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Le gouvernement sénégalais durcit la répression de l'homosexualité : la continuité d'un héritage colonial

Mon, 01 Jun 2026 16:20:32 CEST

Révolution Permanente

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Au Sénégal, la nouvelle loi renforçant la répression contre les personnes LGBTI prétend défendre une authenticité africaine menacée par « l'Occident. » Pourtant, cette criminalisation de l'homosexualité est elle-même un produit de l'ordre colonial – une responsabilité que taisent les gouvernements occidentaux en feignant l'indignation.

« Les homosexuels ne respireront plus dans ce pays » : voilà la promesse faite par la députée du Pastef, Diaraye Bâ, sous les applaudissements du parlement sénégalais.

Depuis plusieurs mois, le Sénégal connaît une escalade brutale de la répression contre les personnes LGBTI, qui a culminé le 31 mars dernier avec la promulgation par le président Bassirou Diomaye Faye d'une nouvelle loi doublant les sanctions pénales visant les relations homosexuelles. Les peines passent désormais de 1 à 5 ans à 5 à 10 ans d'emprisonnement, avec amende pouvant atteindre 10 millions de francs CFA. Le texte crée aussi de nouvelles infractions, notamment « l'apologie des actes contre nature » ou leur « financement », punies elles aussi de plusieurs années de prison.

La répression anti-LGBTI

Depuis son adoption, la situation s'est rapidement transformée en véritable chasse aux homosexuels. Les arrestations se multiplient (déjà plus de 100 personnes interpellées selon la presse), souvent sur dénonciation, après consultation de téléphones portables ou simples soupçons liés à l'apparence physique. Un ouvrier de 24 ans a notamment été condamné début avril à 6 ans de prison dans une première application du nouveau dispositif.

« Dehors, des gens [soupçonnés d'être homosexuels] ont été attrapés puis frappés », raconte ainsi un homme sénégalais interrogé après cette vague d'arrestations, cette peur poussant nombre d'entre eux à entrer dans la clandestinité ou à fuir le pays dans l'espoir d'échapper aux arrestations et aux lynchages. L'association française Stop Homophobie a ainsi enregistré une saturation des appels à l'aide en provenance du pays depuis l'adoption de la loi.

Mais cette terreur quotidienne avait déjà commencé bien avant. Par exemple, en 2020, 26 hommes avaient encore été arrêtés à Dakar après avoir été accusés d'avoir organisé un mariage entre personnes de même sexe. En octobre 2023, à Kaolack, le corps d'un homme soupçonné d'homosexualité a été exhumé puis brûlé publiquement par la foule, et les images ont circulé massivement sur les réseaux sociaux sans susciter de réaction des autorités.

Et plusieurs semaines avant le passage de la loi, de nombreuses personnes arrêtées ont été poursuivies pour « transmission volontaire » du VIH sur la base de leur statut sérologique réel ou supposé, et des médias ont publié les informations médicales des accusés, tandis que des dépistages forcés ont été pratiqués au cours des procédures judiciaires.

Les partisans de cette offensive tentent de justifier cette vague répressive en l'associant à l'arrestation d'une dizaine d'hommes début 2026, accusés de proxénétisme et de violences sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans – affaire immédiatement instrumentalisée par les médias bourgeois et les responsables politiques qui présentent l'homosexualité comme intrinsèquement liée à la pédocriminalité ou à la transmission du VIH. Une rhétorique homophobe qui permet au pouvoir et aux organisations réactionnaires de légitimer la répression en prétendant défendre les enfants et la santé publique, alors même que la criminalisation poursuit clairement un but anti-LGBTI et permet de banaliser des arrestations arbitraires et des lynchages.

Cette répression met également en danger les dispositifs de prévention destinés aux populations les plus exposées au VIH, que certaines associations tentaient de construire depuis deux décennies. Ces dernières craignent désormais que toute action de prévention puisse être assimilée à de « l'apologie » ou du « financement » des relations homosexuelles – et certains patients renoncent déjà à des médicaments antirétroviraux vitaux, qui traitent et contrôlent le VIH, par crainte d'être arrêtés.

La fabrication d'un ennemi intérieur

Cette répression sert aussi d'issue politique réactionnaire au gouvernement dans un contexte marqué par une crise sociale importante. En effet, l'arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et du Pastef, fondé en 2014 par Ousmane Sonko, avait suscité d'immenses attentes parmi la jeunesse, les travailleurs et les classes populaires. Après plusieurs années de mobilisations contre le régime de Macky Sall, le Pastef avait construit un discours de « rupture » avec le néocolonialisme français, la corruption des élites traditionnelles tout en portant un projet de « souverainisme économique ».

