Répression du soutien à Gaza : le choc en retour du génocide en Palestine
Mon, 01 Jun 2026 20:33:37 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalPlus que jamais, la répression des soutiens de la Palestine et les guerres génocidaires d'Israël apparaissent comme les deux faces d'une dynamique de circulation de la violence raciste et coloniale qui unit l'État d'Israël aux puissances impérialistes qui soutiennent le génocide.

Alors que le génocide se poursuit à Gaza, la répression s'intensifie en France. Tandis que Netanyahou a ordonné à l'armée israélienne de s'emparer de 70% du territoire de la bande de Gaza, le mois de juin sera marqué, au cœur de l'impérialisme français, par de nouveaux procès pour « apologie du terrorisme », celui d'Anasse Kazib et d'un autre militant de Révolution Permanente, le 25 juin, et celui de Rima Hassan, le 7 juillet. Plus que jamais, la répression des soutiens de la Palestine et les guerres génocidaires d'Israël apparaissent comme les deux faces d'une dynamique de circulation de la violence raciste et coloniale qui unit l'État d'Israël aux puissances impérialistes qui ont soutenu le génocide pour défendre leurs intérêts impérialistes au Moyen-Orient.
À rebours de l'idée selon laquelle la lutte contre le génocide à Gaza et celle contre la répression d'État seraient des combats séparés, c'est précisément leur articulation que mettent au jour l'économiste Adam Hanieh, le spécialiste du droit international Robert Knox et le militant palestinien Rafeef Ziadah dans un petit ouvrage récemment publié aux éditions Amsterdam, La Palestine au cœur du capitalisme mondial. Si nous nous sommes déjà appuyés sur plusieurs de leurs thèses, notamment dans une interview parue dans Armes de la critique, les réflexions avancées dans le troisième chapitre sont particulièrement riches pour penser la répression en cours.
Comme Hanieh, Knox et Ziadah le notent, le génocide à Gaza est inséparable d'un processus de racialisation qui « opère à une multitude d'échelles interconnectées » : « Au-delà d'Israël, en effet, ce racisme participe au maintien et à la reproduction des structures globales du pouvoir impérial. Les gouvernements occidentaux apportent à Israël l'aide militaire, le soutien économique et la couverture diplomatique dont il a besoin, tout en censurant et en criminalisant les voix propalestiniennes en puisant dans le répertoire islamophobe et anti-Arabes [1]. »
L'impérialisme, le racisme et le droit international
Cette thèse fait écho à la notion de « boomerang impérial ». Initialement utilisée par Aimé Césaire, elle sert de fil rouge aux Origines du totalitarisme d'Hannah Arendt. Pour Arendt, l'émergence des régimes totalitaires en Europe est le produit d'un mouvement d'accumulation du pouvoir qui part des pays impérialistes pour atteindre la périphérie coloniale avant de revenir au cœur des métropoles impérialistes. À propos de la colonisation européenne, Arendt écrivait ainsi : « Là, à la barbe de tous, se trouvaient maints éléments qui, une fois réunis, seraient capables de créer un gouvernement totalitaire fondé sur le racisme [en Europe]. Des massacres administratifs étaient proposés par des bureaucrates aux Indes, tandis que les fonctionnaires d'Afrique déclaraient qu'“aucune considération éthique telle que les droits de l'homme ne sera autorisée à barrer la route” à la domination blanche [2]. »
Mais à la différence d'Arendt, c'est dans le cadre de la théorie marxiste du droit que Knox, Hanieh et Ziadah pensent cette économie mondiale de la violence pour comprendre comment la répression du soutien à Gaza est inséparable des crimes d'Israël en Palestine. Les auteurs commencent par montrer comment la violence coloniale des puissances impérialistes est au fondement du génocide en cours.
Comme ils le soulignent, c'est la logique raciste du droit international qui a d'abord justifié la colonisation de la Palestine : « À l'époque, le régime juridique international qui régissait les droits des sociétés et leur protection était directement raciste et fondé sur une “norme de civilisation” définie par les Européens : seules les sociétés ayant adopté leurs pratiques sociales, c'est-à-dire des pratiques capitalistes, pouvaient prétendre à des droits et à une protection. […] À la suite de la Première Guerre mondiale, ces idées ont été inscrites dans le système mis en place par la Société des Nations. Les pays vainqueurs devaient prendre en charge les peuples des puissances vaincues qui, selon les termes du pacte de la SDN, n'étaient pas “encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne” [3]. »
C'est donc sur la base de cette structure juridique inégalitaire que le Royaume-Uni a fait valoir « ses droits » sur la Palestine tout en promouvant la colonisation sioniste comme « un rempart contre la barbarie », selon les mots d'Herzl, sur un territoire stratégique en raison de la centralité du canal de Suez pour la connexion de la métropole britannique avec son Empire des Indes et des craintes de Londres qu'une Palestine sous contrôle français ne fasse de Paris un rival direct pour la domination de l'Égypte limitrophe.
