« Quand on travaille sur les toits, ça monte vite au delà des 50 degrés » : un cordiste intérimaire témoigne
Tue, 02 Jun 2026 22:20:19 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLéo*, cordiste intérimaire et étudiant, raconte sa semaine de travail sous la canicule, de plus en plus précoce et de plus en plus violente.

Nous publions le témoignage de Léo*, étudiant à Aix-Marseille Université et cordiste en intérim pour payer ses études. En réponse à l'appel à témoignages lancé par Révolution permanente, il raconte ses conditions de travail, en pleine canicule.
Étudiant en reprise d'étude, la fin de l'année scolaire et l'arrivée de l'été signifient surtout la reprise du travail. Du mois de mai au mois d'août je travaille en intérim sur des chantiers du bâtiment en tant que cordiste.
Déjà ça commence par appeler des boîtes d'intérim tous les jours pour espérer trouver une mission pour la semaine suivante, parfois en devant accepter des missions avec plusieurs heures de voiture, mal payées, parce qu'en intérim si “tu fais la fine bouche on te rappelle pas”. Une grande partie de notre salaire en intérim, c'est les primes de déplacement, ça arrange les patrons car ils payent moins de charges dessus, mais aujourd'hui on paye notre plein beaucoup plus cher sans que nos primes suivent.
A l'heure où les records de chaleurs sont monnaie courante chaque année et de plus en plus tôt, le fait de continuer à travailler sous la chaleur comme si de rien était sonne comme une fatalité.
Se taper des semaines à descendre le long des façades nous permet souvent de bénéficier de la petite brise, mais très souvent, les façades blanches ou claires qui ont une fonction de ne pas absorber la chaleur mais la réverbérer, se retournent contre toi.
Quand on travaille sur les toits c'est pareil voire pire, la chaleur des toits en goudron ou en taule monte vite au delà des 50 degrés en pleins soleil.
La canicule c'est une fournaise pour beaucoup de travailleurs, la plupart des cordistes qui le peuvent s'arrêtent de travailler pendant les fortes chaleurs parce que c'est juste trop dangereux. La semaine dernière c'est un jeune de 19 ans qui est mort de la chaleur, sur un toit. Ça ne touche pas que les personnes sensibles, ça m'est déjà arrivé, quand tu bosses toute la journée sous une chaleur intense tu sens pas forcément le moment où ton corps suit plus, tu deviens tout blanc et tu transpires plus et là c'est déjà trop tard.
Sur corde, on pratique un métier exposé à de nombreux risques évidents comme la hauteur, les produits et les machines utilisées mais avec la chaleur, c'est décuplé.
La chaleur c'est pas juste un inconfort qu'on peut traiter en mettant un chapeau et en buvant un peu plus d'eau, c'est avoir tellement chaud que tu bois des litres et des litres d'eau, c'est transpirer toute la journée tes vêtements de sécurité avec un harnais et du matériel en plus au point d'avoir les yeux qui piquent à cause de la sueur que tu n'arrives pas à essuyer.
C'est rentrer le soir en essayant de faire baisser la température de ton corps en prenant plusieurs douches avec une sensation de ne rien pouvoir manger, puis dormir dans une chambre étouffante.
Sur un chantier, on est tous responsables les uns des autres, parce qu'en cas d'accident on est les seuls à pouvoir se secourir sur corde, mais la réalité c'est qu'avec la chaleur, t'es à beaucoup moins attentif, plus fatigué, et plus facilement étourdi.
Un malaise en suspension, s'il n'est pas secouru dans les 5 minutes, c'est la mort.
Les “société utilisatrices” portent bien leurs noms, ils t'utilisent avec une considération hypocrite en te disant “fais attention à la chaleur”, “prends des pauses” et “adapte le travail à l'homme” sauf que la seule chose qu'on peut faire nous, c'est décaler la journée en commençant une heure avant pour finir une heure plus tôt en tapant sur des heures de sommeil fraîches et précieuses. pareil pour les pauses, prendre plus de pauses signifie logiquement alléger la charge de travail, ce qui n'est pas le cas donc encore une fois on ne fait reposer le fait d'adapter le travail uniquement sur les travailleurs, une façon pour les employeurs de se protéger, sans changer l'organisation et la rentabilité du travail.
Et la plupart du temps c'est pas pour aller sécuriser en urgence un bâtiment, qui justifierait un travail “essentiel” et urgent, c'est surtout pour aller laver les vitres déjà propres d'un hôtel ou de la tour à Saadé [1], nettoyer du caca de pigeon dans des gouttières, ou aller gratter la croûte d'une usine dégueulasse.
L'intérim c'est une condition à part, c'est la double peine, on bosse déjà dans des conditions compliquées, mais en plus c'est fait pour t'individualiser, très souvent c'est des contrats courts, si tu ne plais pas à ton employeur il te remplace le lendemain. La solidarité avec les collègues c'est pas évident non plus quand tu subis à la fois la hiérarchie, et le fait de changer souvent d'équipe et de chantier.
*prénom modifié
[1] La tour CMA-CGM, qui surplombre Marseille, ndlr