Impérialisme : Matthieu Pigasse, le « banquier de gauche », va aider Trump à soumettre le Venezuela
Tue, 02 Jun 2026 16:42:39 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe médiatique homme d'affaires a été missionné pour restructurer la dette extérieure vénézuélienne, dans un processus associé aux pays semi-coloniaux, avec des attaques contre les travailleurs et une dépendance accrue aux États-Unis. Le tout mené par le banquier qui se présente comme le fer de lance de la « bataille culturelle » contre l'extrême droite.

Le 13 mai dernier, Matthieu Pigasse, célèbre banquier français et propriétaire médiatisé de Radio Nova, a été choisi par le gouvernement vénézuélien pour assurer la restructuration de sa dette publique. Celui que les médias aiment présenter comme un « banquier de gauche », un « banquier qui veut taxer les riches », ou bien même un banquier « contre le capitalisme » (!) vient de rafler, avec le groupe Centerview, un contrat aux honoraires de plusieurs dizaines de millions d'euros, « l'un des plus gros de sa carrière ».
Un « banquier punk » dans les petits salons des impérialistes ?
C'est loin d'être la première fois que Matthieu Pigasse murmure à l'oreille des gouvernements. Le millionnaire a joué un rôle important auprès des gouvernements grecs dans les années 2010, d'abord auprès de celui de Georgios Papandréou, puis auprès du leader de Syriza, Alexis Tsipras. La suite de l'histoire grecque est bien connue : après l'espoir suscité par le parti néoréformiste Syriza, une restructuration de la dette au service du plan d'austérité imposé par le FMI et la BCE, avec comme conséquence une vague de politiques néolibérales et austéritaires d'une grande brutalité pour les travailleurs et la jeunesse.
Mais avant même cette expérience grecque, on pouvait retrouver Matthieu Pigasse au chevet de nombreux États lors de crises financières ou de processus de restructuration de leur dette publique. A titre d'exemple, en 2002, il renégocie la dette argentine à la suite de la crise financière, idem en 2004 pour l'Irak post-Saddam Hussein. Depuis : Bolivie, Équateur, Gabon, Éthiopie, Côte d'Ivoire… la liste est longue.
C'est fort de ce bagage que Matthieu Pigasse a été chargé de penser les plans de la restructuration de la dette vénézuélienne, quatre mois après l'enlèvement de Nicolàs Maduro par les États-Unis. Si l'annonce a pu surprendre les milieux financiers à la vue de la sensibilité de « gauche » du banquier, le Wall Street Journal a révélé les dessous de cet accord. Avant tout, Matthieu Pigasse a su faire jouer ses relations préexistantes avec une partie des officiels vénézuéliens, dont Delcy Rodriguez, avec qui il s'est entretenu à Caracas en avril. Mais il a surtout pu compter sur un soutien de taille en la personne de Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Trump en Amérique latine et désormais l'un des principaux architectes du Venezuela post-Maduro. Point culminant de ces tractations, une visite de Matthieu Pigasse à la Maison Blanche à l'occasion de la projection du documentaire Melania, consacré à l'épouse de Donald Trump. C'est à ce moment que l'homme d'affaires français aurait obtenu l'aval du président étasunien. Si les médias internationaux ont surtout présenté l'obtention du contrat comme une « victoire » obtenue grâce à ses liens avec le gouvernement vénézuélien, c'est bel et bien l'approbation de Trump et son administration qui a été déterminante.
La dette extérieure, levier économique central de la domination impérialiste
Si l'on ne connaît pas encore les détails du plan de restructuration de la dette vénézuélienne, on peut néanmoins être certains que l'administration Trump sera à la manœuvre pour s'assurer que les décisions du gouvernement de Delcy Rodriguez soient bien alignées avec l'agenda impérialiste étasunien. La dette colossale du Venezuela s'élève à près de 170 milliards de dollars, soit au moins le double du PIB du pays. Celui-ci a comme principaux créanciers d'une part les fonds de gestion étasuniens, d'autre part la Russie et la Chine, alliés historiques du chavisme. Il faut noter que sur ce montant, 60 milliards correspondent à des obligations et environ 20 milliards à des « indemnités » issues de jugements arbitraires et frauduleux du CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements).
L'enjeu de la restructuration de la dette extérieure vénézuélienne est loin d'être anodin, et devrait s'inscrire dans la continuité des offensives économiques contre le pays au service des intérêts étasuniens. Depuis janvier, l'administration Trump a d'ores et déjà imposé un contrôle direct sur les revenus nationaux générés par les industries pétrolières et minières. En clair, les recettes dégagées par les ressources naturelles ne sont plus versées directement dans les caisses de l'État vénézuélien, mais arrivent sur des comptes directement contrôlés par le Département du Trésor des États-Unis. A cela s'ajoute une série de licences, émises par le gouvernement étasunien, qui autorise les transactions liées aux opérations du secteur pétrolier ou gazier uniquement avec des multinationales étasuniennes (Chevron, BP…). Ce contrôle avait constitué un premier pas décisif vers la vassalisation du Venezuela, et est une illustration concrète des mécanismes économiques utilisés pour faire main basse sur les industries et les ressources naturelles du pays.
