Ce lundi 1er juin, des milliers d'enseignants de la Coordination Nationale des Travailleurs de l'Éducation (CNTE) ont déclenché une grève nationale illimitée dans au moins dix États du Mexique — Oaxaca, Chiapas, Guerrero, Morelos, Michoacán, Zacatecas, Chihuahua, Sonora, Sinaloa et Quintana Roo. Blocages de routes principales, occupation du siège du ministère de l'Éducation à Mexico, campement sur le Zócalo (place principale de Mexico) barrage du poste-frontière de Nogales vers les États-Unis. Des statues de footballeurs installées par l'État pour la Coupe du monde ont été déboulonnées, un geste symbolique qui porte un message clair : pas de Coupe du monde tant que les travailleurs mexicains subissent l'austérité.
Le mouvement trouve son origine dans une contradiction devenue insupportable aux yeux des travailleurs mexicains. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dépensé au bas mot 3 milliards de dollars en infrastructures pour la Coupe du monde de football qui débutera le 11 juin, tout en imposant depuis des années des coupes budgétaires drastiques dans l'Éducation publique. Le 15 mai, Sheinbaum a accordé une augmentation de 9 % des salaires des enseignants — une concession aussitôt qualifiée de « miettes » par la CNTE, qui refuse de s'en accommoder. Loin d'apaiser le mouvement, cette concession mineure a attisé la colère face au deux poids deux mesures dont sont témoins les travailleurs mexicains. Comme le résume une professeure mobilisée :
« À qui va profiter la Coupe du monde ? Aux grands patrons et aux banquiers ! Comment est-ce possible qu'il y ait autant d'argent pour eux et que nous et nos enfants soyons toujours plus précaires ? »
Les revendications des enseignants sont claires et touchent au cœur du projet politique néolibéral qui a permis à la bourgeoisie du pays de renforcer toujours plus l'exploitation. Les travailleurs mobilisés exigent l'abrogation des lois de l'ISSSTE de 2007 et de l'IMSS de 1997, qui ont successivement privatisé les retraites des fonctionnaires en les confiant aux Afore (fonds de pension gérés par les banques). Ils demandent également l'annulation de la réforme de l'Éducation de 2012, qui a imposé aux enseignants une logique d'évaluation managériale, de concours et de performance, détruisant complètement la stabilité de l'emploi des travailleurs de l'éducation. Enfin, ils réclament une augmentation de 100 % du salaire de base et une hausse significative du budget de l'éducation, secteur perçu comme la variable d'ajustement pour compenser la crise économique qui est une des cibles principales des coupures budgétaires depuis des dizaines d'années.
Au cœur de la bataille, la question des retraites est centrale. « Une pension digne n'est pas un luxe, c'est un droit », pouvait-on lire sur les pancartes des manifestants. Avant 2007, les enseignants pouvaient prendre leur retraite après 28 ans de service pour les femmes et 30 pour les hommes. La réforme ISSSTE a imposé un système par points, relevé l'âge de départ et confié l'épargne retraite aux banques privées. Résultat : les enseignants partent aujourd'hui avec 30% de leur salaire, tandis que les banquiers empochent les bénéfices de la gestion des fonds.
Claudia Sheinbaum, qui avait fait de l'abrogation de cette réforme l'un des axes principaux de sa campagne présidentielle en 2024, répond aujourd'hui par de la répression policière aux manifestants qui portent cette revendication. La police a été déployée massivement pour empêcher les manifestants d'atteindre le Zócalo. Dans cette zone au moins cinq enseignants ont été grièvement blessés, dont un a perdu un œil, touché par des tirs de gaz lacrymogènes à courte portée.
Sheinbaum oppose aujourd'hui une fin de non-recevoir aux enseignants, expliquant que les conditions ne sont plus favorables au retrait de la réforme et qu'« il n'y a pas d'argent », après avoir débloqué 3 milliards de dollars pour la Coupe du monde de football.
Les enseignants ne sont pas seuls. Des secteurs étudiants de différentes universités se sont joints au mouvement, ainsi que des agriculteurs. La loi ISSSTE concerne en effet l'ensemble des travailleurs de l'État — administration, justice, services publics — c'est en ce sens que les professeurs mobilisés appellent l'ensemble de ces secteurs à rejoindre la mobilisation. La CNTE appelle désormais à une grève générale reconductible, à dix jours de l'ouverture de la Coupe du monde. Le calendrier joue en faveur des enseignants, conscients que la pression sur un gouvernement qui a misé des sommes colossales sur l'événement peut les contraindre à céder.
Cette mobilisation révèle toute la contradiction du gouvernement de Claudia Sheinbaum. Présenté comme l'un des gouvernements les plus progressistes d'Amérique latine, celui-ci répond pourtant aux revendications élémentaires des enseignants par le mépris, les promesses creuses, le faux dialogue et la répression. Derrière la rhétorique de la « transformation », c'est bien la continuité d'un modèle social profondément hostile aux travailleurs qui apparaît : il n'y aurait pas d'argent pour abroger la loi ISSSTE de 2007, ni pour garantir des pensions dignes, mais les milliards pleuvent pour répondre aux exigences de la FIFA et des grandes entreprises.
La grève de la CNTE met ainsi au jour un conflit qui dépasse largement le seul secteur enseignant. Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement le salaire des professeurs, mais l'avenir de l'ensemble des travailleurs mexicains soumis à la précarisation, à la destruction des retraites et au pillage de leurs droits sociaux par les banques et les Afores. C'est pourquoi l'appel des enseignants à étendre la mobilisation aux étudiants, aux parents d'élèves, aux travailleurs de l'État, de la santé, des universités et du secteur privé constitue un enjeu décisif. Face à un gouvernement qui tente de gagner du temps par des tables de négociation sans issue, seule l'extension de la grève, l'organisation d'assemblées dans les lieux de travail et la construction d'un véritable rapport de force peuvent permettre d'imposer les revendications. Quelle que soit l'issue immédiate des négociations, la mobilisation de la CNTE montre que les travailleurs mexicains ne se contenteront plus des miettes et qu'ils peuvent ouvrir la voie à une lutte plus large contre l'ensemble des attaques néolibérales.
Crédits photo : La Izquierda Diario Mexico.