Préfecture de Bobigny : comment l'État produit des sans-papiers
Tue, 02 Jun 2026 15:19:25 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalA la préfecture de Bobigny, le racisme d'Etat se décline concrètement au quotidien : guichets fermés, plateformes bloquées, délais interminables, OQTF automatiques, contrôles au faciès, et CDI suspendus. Récit sur une machine à broyer des vies et à fabriquer des sans-papiers.

À Bobigny, la violence administrative commence souvent avant même l'ouverture des guichets. Il faut arriver tôt, parfois avant l'aube, attendre dehors avec un dossier sous le bras, espérer qu'un agent accepte de regarder un papier, comprendre une consigne, délivrer un récépissé. Dans la file, on croise des étudiant·es qui ont séché un cours, des salarié·es qui ont posé une journée sans être certain·es de pouvoir la justifier, des parents venus avec leurs enfants parce qu'ils n'avaient personne pour les garder. Les mêmes phrases circulent d'un bout à l'autre du trottoir : « le site est bloqué », « je n'arrive pas à prendre rendez-vous », « mon récépissé expire », « personne ne répond ». Ce n'est pas seulement une attente. C'est une mise en suspension de la vie entière.
Parmi ces personnes, une jeune femme étrangère, d'origine algérienne, diplômée à deux reprises de l'enseignement supérieur français. Elle a étudié en France, obtenu ses diplômes, construit ici ses attaches, signé un CDI peu de temps avant la fin de ses études. Le discours officiel voudrait voir dans ce parcours la preuve d'une « intégration réussie » : diplômes, travail, stabilité, promesse d'insertion dans l'économie française. Mais c'est précisément ce langage qu'il faut refuser. Il ne s'agit pas de savoir si elle serait plus légitime qu'une autre personne étrangère : son histoire montre au contraire que même celles et ceux que l'État prétend intégrer à son récit de « l'immigration choisie » peuvent être rejeté·es du jour au lendemain dans la précarité administrative. Elle dépose donc à la préfecture de Bobigny une demande de changement de statut, du titre étudiant vers un titre « vie privée et familiale ». Le dossier est complet, déposé dans les délais, conforme à la procédure prévue. Et très vite, c'est le mur.
« Pendant presque un an, je n'ai eu aucune nouvelle. La plateforme ANEF ne me permettait même pas de déposer ma demande de renouvellement - c'était bloqué, impossible d'avancer dans la démarche. Et la préfecture était tout simplement injoignable. J'ai essayé par téléphone, par mail, rien. J'ai dû me déplacer plusieurs fois à Bobigny, faire la queue, attendre des heures, juste pour entendre qu'on ne pouvait rien me dire. » Pendant toute cette période, son récépissé expire sans qu'elle puisse, malgré tous ses efforts, déposer la moindre demande de renouvellement. Non pas parce qu'elle aurait refusé de respecter les règles, mais parce que l'administration lui coupe elle-même l'accès à la procédure qui devait lui permettre de rester en règle.
C'est là que se joue toute la violence du dispositif. La personne étrangère est sommée d'être irréprochable, de respecter les délais, de produire des justificatifs, de répondre aux injonctions de l'État. Mais lorsque c'est l'État lui-même qui ne répond plus, qui bloque la plateforme, qui ferme les guichets ou laisse expirer les récépissés, la charge de la faute retombe encore sur elle. Elle devient irrégulière bien qu'ayant suivi les recommandations de l'Etat. Ce que le pouvoir appelle ensuite « immigration irrégulière » est, dans une partie des cas, le résultat direct de ses propres procédures.
« Chaque matin, je regardais mon téléphone en espérant un mail de la préfecture. Je n'osais plus faire de projets. Je me demandais constamment si j'allais perdre mon travail, mon logement, ou si un jour on allait simplement me dire que je devais partir. » Cette phrase résume l'effet concret de la machine préfectorale : elle ne produit pas seulement des retards, elle produit de la peur. Peur de perdre son salaire, peur de ne plus pouvoir payer son loyer, peur de sortir du territoire, peur d'être contrôlée, peur que toute une vie construite soit remise en cause par un silence administratif.
Pour tenter de débloquer son dossier, la jeune femme est contrainte de mandater une avocate et de saisir le juge des référés. Des milliers d'euros dépensés pour tenter d'obtenir ce qui devrait être un droit. Le tribunal administratif refuse pourtant d'intervenir - deux fois. Pour justifier son inaction, il retient l'idée que, pour une étudiante étrangère, le travail serait seulement « accessoire » à son séjour. Derrière cette formule juridique se révèle tout un ordre social : une jeune femme qui travaille, finance sa vie, paie son loyer et vient de signer un CDI n'est pas regardée comme une salariée dont la vie matérielle dépend d'un titre, mais comme une étrangère dont l'urgence peut être relativisée.
