Élections en Colombie : percée de l'extrême droite face au successeur de Petro
Mon, 01 Jun 2026 17:01:37 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalEn Colombie, les résultats du premier tour de l'élection présidentielle confirment la forte polarisation entre le centre-gauche représenté par Ivan Cepeda, candidat du président Petro, et l'extrême droite pro-impérialiste menée par Abelardo de la Espriella.

Le premier tour des élections présidentielles en Colombie, ce dimanche 31 mai, a vu arriver en tête le candidat d'extrême droite et milliardaire Abelardo de la Espriella avec 43,7 % des voix, suivi de près par Ivan Cepeda, sénateur et candidat du parti présidentiel, le Pacte historique, qui obtient 41 %. Les deux candidats s'affronteront dans un deuxième tour qui aura lieu dans trois semaines, le 21 juin prochain.
La surprise de ce premier tour est le score particulièrement élevé du populiste d'extrême droite Abelardo de la Espriella qui profite en grande partie de l'effondrement de la droite traditionnelle représentée par Paloma Valencia qui n'obtient que 6,9 % des voix et appelle déjà à voter pour le candidat d'extrême droite.
Ivan Cepeda, candidat de centre-gauche soutenu par le président Petro était annoncé en tête dans les sondages tout au long de la campagne mais finit derrière le candidat d'extrême droite. Si Cepeda parvient à faire mieux que Petro au premier tour en 2022 en nombre de voix, montrant la consolidation de la base électorale du parti du Pacte historique, il ne parvient toutefois pas à finir en tête du premier tour. Preuve de cette déconvenue, le camp présidentiel et Ivan Cepeda ont tout de suite remis en cause les résultats du premier tour dès leur annonce.
La percée du « Milei colombien »
Avocat milliardaire, connu pour avoir défendu des paramilitaires d'extrême droite coupables de nombreuses exactions contre des civils et de nombreuses violations des droits de l'Homme, De la Espriella revendique ouvertement l'expérience des dirigeants d'extrême droite au pouvoir aujourd'hui dans plusieurs pays d'Amérique latine, notamment Javier Milei en Argentine et Nayib Bukele au Salvador.
Misogynie, masculinisme, culte du « libre marché », discours faussement « antisystème »… Abelardo de la Espriella coche à peu de chose près toutes les cases des dirigeants d'extrême droite de « l'internationale réactionnaire ». Comme Milei, De la Espriella, adepte de métaphores félines, aime se faire surnommer « El tigre » et revendique une politique libertarienne de réduction drastique des dépenses publiques. Il annonce par exemple vouloir réduire de 40 % le poids de l'État dans l'économie colombienne. Comme Nayib Bukele, il défend une politique ultrasécuritaire et espère capitaliser sur l'important niveau de violence dans le pays pour justifier son projet de construction d'une dizaine de mégaprisons dans la jungle colombienne.
Sorte de « monstre » gramscien qui surgit en temps de crise des institutions politiques bourgeoises, De la Espriella est le produit de la crise profonde que connaît le régime colombien, sa classe politique et ses partis traditionnels. Cette crise touche en particulier la droite traditionnelle colombienne, « l'uribisme » du nom de l'ancien président Alvaro Uribe Velez qui a dominé la vie politique du pays pendant des années, main dans la main, avec le grand patronat et les grands propriétaires terriens.
Figure politique dont l'héritage est revendiqué par De la Espriella, Uribe a dirigé le pays entre 2002 et 2010 et a mis en place un néolibéralisme autoritaire d'une grande brutalité envers la classe ouvrière et les classes populaires. Une politique qui s'est notamment traduite par un soutien aux milices d'extrême droite, coupables de massacres de masse de civils, de militants associatifs, communautaires et syndicaux dans le cadre d'une politique répressive de « tolérance zéro » vis-à-vis des groupes dissidents marxistes encore en activité, notamment les FARC. Une politique mise en place avec la bénédiction et le soutien de Washington. À l'époque d'Uribe, la Colombie était le pays qui recevait la plus importante aide militaire étasunienne juste derrière Israël.
