Impérialisme sanitaire : manifestations au Kenya contre un centre Ebola pour étasuniens
Tue, 02 Jun 2026 21:13:26 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAu Kenya, jusque-là épargné par Ebola, les États-Unis ont lancé la construction d'un centre de quarantaine réservé à leurs ressortissants, malgré l'opposition de la Haute Cour. Hier, deux manifestants ont été tués par l'armée lors d'une mobilisation qui s'inscrit dans la continuité des protestations contre l'austérité, l'impérialisme et le président Ruto.

« Si c'est trop dangereux pour les Etats-Unis, c'est trop dangereux pour le Kenya », a martelé le KMPDU, principal syndicat des médecins kenyans dans un communiqué, en réponse à un plan étasunien de construction, sur le sol kenyan, d'un centre de quarantaine réservé aux ressortissants américains exposés à Ebola en RDC.
Le Kenya, séparé de l'épicentre épidémique du Nord-Est de la République Démocratique du Congo par l'Ouganda et le Soudan du Sud, n'a pas encore détecté de cas d'Ebola sur son sol, et n'a par ailleurs encore jamais connu de foyer dans son histoire. Son système de santé, fragile, serait particulièrement vulnérable en cas de départ d'épidémie de cette maladie contagieuse et très mortelle. Le plan conjoint des gouvernements étasunien et kényan, révélé mardi dernier par le Wall Street Journal, a pris par surprise la société kényane. La mobilisation contre le risque d'importation de la maladie via ce centre américain a été immédiate.
Une mobilisation large de la société civile et des manifestations réprimées dans le sang
Le syndicat des médecins a menacé de lancer un mouvement de grève national pour ne pas laisser le Kenya « être traité comme une colonie de confinement », tandis que la Law Society of Kenya et le Katiba Institute, une organisation de contentieux d'intérêt public, ont déposé plainte contre leur gouvernement dès jeudi 28 mai, arguant de « graves manquements constitutionnels eu égard aux droits à la vie, à la santé, à une action administrative juste, à la participation publique, et au contrôle parlementaire », dénonçant la décision prise en secret par le Président William Ruto.
La logique d'impérialisme sanitaire est dénoncée clairement par la directrice exécutive du Katiba Institute, Nora Mbagathi : « Le Secrétaire d'Etat étasunien, Marco Rubio, a insisté sur le fait que l'objectif principal de leur politique extérieure est d'empêcher l'entrée d'Ebola sur le territoire des Etats-Unis. En réponse, le Kenya semble avoir été sélectionné comme site de contention alternatif, pour externaliser la gestion des risques de maladie infectieuse à la république kényane. » Et le Parti Communiste Marxiste du Kenya de renchérir sur X : « Les Etats-Unis refusent de mettre leurs citoyens exposés à Ebola en quarantaine chez eux mais veulent le faire au Kenya. Telle est la logique de l'impérialisme : profits et privilèges pour le centre, risques et fardeaux pour la périphérie. Le Kenya est une nation, pas une colonie de quarantaine. »
La Haute Cour de Justice a immédiatement ordonné la suspension du projet et interdit toute entrée de patients Ebola étrangers dans le pays, le temps de l'instruction de la plainte déposée jeudi dernier. Mais depuis, au mépris de la décision de la Cour, l'acheminement de matériel vers le futur centre par l'armée américaine n'a pas cessé, poussant des centaines de personnes dans la rue hier et aujourd'hui.
Des manifestations ont éclaté à Nairobi, la capitale, et à Nanyuki, la ville où se trouve la base aérienne de Laipikia où le centre d'isolement est en construction. Face aux centaines de jeunes qui ont manifesté devant la base avec pancartes et barricades, la répression a été sanglante : deux manifestants ont été abattus hier par les forces armées.
L'impérialisme sanitaire : une politique de plus en plus ouvertement assumée par les Etats-Unis
Le Président kényan, William Ruto, défend de son côté l'accord de coopération avec Donald Trump comme « un accord avec des amis qui se tiennent aux côtés du Kenya depuis 30, 40 ans ». Face à la fronde, les États-Unis ont annoncé le déblocage de 13,5 millions de dollars destinés à soutenir les efforts futurs du Kenya face à l'épidémie. Mais au-delà de la construction de ce centre se pose la question plus large de l'impérialisme sanitaire cimenté par les Etats-Unis au fil des ans et des traités, comme le relève la presse kényane.
Dernière offensive en date : après s'être retirés de l'OMS en 2025, les Etats-Unis ont remplacé leur participation à ce cadre de coopération multilatérale par une somme d'accords bilatéraux, établis au cas par cas entre eux et des pays d'Afrique, actuellement au nombre de vingt-deux. Le Kenya a été le premier à signer un tel accord, en décembre 2025, comme le rapportait le journal le Monde. La « America First Global Health Strategy », qui assume ouvertement de mettre les intérêts des Etats-Unis au centre, prévoit le versement par les Etats-Unis de plus d'1,6 milliard de dollars au système de santé kényan, sur cinq ans, pour lutter contre les grandes maladies infectieuses. L'accord oblige le Kenya à contribuer à hauteur de 850 millions de dollars supplémentaires, quitte, pour ce pays sous pression constante du FMI, à risquer devoir prendre l'argent sur le budget d'autres enjeux de santé publique non contagieux et donc, sans intérêt stratégique pour les Etats-Unis. En échange, les Etats-Unis s'octroient un accès large aux données de santé publique du pays - une nouvelle mine d'or à piller pour le capitalisme américain, industries de la pharma, de l'IA et de l'assurance en tête. Et de tels accords, négociés individuellement, constituent un levier de pression important pour les Etats-Unis sur les pays africains signataires.
Les manifestants contre le centre américain de quarantaine ne s'y trompent pas : au-delà du risque d'importation du virus Ebola sur le sol kényan, c'est à un projet néocolonial et impérialiste qu'ils s'opposent, ainsi qu'à leur bourgeoisie nationale corrompue et complice. Les mobilisations s'inscrivent ainsi dans la continuité des révoltes historiques de 2024 qui avaient fait reculer le budget austéritaire imposé par le FMI, et celles de l'été dernier contre la répression politique et pour le départ de Ruto. Depuis la France, il est impératif de lutter contre notre propre impérialisme, qui cherche lui aussi à approfondir sa domination économique sur le Kenya, comme en témoignait la présence de Macron et du patronat français au sommet Africa Forward ce mois de mai.
Des jeunes habitants de Laikipia manifestant avec une pancarte « LAIKIPIA IS NOT A QUARANTINE ZONE. WE REJECT THIS » (« Laikipia n'est pas une zone de quarantaine. Nous disons non. »
Crédit photo : capture d'écran France 24