Concernant la dette extérieure, une mission technique et financière a débuté fin mars au Venezuela, coordonnée par l'OFAC (Bureau du contrôle des avoirs étrangers, institution étasunienne chargée de l'application des sanctions économiques internationales). Celle-ci était supposée procéder à une « évaluation » des actifs publics, des réserves internationales et des comptes, non seulement pour décider des autorisations accordées concernant les revenus liés au ressources naturelles, mais également pour poser les fondements de la restructuration de la dette à venir. En d'autres termes, pour commencer à dessiner l'architecture financière nécessaire pour que le Venezuela recommence à payer sa dette, et donc accélérer la subordination économique du pays.
En cela, le rétablissement des relations du Venezuela avec le FMI le 16 avril dernier, alors même que celles-ci étaient suspendues depuis 2019, puis avec la Banque Mondiale, a constitué une nouvelle avancée vers la normalisation des relations avec les créanciers et vers l'ouverture de négociations sur la restructuration de la dette. Derrière cette perspective, il s'agit surtout d'une occasion en or pour le capital financier international de soit récupérer des milliards en titres, soit d'obtenir de nouveaux débouchés commerciaux au Venezuela.
La nomination de Mathieu Pigasse n'est donc qu'une étape de plus vers la réalisation de cette restructuration. Quel qu'en soit le contenu, elle ne visera qu'à garantir que les revenus nationaux – pétroliers et miniers en premier lieu mais tout type de revenus également – ainsi que ceux issus de l'austérité inhérente à tout plan de restructuration auront pour priorité de satisfaire les créanciers et les investisseurs internationaux, selon la volonté de Washington. Matthieu Pigasse et Centerview ont déjà affiché leur volonté de « réintégrer le Venezuela dans l'économie mondiale ». Derrière cette politique, c'est bel et bien la mise à disposition des ressources du pays aux capitaux étrangers et surtout étasuniens qui se cache.
Le banquier se défend pourtant sur X et dit vouloir « effacer une partie de la dette publique, lutter contre les spéculateurs et les fonds vautours, pour redonner de l'air et du pouvoir de vivre au peuple vénézuélien ». Une déclaration qui occulte totalement le rôle clé que joue la dette extérieure, d'une part dans la soumission des pays semi-coloniaux à l'impérialisme, d'autre part dans l'accentuation de l'exploitation des travailleurs de ces pays à au patronat local et au capital international, à coup d'austérité XXL et d'offensives anti-ouvrières. Comme le résume Ángel Arias, membre de la Ligue des travailleurs socialistes (LTS), organisation sœur de Révolution Permanente au Venezuela :
« La dette extérieure est un fardeau terrible, nocif et réactionnaire dans l'histoire du pays, cause de souffrance pour son peuple. Il n'y a pas d'avenir progressiste si l'on ne rompt pas avec ce fardeau : soit c'est l'avenir du pays et du peuple, soit l'histoire se répète au profit des capitaux financiers et de la bourgeoisie nationale. Cette « dette odieuse » doit être rejetée, dénoncée et balayée ; il faut imposer le principe selon lequel l'intérêt suprême de l'économie nationale réside dans les besoins des travailleurs vénézuéliens. »
La dette est devenue dans le monde entier un outil de soumission des puissances semi-coloniales au centre impérialiste, et Pigasse connaît très bien cette réalité au regard de ses précédentes expériences. Produite de manière structurelle par la position de ces pays dans la hiérarchie mondiale, elle permet aux grandes puissances par l'intermédiaire du FMI d'imposer dans ces pays des cures d'austérité brutales et des réformes anti-ouvrières. En dernière instance, la restructuration de la dette vénézuélienne sera une étape de plus dans le processus de vassalisation du pays aux États-Unis, avec la complicité active du gouvernement de Delcy Rodriguez qui enchaînent les capitulations depuis le mois de janvier pour protéger les intérêts de la bourgeoisie nationale.
La participation de Matthieu Pigasse à ce processus est loin d'être négligeable. Le banquier d'affaires est une figure médiatique importante, souvent présenté comme un « anti-Bolloré » et comme le fer de lance de la « bataille culturelle » contre l'extrême droite. L'obtention de ce contrat avec le gouvernement vénézuélien, poussée par l'administration Trump et qui vient ajouter une ligne à son parcours déjà bien étoffé, est pourtant une preuve de plus de son adaptation profonde au système financier mondial et aux mécanismes impérialistes qui le sous-tendent.
N'en déplaise à celui qui aimerait se faire passer pour un « banquier punk », le vernis progressiste que Matthieu Pigasse revêt ne masque pas sa complicité active avec la tentative de soumission du Venezuela à l'impérialisme, déjà en cours de négociation à l'initiative de Delcy Rodriguez et son gouvernement. Une nouvelle fois, ces perspectives mettent en lumière la nécessité pour les vénézuéliens et l'ensemble des travailleurs d'Amérique latine de riposter par en bas face à l'offensive étasunienne, indépendamment de leurs bourgeoisies locales qui ne leur promettent que de négocier la soumission à l'impérialisme et, par extension, de violentes attaques contre les classes populaires.
Crédit photo : capture d'écran