Il faudra attendre décembre 2025, après plus d'un an de blocage, plusieurs déplacements à la préfecture et l'intervention d'une avocate, pour qu'elle soit enfin reçue et puisse redéposer un dossier. La préfecture lui délivre alors un récépissé de six mois. Puis, au moment du renouvellement, seulement trois mois supplémentaires. Et au guichet, un agent finit par lâcher une phrase qui résume tout : « L'agent m'a dit que mon dossier était peut-être perdu. Voilà. Deux ans à attendre, et c'est ce qu'on me répond. Mon dossier s'est égaré quelque part dans les services. »
Deux ans d'attente pour apprendre qu'un dossier a peut-être disparu. Deux ans à vivre avec des papiers provisoires. Deux ans à subir l'angoisse d'un statut qui ne se stabilise jamais. Pendant ce temps, son CDI a été suspendu faute de régularisation. « Mon employeur a suspendu mon contrat parce que je n'ai pas le bon titre. Je ne touche plus de salaire, je n'ai aucun revenu. Et la préfecture continue de me délivrer des prolongations de titre étudiant alors que je ne suis plus étudiante depuis longtemps, et que les algériens avec un titre de séjour étudiant n'ont pas le droit de travailler à temps plein. » Derrière l'absurdité administrative, il y a donc une violence sociale immédiate : une salariée se retrouve privée de salaire parce qu'un dossier dort, ou s'est perdu, quelque part dans les services de l'État.
L'ANEF : la dématérialisation comme mur administratif
Ce témoignage n'est pas un accident isolé ni un simple « dysfonctionnement ». Il s'inscrit dans la poursuite des offensives contre les étrangers, accélérée par la généralisation de l'ANEF, l'Administration numérique pour les étrangers en France. Présentée comme une modernisation, la dématérialisation a surtout déplacé la file d'attente devant les guichets vers une file d'attente invisible : formulaires bloqués, bugs informatiques, absence d'interlocuteur, impossibilité de déposer une demande, messages automatiques sans réponse. En mai 2026, Vie publique rappelait encore que cette dématérialisation, censée simplifier les procédures, est devenue une source majeure de blocages et de contentieux pour les personnes étrangères.
En juillet 2025, la Cimade, le Gisti, la LDH, l'ADDE, le SAF et l'association Tibérius Claudius ont adressé un courrier commun au ministère de l'Intérieur pour demander l'abrogation des textes organisant l'accès à l'ANEF. Les associations y dénoncent une « dématérialisation imposée, inefficace » devenue une véritable machine à produire des sans-papiers. Ce constat est d'autant plus accablant que le Conseil d'État, qui a validé l'ensemble des lois racistes du gouvernement, avait déjà rappelé, en juin 2022, que la dématérialisation ne pouvait pas être imposée sans maintien d'un accès alternatif. Les préfectures savent donc qu'elles n'ont pas le droit de transformer le numérique en unique porte d'entrée. Elles continuent pourtant à le faire, en toute impunité.
La fermeture des guichets n'est pas neutre. Elle frappe d'abord celles et ceux qui ont le moins de ressources pour se défendre : les personnes qui maîtrisent mal le français administratif, celles qui n'ont pas d'ordinateur, celles qui travaillent en horaires décalés, celles qui n'ont pas les moyens de payer une avocate ou de multiplier les référés. Mais elle frappe aussi des personnes diplômées, salariées, insérées, qui découvrent à leur tour qu'aucun parcours ne protège totalement de la machine préfectorale. L'État exige l'intégration, puis rend administrativement impossible la stabilisation de celles et ceux qui l'ont pourtant accomplie selon ses propres critères.
À Bobigny, cette violence prend une dimension particulière. La Seine-Saint-Denis est un territoire où se concentrent à la fois la pauvreté, l'immigration et l'engorgement chronique des services de l'Etat. Selon l'Insee, le taux de pauvreté y atteint 29,5 % en 2023, avec un niveau de vie médian de 21.250 euros. Selon les données du ministère de l'Intérieur à partir du recensement, la Seine-Saint-Denis est aussi le département métropolitain où la part des immigrés est la plus élevée, à 31,1 % en 2022, très loin devant la moyenne de la France métropolitaine. Dans un tel département, rendre la préfecture inaccessible, c'est alimenter une pression directe et raciste sur les travailleurs immigrés afin de les rendre toujours plus corvéables à merci au service du patronat d'Île-de-France.