Récemment, la droite uribiste a été fortement affaiblie et discréditée suite à d'importants scandales politiques et de corruption qui concernent directement l'ancien président Álvaro Uribe. Ses liens étroits avec des groupes paramilitaires ont commencé à être révélés et exposés par différents journalistes et militants et, au niveau parlementaire, par un certain Ivan Cepeda, sénateur aujourd'hui candidat à la présidentielle. Fin juillet 2025, Uribe avait été reconnu coupable en première instance pour avoir soudoyé un témoin qui avait associé l'ancien président à des groupes paramilitaires d'extrême droite.
Cette remise en cause de la droite traditionnelle s'est fortement accentuée face à l'importante vague de lutte de classes qui a secoué le pays en 2021. Conséquence de cette crise, la candidate officielle de l'uribisme, Paloma Valencia, s'est écroulée et n'a recueilli que 6,7% des suffrages lors du premier tour.
Dans ce contexte, le phénomène Abelardo de la Espriella, extérieur aux partis traditionnels, pourrait être une manière pour la frange la plus réactionnaire de la bourgeoisie colombienne de continuer d'asseoir sa domination brutale en pariant sur un candidat qui se présente comme « antisystème ». Car, en réalité, Abelardo de la Espriella est soutenu par des secteurs importants de la bourgeoisie colombienne comme la famille Char, capitalistes colombiens du secteur bancaire et de la grande distribution, mais aussi par des figures politiques traditionnelles comme d'anciens hauts fonctionnaires qui ont participé aux gouvernements de droite d'Uribe et de Juan Manuel Santos.
À noter que l'émergence de la Espriella pourrait aussi être comprise comme un « cheval de troie » de l'uribisme. La stratégie d'Uribe, qui pèse encore sur la vie politique colombienne, consisterait ainsi à parier sur un second tour entre Cepeda et de la Espriella, dans lequel le report de voix de la candidate officielle de l'uribisme devient indispensable pour que le candidat d'extrême droite puisse l'emporter. Il a d'ailleurs rapidement apporté son soutien à De la Espriella pour le second tour.
Palabras del expresidente Álvaro Uribe :
Colombianos, hemos perdido. Asumo humildemente mis responsabilidades. Colombia ha descubierto a una gran líder, con toda la vigencia hacia el futuro, Paloma Valencia.
Ganó el Dr. Abelardo De La Espriella. Cumplimos la palabra, votaremos…
— Álvaro Uribe Vélez (@AlvaroUribeVel) May 31, 2026
Ivan Cepeda : continuer de canaliser la profonde colère sociale qui a explosé en 2021
La campagne d'Ivan Cepeda, qui se présente en tandem avec la sénatrice et dirigeante indigène Aida Quilcué, a été principalement axée autour de la poursuite de la politique de l'actuel président Gustavo Petro. Cepeda a cherché à profiter de la popularité de ce dernier qui dispose de près de 48 % d'opinion favorable, un chiffre particulièrement élevé par rapport à ceux des précédents présidents colombiens en fin de mandat et qui témoigne d'une base électorale consolidée malgré les attaques en discrédit de la droite et l'extrême droite colombienne.
En grande partie porté par la puissante révolte de 2021, le mandat de Petro, initié en 2022, a été marqué par la mise en place de quelques réformes sociales et des mesures de redistribution partielles. Ces réformes, couplées à la rhétorique sociale de Petro ont eu comme principal objectif, non pas d'accéder aux revendications fondamentales des classes populaires, mais de canaliser la colère sociale qui s'était manifestée en 2021 et qui a fait trembler le régime et la bourgeoisie colombienne.
Petro et le Pacte historique ont ainsi cherché à consolider leur base électorale, comme en témoignent les résultats des dernières élections législatives qui se sont déroulées juste avant l'élection présidentielle et à l'issue desquelles le Pacte historique est arrivé en tête au Sénat, augmentant son nombre de sièges, sans toutefois disposer d'une majorité, même relative, du fait des différentes coalitions qui composent les groupes politiques au Sénat.