À ce racisme qui servait à justifier les volontés de conquête de l'impérialisme européen s'est progressivement substitué, sous l'égide des États-Unis, un autre régime juridique qui, de la répression des Intifada aux guerres d'Irak et d'Afghanistan, a pavé la voie à la justification du carnage en cours : la guerre contre le terrorisme. Un paradigme qui apparait comme la forme moderne du système des mandats et qui sert à garantir les intérêts étasuniens au Moyen-Orient, de la protection des artères commerciales et des flux énergétiques et financiers de la région à la répression de toute forme de contestation de l'ordre géopolitique étasunien : « Les États-Unis ont constamment avancé l'argument juridique selon lequel certains pays n'ont pas “la volonté ou la capacité” de combattre le terrorisme (et de garantir la sécurité). En conséquence, ils peuvent exercer directement leur droit à se défendre sur le territoire de ces États. [4] » Dans le cas de la Palestine, il est central dans la logique de collaboration de l'Autorité palestinienne, qui « ne peut prouver qu'elle est civilisée qu'en réprimant et en collaborant avec Israël et les États-Unis [5]. » Des thèses qui font écho à l'ouvrage de Charles W. Mills, Le contrat racial, qui, dans son analyse des droits subjectifs, faisait remarquer qu'ils se fondaient sur une définition capitaliste et arbitraire de la nature humaine, centrée sur le droit de propriété, qui justifiait d'exclure du système du droit les peuples dont les rapports sociaux n'étaient pas capitalistes [6].
Le choc en retour
Mais la violence raciale sécrétée par l'impérialisme a été, en retour, territorialisée et remodelée par l'État d'Israël. La rhétorique de la guerre contre le terrorisme a joué un rôle central dans la justification de la mise à mort « préventive » des Palestiniens et dans la répression de toute « mobilisation politique », caractérisée « comme une activité potentiellement terroriste ou en soutien au terrorisme » comme le soulignent les auteurs. Combinée à l'idéologie sioniste, coloniale et ethno-nationaliste, elle a donné naissance à un racisme anti-palestinien, qui hybride la figure du barbare et celle du terroriste, dans le cadre d'un état d'exception colonial, permanent et polymorphe. Tandis que les Palestiniens d'Israël jouissent d'une citoyenneté de seconde zone, les Palestiniens de Cisjordanie vivent sous occupation militaire tandis qu'à Gaza, territoire « sans souverain », ils vivent tout simplement dans une forme de néant juridique qui légitime leur mise à mort en masse : « Le racisme anti-palestinien permet de justifier le nettoyage ethnique, la torture, la famine et le blocus. En un mot, le capitalisme colonial israélien fonctionne à la racialisation des Palestiniens ; et ce processus de racialisation produit du racisme [7]. »
Mais le racisme et la violence coloniale exercent à leur tour un « choc en retour » dans les pays impérialistes qui soutiennent Israël en raison de sa position stratégique dans une région au cœur de l'accumulation capitaliste mondiale. Qu'il s'agisse du Royaume-Uni, des États-Unis ou de la France, les classes dominantes ont rétabli dans les faits un délit d'opinion déguisé sous la forme du délit d'« apologie du terrorisme » dont la loi Yadan en France voulait encore élargir le champ d'application :
À l'échelle mondiale, les États se servent de cette même logique pour endiguer l'opposition populaire à l'État d'Israël, en recourant aux mécanismes de la guerre contre le terrorisme. Outre qu'elle autorise l'emploi de la violence militaire meurtrière, elle a justifié la création de gigantesques systèmes de contrôle, de surveillance et d'intervention pour combattre les personnes soupçonnées de « terrorisme » et d'« extrémisme ». […] L'association raciste de la libération de la Palestine au « terrorisme » permet aussi de jeter le soupçon sur la légitimité et les motivations du mouvement de solidarité avec la Palestine. Ce cadrage vise à inciter les militants à adopter un discours « équilibré », mettant de côté la réalité structurelle du pouvoir colonial : à éviter la politique, à s'en tenir au droit international, à dénoncer la violence, à soutenir le « droit d'Israël à l'existence » et l'« autodéfense », ainsi que la « solution à deux États » [8].
Mais la violence coloniale israélienne et le paradigme de la « lutte contre le terrorisme » sont également fonctionnels aux politiques que mènent les puissances impérialistes complices du génocide à l'intérieur de leurs frontières. Ces dispositifs répressifs se couplent en effet en France à une islamophobie structurelle, héritage constamment réactivé de l'Empire colonial français, qui offre un autre « point d'accroche » à la répression. La répression du soutien à Gaza est ainsi un rouage central des politiques islamophobes du gouvernement, qui visent à maintenir les travailleurs et les classes populaires dans un état de division alors que le régime de la Ve République traverse une crise très profonde, redoublée par la crise économique structurelle et le déclin de l'impérialisme français.