On ferme les guichets, on ouvre les charters
Pendant que les dossiers s'entassent et que les récépissés expirent, l'État accélère sur l'autre versant de sa politique migratoire : l'expulsion. Les données provisoires publiées par la Direction générale des étrangers en France indiquent qu'en 2025, ce qu'ils appellent les « éloignements » et « départs volontaires » ont atteint 32 379, en hausse de 15,7 % par rapport à 2024. La page statistique dédiée aux éloignements d'étrangers « en situation irrégulière » précise également que les « éloignements forcés » progressent de 21,1 % et que les interpellations augmentent de 30,6 %. Autrement dit : l'État qui ne trouve pas le temps de traiter les dossiers trouve les moyens d'organiser les contrôles policiers, les arrestations et les expulsions.
Cette offensive s'inscrit dans un durcissement politique assumé. La loi Immigration portée par Gérald Darmanin et votée en janvier 2024 dans un contexte de surenchère raciste et xénophobe du gouvernement et de l'extrême droite, a ouvert une nouvelle séquence répressive. La circulaire Retailleau du 23 janvier 2025 l'a prolongée en resserrant encore les « conditions d'admission exceptionnelle au séjour ». Amnesty International rappelle notamment qu'elle a fait passer à sept ans la durée de présence exigée pour de nombreuses régularisations, contre cinq ans auparavant dans la circulaire Valls, et incite les préfets à accompagner les refus de séjour d'OQTF. La régularisation, déjà précaire et discrétionnaire, devient encore plus dépendante de l'arbitraire préfectoral.
Les effets sont immédiats. Selon InfoMigrants, les régularisations par admission exceptionnelle au séjour ont chuté de 42 % sur les neuf premiers mois de 2025, et les régularisations par le travail de 54 %. Dans le même temps, les expulsions augmentent. Le message politique est limpide : moins de droits, plus de contrôles ; moins de titres, plus d'OQTF ; moins de régularisations, plus de peur. On ferme les guichets, on ouvre les charters. Et entre les deux, on laisse des milliers de personnes dans une zone grise administrative où elles peuvent perdre leur emploi, leur logement, leurs prestations, leur stabilité familiale, parfois leur santé mentale.
C'est cette « zone grise » fabriquée par l'Etat que traverse aujourd'hui la jeune diplômée de Bobigny. Elle n'est ni reconnue comme travailleuse à part entière, puisqu'on lui suspend son CDI, ni traitée comme une étudiante réelle, puisqu'elle ne l'est plus depuis longtemps, ni considérée comme une personne stable vivant en France, puisque son dossier disparaît dans les couloirs préfectoraux. Elle devient l'exemple parfait de cette catégorie produite par l'État : des personnes maintenues entre régularité et irrégularité, entre travail et interdiction de travailler, entre présence de fait et existence administrative suspendue.
Les politiques migratoires répressives comme mode de gestion de la main d'œuvre étrangère
Cette politique n'est pas seulement idéologique. Elle a une fonction économique. Une personne dont le titre expire dans trois mois ne conteste pas facilement ses conditions de travail. Une salariée dont le CDI dépend d'un récépissé hésitera à dénoncer des heures supplémentaires impayées. Un travailleur sans-papiers qui attend un CERFA de son patron sait que celui-ci tient entre ses mains une partie de sa régularisation. La précarité administrative devient ainsi une arme patronale : elle rend la main-d'œuvre plus docile, plus silencieuse, plus corvéable.
C'est ce que savent parfaitement les secteurs qui emploient massivement des travailleurs étrangers : le nettoyage, le BTP, la restauration, la logistique, l'aide à domicile, la livraison, les plateformes. L'ancien ministre macroniste Roland Lescure l'a reconnu à sa manière, en déclarant sur TF1, à propos de la circulaire Retailleau, qu'il fallait faire attention à des personnes « intégrées, qui travaillent », parce qu'« on a besoin de main-d'œuvre dans des secteurs ». Cette phrase dit tout : le patronat a besoin de ces travailleurs, mais l'État refuse de leur garantir des droits stables. Il veut leur travail, mais pas leur égalité.
Le racisme d'État ne se réduit donc pas à des discours xénophobes ou à des déclarations de ministres. Il s'inscrit matériellement dans les guichets fermés, les plateformes bloquées, les délais interminables, les récépissés de trois mois, les OQTF automatiques, les contrôles au faciès, les CDI suspendus. Il produit une hiérarchie à l'intérieur même du monde du travail : celles et ceux qui peuvent vendre leur force de travail avec quelques droits, et celles et ceux qui la vendent sous la menace permanente d'un papier refusé, expiré ou perdu.