Mais après l'espoir, la désillusion est vite arrivée, puisque le Sénégal reste aujourd'hui confronté à un chômage structurel très élevé, particulièrement chez les jeunes, et à une précarité durable malgré les promesses liées à l'exploitation du gaz et du pétrole. À cela s'ajoutent une continuité autoritaire flagrante avec l'ancien régime, à travers plusieurs épisodes de forte répression. Dans le même sens, Diomaye Faye a récemment évincé Ousmane Sonko du poste de Premier ministre et amorcé un rapprochement avec des secteurs de l'opposition, en recevant plusieurs anciens Premiers ministres de Macky Sall, mais aussi Souleymane Ndéné Ndiaye, ancien chef du gouvernement sous Abdoulaye Wade.

Ainsi, la fabrication d'un ennemi intérieur, les personnes LGBTI, sur lequel peuvent se concentrer les angoisses sociales permet de ressouder une partie du bloc conservateur autour du pouvoir.

Dans ce climat, la simple suspicion suffit souvent à déclencher violences et arrestations. Human Rights Watch souligne par exemple que les forces de l'ordre utilisent régulièrement l'article 319 pour arrêter des personnes sur la base de simples doutes, « les comportements homosexuels [étant] souvent déduits de la seule apparence physique ou d'allégations non vérifiées, en l'absence de toute preuve matérielle ».

Cette violence institutionnelle s'accompagne d'une impunité presque totale des forces de sécurité, puisque les poursuites contre les policiers ou gendarmes nécessitent, d'après l'article 60 du code de justice militaire, l'autorisation préalable du ministère compétent, autorisation rarement accordée.

Dans ce contexte, cette séquence répressive ne surgit pas de nulle part : la question de l'homosexualité est devenue un thème récurrent des campagnes électorales sénégalaises depuis longtemps déjà. Des organisations réactionnaires comme And Samm Jikko Yi ou Ndeyi Askan Wii ont progressivement imposé un agenda ultra-conservateur anti-LGBTI, et l'avènement du parti Pastef a largement repris ce discours, présentant la « question LGBT » comme une menace occidentale contre les « valeurs sénégalaises ».

Pourtant, même si le gouvernement prétend défendre cette nouvelle loi au nom de la souveraineté culturelle africaine, la répression homophobe à l'œuvre est un héritage direct du colonialisme européen.

La criminalisation de l'homosexualité : un legs colonial

En effet, l'article 319 du Code pénal sénégalais, qui réprime les « actes contre nature », est directement issu des dispositifs juridiques coloniaux français. Certains chercheurs rappellent même que ce durcissement s'inscrit dans la continuité d'une « loi d'août 1942 modifiant le Code pénal français, adoptée sous le régime collaborationniste de Vichy ». La criminalisation de l'homosexualité n'est donc pas une survivance d'une tradition africaine, comme le prétend le gouvernement du Pastef, mais bien l'un des produits historiques de la domination coloniale.

Avant la colonisation, plusieurs sociétés africaines connaissaient en effet des formes de reconnaissance sociale de personnes qui ne correspondent pas strictement aux normes de genre imposées plus tard par les États coloniaux. Au Sénégal, les góor-jigéen, littéralement « homme-femme » en wolof, occupaient historiquement une place reconnue dans la société. Ainsi, l'expert indépendant des Nations unies Victor Madrigal-Borloz désigne explicitement, dans un rapport publié en 2023, le colonialisme comme l'une des causes majeures des violences contemporaines envers les minorités de genre. Cela ne signifie évidemment pas que le colonialisme est venu détruire un paradis égalitaire fantasmé qui lui préexisterait. Mais la rigidité actuelle des catégories sexuelles et la criminalisation systématique de l'homosexualité relèvent largement d'une construction coloniale moderne.

Cette réalité historique est pourtant systématiquement effacée par les discours officiels sénégalais, puisque l'homosexualité est aujourd'hui présentée par eux comme « un poison culturel » importé d'Occident, alors que, comme le résume le chercheur sénégalais Babacar M'Baye, « ce n'est pas l'homosexualité, mais bien l'homophobie qui a été une imposition coloniale ».

Mais en Europe, cette mémoire coloniale reste largement occultée : les gouvernements occidentaux dénoncent régulièrement les persécutions anti-LGBTI en Afrique tout en passant sous silence leur propre rôle historique dans la fabrication de ces dispositifs répressifs. Une posture d'autant plus hypocrite que les anciennes puissances coloniales continuent d'exercer une domination politique, militaire et économique massive sur le continent.

La France, qui multiplie aujourd'hui les déclarations indignées sur « l'agenda des droits humains » mis en péril – et même s'il aura fallu attendre qu'un français soit touché par la répression pour que le gouvernement interpelle hypocritement l'ONU – se comporte de longue date comme le « gendarme » de l'Afrique. Le retrait de 350 militaires français, derniers membres des Éléments Français (EFS) et des dernières bases françaises au Sénégal, où l'armée était présente sans interruption depuis près de deux siècles, n'a eu lieu qu'en 2025. Bien que le gouvernement Sonko ait réclamé l'« expulsion » des militaires français du pays, il cherche surtout à s'accorder avec les pays impérialistes pour négocier de meilleures conditions sans rompre définitivement avec la domination néocoloniale.