De ce point de vue, le ministère de l'intérieur ne cesse d'inventer de nouvelles catégories juridiques pour élargir le domaine de la répression des personnes de confession musulmane ou assimilées comme telles : dans la nouvelle loi Nuñez, c'est moins le séparatisme que l'entrisme qui est désormais visé, une catégorie beaucoup plus floue, élaborée dans le cadre du rapport complotiste sur les Frères musulmans. Et au-delà de « l'entrisme islamiste », Nuñez cherche désormais à criminaliser « l'entrisme en général » qui en vient à désigner toute attitude contraire « aux valeurs de la République », dont la solidarité avec Gaza. Une fusion de la répression du soutien à Gaza et des offensives racistes scellée par l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme et la thèse du « nouvel antisémitisme », développée par les néoconservateurs français et qui sert de ciment à l'alliance réactionnaire entre Israël et l'extrême droite antisémite et négationniste que son soutien à Israël absout, aux yeux des classes dominantes, de son antisémitisme passé et présent tout en lui permettant d'avancer son agenda raciste et islamophobe.
Le cas de répression de Ramy Shaath concentre dans les faits cette dynamique. Le militant palestinien, menacé d'expulsion, est traité comme un terroriste par les services de renseignements qui n'ont pas hésité à produire « un papier blanc » pour documenter leurs accusations : le militant est ainsi accusé d'avoir « porté un uniforme militaire » (il s'agit d'un pull beige Uniclo…), de critiquer la « solution à deux États » et d'être « antisioniste ». Il est également accusé de « dissimuler » ses idées et d'être « pervers », des propos délirants de racisme qui le traitent comme un ennemi infiltré sur le territoire national. C'est avec la même logique qu'Anasse Kazib est visé : cheminot combatif, figure ouvrière et militant anti-impérialiste et racisé, le porte-parole de Révolution Permanente n'a jamais cessé de dénoncer le génocide en cours et la colonisation de la Palestine.
La criminalisation du soutien à Gaza est ainsi un symptôme du développement des tendances ultra-réactionnaires dont Israël constitue la pointe avancée. La répression du soutien à la Palestine est un laboratoire de la répression d'État, qui finira tôt ou tard par toucher ceux et celles qui se battent pour les droits du mouvement ouvrier, qui dénoncent l'islamophobie ou qui s'opposent aux politiques militaristes des classes dominantes. Car la solidarité avec les peuples colonisés menace directement des États impérialistes qui, comme la France, sont prêtes à tout pour protéger leurs intérêts réactionnaires au Moyen-Orient et sur les cinq continents. Dans ce contexte, la lutte contre le génocide est inséparable de la lutte contre la répression conduite par l'État français qui a autorisé au moins 525 livraisons d'armes à destination d'Israël depuis octobre 2023.
Pour affronter ces dynamiques ultra-réactionnaires, il faut construire un grand mouvement contre le génocide du peuple palestinien et la répression du soutien à Gaza, des combats étroitement liés au regard du soutien que notre propre impérialisme fournit à Israël. Alors que le procès d'Anasse Kazib aura lieu le 25 juin à Paris, suivi par l'audience de Rima Hassan, le 7 juillet, Révolution Permanente organise une grande soirée contre la répression du soutien à la Palestine à Saint-Denis, le 18 juin, en présence d'Elsa Marcel, d'Anasse Kazib, de Myriam Bregman, député du PTS en Argentine et personnalité politique la plus populaire du pays, et de Rima Hassan, eurodéputée LFI. Les discussions seront suivies d'un concert de Médine.
Alors qu'Israël élargit encore ses opérations génocidaires au Sud-Liban tout en aspirant désormais à attaquer le reste du pays et que les bombardements reprennent avec une nouvelle intensité à Gaza, il y a urgence à relancer le mouvement de soutien au peuple palestinien. Les dates du 18 et du 25 juin pourrait ainsi servir de point d'appui, pour renforcer la dynamique des mobilisations, comme lors de l'invasion de Rafah en 2024 ou des grèves anti-coloniales à l'automne 2025 en Italie.
[1] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, La Palestine au coeur du capitalisme mondial, Paris, Éditions Amsterdam, 2026, p. 109.
[2] Hannah Arendt, L'impérialisme, dans Les origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002, p. 499.
[3] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, La Palestine au coeur du capitalisme mondial, op. cit. , p. 111-114.
[4] Ibid., p. 126-127.
[5] Ibid., p. 129.
[6] Charles W. Mills, The racial contract, Ithaca, Cornell University Press, 2022. On pourrait cependant compléter le tableau proposé par Hanieh, Knox et Ziadah en indiquant qu'au-delà de cette face obscure du droit international, qui prévoit ainsi les conditions de sa propre suspension, l'intégration dans la communauté des États et l'égalité formelle ne sont en rien incompatibles avec l'oppression coloniale, comme la solution à deux États et les résolutions 181, 273, 242 ou 2803 le rappellent brutalement dans le cas de la Palestine.
[7] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, La Palestine au coeur du capitalisme mondial, op. cit., p. 109.
[8] Ibid., p. 130-132.