C'est pourquoi il est insuffisant de dénoncer les « dysfonctionnements » préfectoraux. Bien sûr, les dossiers perdus, les délais et les bugs doivent être combattus. Mais ce ne sont pas les 500 vacataires que le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez promet d'embaucher pour désengorger les préfectures qui y changera quelque chose. Les blocages administratifs ne sont pas des accidents extérieurs à la politique migratoire : ils sont l'expression des différentes lois racistes adoptées ces dernières années. La lenteur administrative, la dématérialisation sans alternative et l'arbitraire préfectoral fabriquent une population maintenue dans l'incertitude, exploitable au travail et isolée politiquement. Le désordre apparent est en réalité un ordre social : un ordre qui classe, trie, menace et discipline.
S'organiser ensemble contre la même machine
Face à cette machine, les recours individuels sont nécessaires pour survivre, mais ils ne peuvent pas suffire. Cette jeune diplômée a payé une avocate, saisi le juge, multiplié les déplacements, respecté les procédures. Elle n'a pourtant obtenu que des récépissés temporaires, un CDI suspendu et la possibilité que son dossier soit perdu. Des milliers d'autres vivent la même expérience, parfois sans les moyens financiers, linguistiques ou juridiques de se défendre. Si chacun reste seul face à la préfecture, l'État garde l'avantage : il individualise les situations, culpabilise les personnes, transforme une violence collective en succession de cas isolés.
Pourtant, les luttes montrent qu'un autre chemin existe. En octobre 2023, plus de 600 travailleurs sans-papiers ont déclenché une grève coordonnée sur 33 sites, majoritairement dans le bâtiment, la logistique, le nettoyage ou la distribution, et la quasi-totalité ont obtenu en quelques jours les CERFA nécessaires au dépôt de leur demande de régularisation. À Marseille, la mobilisation autour du lycéen Amine a permis l'annulation de son OQTF, une victoire qui constitue un point d'appui contre le racisme d'État. Dans ces deux cas, ce n'est pas la patience devant les guichets qui a fait reculer l'État ou le patronat, mais l'organisation collective.
C'est cette perspective qu'il faut généraliser. Les étudiant·es étrangers bloqué·es par l'ANEF, les travailleurs sous récépissé, les salarié·es dont le contrat dépend d'un renouvellement, les sans-papiers exploités dans les secteurs les plus durs, les familles menacées d'OQTF, les jeunes scolarisés dont l'avenir peut être brisé par une décision préfectorale : toutes et tous subissent des degrés différents d'une même répression administrative. Le pouvoir veut les opposer entre eux pour empêcher qu'ils se reconnaissent comme une force commune. Il faut au contraire partir de cette expérience partagée pour construire des collectifs dans les facs, les entreprises et les quartiers populaires.
L'enjeu n'est donc pas de défendre seulement les dossiers jugés les plus présentables, les profils les plus acceptables, les diplômé·es ou les travailleurs dont l'économie aurait momentanément besoin. Ce serait reprendre le tri de l'État en lui donnant un visage plus humain. L'enjeu est de refuser ce tri à la racine. Une régularisation ne devrait pas dépendre de la rentabilité d'un secteur, de l'arbitraire d'un préfet, du bon vouloir d'un patron ou du fonctionnement d'une plateforme. Elle devrait partir d'un principe simple : celles et ceux qui vivent ici, étudient ici, travaillent ici, aiment ici, élèvent leurs enfants ici, doivent avoir les mêmes droits.
Une hypocrisie à laquelle la gauche institutionnelle est loin d'être exempte. On a ainsi récemment pu voir comment un François Ruffin en mal de popularité dans les sondages n'a pas hésiter à jeter les étrangers sous le bus afin de draguer l'électorat de l'extrême-droite en se déclarant récemment « hostile à l'immigration de travail ». A ces discours nauséabonds, il faut répondre que si les politiques migratoires répressives tirent les salaires et les conditions de travail de l'ensemble des salariés vers le bas, la solution n'est pas de renforcer la précarisation de celles et ceux qui continueront à venir avec l'espoir d'une vie meilleure, mais au contraire en garantissant leur droit à la dignité pour tou.te.s.
Face au racisme d'Etat et aux politiques xénophobes, il faut opposer autre chose que l'attente, la peur ou le chacun pour soi : une organisation commune de tous les étrangers précarisés par l'administration, avec ou sans papiers, étudiant·es, travailleurs, parents, jeunes scolarisés, personnes en renouvellement ou sous récépissé. Non pas pour demander une exception de plus, mais pour imposer un rapport de force : régularisation immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes sans-papiers, arrêt des OQTF, accès physique aux préfectures, fin de l'arbitraire préfectoral, liberté de circulation et égalité totale des droits. Car derrière les catégories administratives qui nous divisent, c'est la même violence d'État qui frappe ; et c'est seulement en s'organisant ensemble, contre le patronat et contre l'État qui le sert, que les étranger·ères précarisé·es pourront cesser d'être traités comme une main-d'œuvre jetable.