Toutefois, ces réformes n'ont absolument pas touché à la structure du capitalisme colombien et n'ont pas remis en cause les intérêts des grandes familles de la bourgeoisie colombienne. La Colombie demeure un des pays les plus inégalitaires au monde et le pays le plus inégalitaire d'Amérique latine, devant le Brésil. La réforme du travail menée par Pétro, si elle a accordé une augmentation du salaire minimum, n'a avancé sur aucune des revendications centrales de la classe ouvrière et n'a pas réduit le temps de travail ni proposé d'indexation des salaires sur l'inflation.
La même chose est vraie au sujet de la question agraire, problème politique fondamental en Colombie qui est à l'origine du plus long conflit armé depuis la fin de la Guerre froide, qui a vu s'opposer différentes guérillas marxistes à l'État colombien appuyé par les États-Unis. La réforme agraire menée par Petro, si elle a permis quelques redistributions partielles de terres aux paysans colombiens, n'a pas fondamentalement touché à la surconcentration des terres dans les mains de quelques grands propriétaires terriens.
Comme Petro avant lui, Ivan Cepeda a très précautionneusement rappelé lors de sa campagne qu'il ne viendrait pas contrarier les intérêts fondamentaux du patronat et de la bourgeoisie colombienne. Dans son meeting de fin de campagne dans la grande ville portuaire de Barranquilla sur la côte caraïbe, Cepeda s'est montré extrêmement rassurant et a rappelé « vouloir dialoguer avec tout le patronat, grand, moyen et petit » et a réaffirmé ne pas « être contre les patrons, mais vouloir construire une croissance économique qui profite à tous ».
Lors de la journée électorale de ce dimanche, Luis Carlos Sarmiento Angulo, un des hommes les plus riches du pays et figure du grand capital colombien, s'est d'ailleurs déclaré satisfait du mandat de Gustavo Petro au niveau économique, preuve que la politique de Petro n'a pas beaucoup inquiété les secteurs de la grande bourgeoisie colombienne.
Avec une faible réserve de voix, Cepeda va probablement chercher à élargir sa base électorale en donnant toujours plus de gages au centre-droit et en allant chercher encore plus le soutien de secteurs liés à la droite et à des secteurs des affaires. De plus, différentes figures du camp présidentiel et de la classe politique ont questionné la méthode de Cepeda de ne pas vouloir débattre une seule fois avec Abelardo de la Espriella.
Cette situation de profonde polarisation politique marque l'ensemble de la région. Au Brésil, au Chili, en Bolivie, au Salvador. S'il venait à remporter l'élection, De la Espriella viendrait s'ajouter à la liste des dirigeants d'extrême droite pantins des États-Unis qui participent aujourd'hui au « bouclier des Amériques », l'alliance mise en place par Donald Trump qui vise à raffermir plus que jamais la domination d'un impérialisme étasunien aujourd'hui en crise. Cela augurerait d'un nouveau cycle réactionnaire et de nouvelles attaques brutales contre les classes populaires en Colombie.
Si Cepeda venait à être élu, il poursuivrait la politique de canalisation des aspirations populaires menée par Petro dans un projet de conciliation directe avec les classes dirigeantes du pays et les grandes familles de la bourgeoisie colombienne, mais aussi avec l'impérialisme américain. Petro n'a en rien remis en cause la subordination de la Colombie à l'impérialisme étasunien. Après avoir été très vocal dans son opposition à Trump lors de l'enlèvement de Nicolás Maduro, le président colombien avait fini par être invité et reçu à la Maison Blanche et avait appelé à la coopération en cherchant à nouer des relations cordiales avec l'impérialisme. Le pays reste le seul pays d'Amérique latine à être partenaire de l'OTAN, les accords militaires avec les États-Unis sont toujours en vigueur et l'armée colombienne reste largement dépendante de Washington. Un tel projet de conciliation ne portera aucune atteinte aux intérêts des classes dominantes ni à la domination impérialiste à l'origine des principaux maux de la société colombienne.
Quel que soit le résultat au second tour, seule une nouvelle entrée en scène des masses ouvrières et populaires pourrait ouvrir la voie à une issue progressiste en Colombie et plus largement dans la région, à l'image de la vaste mobilisation actuellement menée en Bolivie par la classe ouvrière contre le gouvernement d'extrême droite de Rodrigo Paz.