Or c'est précisément dans ce contexte de rejet du néocolonialisme occidental que les gouvernements nationalistes bourgeois cherchent aujourd'hui à construire leur légitimité politique, pour mettre en scène une prétendue défense des « valeurs africaines » contre l'Occident. Des féministes sénégalaises, comme Aminata Cécile Mbaye, ont montré comment les États postcoloniaux ont utilisé le contrôle des sexualités pour fabriquer une identité nationale conservatrice, souvent en reprenant les institutions et les normes pénales imposées par les colonisateurs comme marqueurs de respectabilité nationale.

À cela, il faudrait ajouter que la défense hypocrite des droits des personnes LGBTI, ainsi que celle des droits humains en général, est utilisée de façon sélective contre certains gouvernements ou régimes moins alignés derrière les puissances impérialistes. Ainsi, l'homophobie d'Etat en Arabie Saoudite ou aux Emirats, ou encore sous les anciens gouvernements sénégalais, ne pose ou ne posait aucun problème à la France. Cette hypocrisie impérialiste ne fait que renforcer les préjugés réactionnaires parmi les populations africaines où le rejet de l'impérialisme impliquerait aussi l'oppression contre les personnes LGBTI, supposément défendues par les gouvernements des puissances occidentales.

De plus, l'opposition que les idéologues de l'impérialisme mettent en scène entre les « démocraties libérales » progressistes et les régimes autoritaires du « Sud global », porteurs d'une politique réactionnaire en matière de genre, est largement démentie par les offensives anti-trans aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni, menées aussi bien par des gouvernements d'extrême droite que par des gouvernements de la gauche bourgeoise.

À rebours de cette opposition, force est plutôt de constater que l'homophobie et l'oppression des minorités de genre s'inscrivent dans une dynamique mondiale. Par exemple, le réseau ultraconservateur And Samm Jikko Yi, très actif dans la promotion du durcissement législatif, a notamment développé des liens avec MassResistance, une organisation étasunienne connue pour ses campagnes contre les droits LGBTI autour des stratégies de mobilisation politique et de pression sur les autorités sénégalaises. Dans de nombreux pays d'Afrique de l'Ouest, les campagnes anti-LGBTI sont soutenues et financées par des réseaux évangéliques ultraconservateurs étasuniens, particulièrement actifs au Nigéria. Ce qui est importé au Sénégal donc, ce n'est pas l'homosexualité mais des dispositifs homophobes qui prospèrent sur la complicité des gouvernements bourgeois locaux avec les pays impérialistes.

Des frontières fermées pour ceux qui fuient les persécutions

Et ce n'est pas tout : les mêmes États occidentaux qui dénoncent la montée de l'homophobie en Afrique ferment de plus en plus leurs portes à toutes ces personnes qui fuient les persécutions.

En France notamment, les demandes d'asile fondées sur l'orientation sexuelle se heurtent à des obstacles immenses : les personnes exilées doivent démontrer la réalité de leur homosexualité devant l'administration et les juridictions, dans un exercice humiliant où leur récit est constamment suspecté d'être « peu personnalisé » ou « non empreint de vécu ». Certaines décisions de rejet montrent jusqu'où peut aller cette suspicion institutionnelle, comme lorsqu'une femme sénégalaise a été déboutée parce qu'elle avait donné « trop peu de détails » sur son homosexualité.

En somme, si les démocraties européennes prétendent défendre les droits LGBTI face aux régimes africains tout en rendant extrêmement difficile l'accueil des personnes persécutées, c'est en réalité pour mieux entretenir une image progressiste de l'Occident sans jamais remettre en cause ni les responsabilités historiques du colonialisme, ni les politiques migratoires actuelles, qui obligent les personnes qui fuient ces violences à franchir des frontières militarisées.

Depuis les pays impérialistes comme la France, il est urgent d'organiser la solidarité internationaliste du mouvement féministe et LGBTI avec les personnes LGBTI au Sénégal. Les Prides qui auront lieu en juin doivent aussi être de grandes démonstrations de solidarité, avec des mots d'ordre dénonçant l'offensive réactionnaire, mais aussi la complicité et l'hypocrisie des États impérialistes qui organisent eux aussi la précarité et l'oppression des personnes LGBTI. Elles doivent également porter des revendications pour la dépénalisation de l'homosexualité et des transitions partout dans le monde, mais aussi l'ouverture des frontières et la régularisation de tous les sans-papiers, afin d'accueillir sans obstacles toutes les personnes qui fuient les persécutions, les guerres et la misère !

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