Grève à Decathlon : contre les salaires au rabais, construire un front commun dans l'empire Mulliez
Tue, 02 Jun 2026 21:20:14 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalFace au refus de la direction de répercuter la hausse du SMIC à l'ensemble des salariés, l'intersyndicale de Decathlon appelle à une grève nationale le 6 juin, dénonçant une mesure qui accentue le tassement des salaires et la perte de pouvoir d'achat.

Alors que l'enseigne enregistre des bénéfices records, l'offensive menée aujourd'hui à Decathlon n'est pas un choix isolé de la direction. Elle s'inscrit dans une stratégie globale de l'empire Mulliez, qui cherche partout à accroître ses profits en comprimant les salaires et les effectifs, pendant que les actionnaires continuent à percevoir des sommes colossales. En refusant de répercuter la hausse du SMIC sur l'ensemble de la grille salariale, la direction organise un nivellement des salaires par le bas, en réduisant progressivement l'écart entre les nouveaux embauchés et les salariés disposant de plusieurs années d'ancienneté. Mais ce phénomène de tassement des grilles salariales n'est pas nouveau. Déjà en 2023, la direction refusait de répercuter la hausse du SMIC à l'ensemble des rémunérations.
Et depuis plusieurs années, les salariés dénoncent également la dégradation des conditions de travail. Sous-effectifs, polyvalence forcée, recours accru aux contrats précaires, pression sur la productivité. Dans les magasins comme dans la logistique, les travailleurs sont sommés de faire toujours plus avec toujours moins de moyens. Plusieurs mouvements de grève ont déjà éclaté ces dernières années pour dénoncer cette situation.
Cette politique est la même que celle menée dans les autres entreprises contrôlées par la famille Mulliez. Chez Auchan, des milliers de suppressions de postes ont été annoncées ces dernières années au nom de la compétitivité.
Et chez Leroy Merlin, Saint Maclou, Norauto ou Kiabi, les salariés sont confrontés aux mêmes logiques : réduction des coûts, flexibilisation du travail et pression permanente sur les rémunérations. Pourtant, l'empire Mulliez demeure l'un des plus puissants groupes capitalistes du pays. Les richesses produites par les travailleurs continuent d'alimenter les fortunes de l'une des familles les plus riches de France. Alors que la direction explique régulièrement qu'elle doit contenir la masse salariale, des centaines de millions d'euros continuent d'être distribués aux actionnaires.
En 2024 déjà, les syndicats dénonçaient le versement d'un milliard d'euros à l'Association Familiale Mulliez alors même que les salariés se voyaient refuser des augmentations permettant simplement de suivre l'évolution du coût de la vie.
Face à cette situation, les revendications ne peuvent se limiter à demander une meilleure application de la hausse du SMIC. Les salariés ont intérêt à porter des exigences communes et offensives : fin de la précarité, titularisation des contrats répondant à des besoins permanents, embauches massives pour mettre fin aux sous-effectifs et indexation des salaires sur l'inflation réelle afin d'empêcher toute perte de pouvoir d'achat.
Cette nécessité est d'autant plus forte que l'organisation du travail dans les enseignes du groupe repose sur une forte précarité, avec la multiplication des CDD et rotation importante des équipes. Cette instabilité freine l'engagement dans les luttes et fragilise leur continuité. Elle produit de fait une division entre salariés stables et précaires, qui pèse sur la capacité collective à construire un rapport de force durable. Il est donc impératif de lier les intérêts des travailleurs précaires et titulaires dans des revendications communes. Sans cette unité, les mobilisations restent structurellement fragmentées et plus facilement contenues par l'organisation même du travail.
Au-delà du conflit en cours à Decathlon, la question de la convergence des luttes entre les différentes enseignes du même groupe est centrale. Les travailleurs de Decathlon affrontent les mêmes actionnaires que ceux d'Auchan, Leroy Merlin, Norauto, Kiabi ou Boulanger. Chaque mobilisation isolée permet à la famille Mulliez de déplacer les coûts d'une entreprise à l'autre. À l'inverse, une coordination des salariés de toutes les enseignes du groupe pourrait faire apparaître une force capable de remettre en cause les choix des actionnaires eux-mêmes.
Certes, les mobilisations restent aujourd'hui limitées dans la plupart des entreprises de la galaxie Mulliez. La dispersion des salariés dans des centaines de magasins, la précarité ou encore la difficulté à perdre une journée de salaire pèsent sur les capacités de mobilisation. Mais cela tient aussi aux limites des stratégies syndicales dominantes, qui cantonnent les mobilisations à des journées d'action ponctuelles et à des négociations entreprises par entreprises. Dans les faits, les grèves sont souvent isolées, limitées à un magasin ou à une enseigne, sans continuité ni coordination à l'échelle du groupe, ce qui empêche toute montée en puissance durable. À l'inverse, la stratégie patronale est déjà pleinement intégrée à l'échelle du groupe Mulliez, qui harmonise ses politiques salariales et sociales entre ses différentes enseignes.
Dans ces conditions, ces choix syndicaux contribuent à contenir les mobilisations dans un cadre qui rend difficile la construction d'un rapport de force à la hauteur de l'adversaire, et posent la question d'une autre stratégie fondée sur l'unification et la coordination des luttes par les travailleurs eux-mêmes. La construction de cadres d'auto-organisation et de coordination est une nécessité pour permettre à tous les travailleurs de décider ensemble de leurs revendications et de la stratégie à adopter. C'est pourquoi l'appel à une simple journée de grève, un “samedi à la maison”, sans véritable regroupement des salariés montre rapidement ses limites. Une mobilisation ne se construit pas seulement par l'arrêt du travail, mais aussi par les discussions entre collègues, les assemblées, les piquets de grève et les moments où les travailleur.ses peuvent débattre de leurs revendications et décider eux-mêmes des suites du mouvement.
Le 6 juin, la grève à Decathlon peut constituer un premier point d'appui. À condition de ne pas la concevoir comme une simple journée de protestation, mais comme une étape vers une mobilisation plus large de l'ensemble des travailleurs du groupe Mulliez. Car face à un grand groupe capitaliste qui organise ses attaques à l'échelle de tout son empire économique, les salariés ont tout intérêt à construire un rapport de force à la même échelle.
Crédits photo : capture d'écran France 24