La répression du soutien à Gaza ou le pourrissement moral des classes dominantes
Fri, 29 May 2026 16:06:09 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors que la répression des soutiens de la Palestine se durcit, les procès s'enchaînent, comme celui d'Anasse Kazib qui aura lieu le 25 juin. Ce qui se jouera dans les tribunaux est simple : d'un côté, la décrépitude morale des complices du génocide ; de l'autre, la force morale des militants solidaires de la Palestine.

Dans son livre Une étrange défaite, Didier Fassin note que les classes dominantes mondiales ont « consenti » au génocide de deux manières différentes :
La notion de consentement nécessite probablement une clarification. Elle comporte deux dimensions distinctes. La première est passive. C'est le fait de ne pas s'opposer à un projet. On permet donc qu'il s'accomplisse. La seconde est active. C'est le fait d'approuver ce projet. On apporte alors son concours à sa réalisation. Dans le cas de la guerre à Gaza, les deux dimensions se conjuguent. […] Lorsque le conseil d'administration d'un établissement d'enseignement supérieur rejette la possibilité d'un vote condamnant la destruction des universités et le meurtre de leurs professeurs, ils consentent passivement […] à la continuation de l'anéantissement du système éducatif et du monde académique palestiniens. En revanche, lorsque des chefs d'États se succèdent à Jérusalem pour affirmer le droit inconditionnel d'Israël à se défendre ou lorsque leurs gouvernements lui envoient massivement des armements, des bombes ou des avions, ils consentent activement à ce que des limites ne soient pas données à l'intervention de représailles […] alors même que les dirigeants et les militaires israéliens déclarent publiquement qu'il n'y a pas d'innocents à Gaza [1].
Dans le cas français, le consentement au génocide n'a jamais été passif. Aux premiers jours du génocide, Macron avait été jusqu'à proposer de mobiliser la coalition anti-Daech pour participer aux massacres des Palestiniens. Si la proposition a été écartée, l'impérialisme français a activement consenti à la destruction de Gaza en livrant au moins 525 cargaisons d'équipements militaires à Israël depuis octobre 2023. Derrière la reconnaissance hypocrite d'un État palestinien par Emmanuel Macron, la répression de la solidarité avec Gaza constitue sans doute le geste le plus clair du soutien de l'impérialisme français à Israël, en dépit de tensions occasionnelles avec Tel-Aviv au sujet du Liban.
Dans son livre, Fassin tente d'expliquer les causes de ce consentement. Il mentionne évidemment la mémoire de l'extermination des juifs d'Europe par le régime nazi et ses instrumentalisations mais aussi les liens militaro-économiques des puissances occidentales avec Israël et le projet de « créer un grand marché régional qui suppose une normalisation des relations [2] » avec les régimes réactionnaires arabes, porté par les États-Unis. Soit, pour dire les choses clairement, l'ordre impérialiste au Moyen-Orient dont Israël est la clef de voûte depuis les premiers jours de la colonisation de la Palestine, d'abord sous l'égide des Britanniques, puis de la France et, enfin, des États-Unis. Mais Fassin insiste surtout sur cette « immense béance dans l'ordre moral du monde [3] » provoquée par le génocide et la répression de ceux qui le dénoncent :
L'acquiescement à la guerre à Gaza et à ses conséquences tragiques rend pour longtemps illégitime et inopérante l'invocation des droits humains et de la raison humanitaire par celles et ceux qui ont participé à cette abdication morale, même s'il faut reconnaître que leurs deux poids deux mesures, sur bien des terrains, y compris dans leur propre pays, leur a depuis longtemps fait perdre tout crédit dans ce domaine. Le monde occidental aura apporté son soutien presque inconditionnel non seulement à l'élimination d'une large part de la population palestinienne, et notamment de la génération qui en représente l'espoir et l'avenir, mais aussi à l'effacement de tout ce qui fait l'âme d'un peuple [4].
Pour comprendre cette crise morale dont parle Fassin, on peut s'arrêter sur la notion de la « raison d'État. » Si elle a été mobilisée notamment en Allemagne pour justifier le soutien inconditionnel à Israël, elle peut tout aussi bien s'appliquer aux autres États impérialistes dont les intérêts réactionnaires dans la région (de la sécurité des routes commerciales aux flux énergétiques et financiers) constituent la raison d'être de leur soutien au génocide et à la colonisation. Dans un livre publié récemment, Enzo Traverso problématise précisément cette notion et note qu'elle est travaillée par une ambiguïté fondamentale.
Traverso s'appuie sur la définition qu'en donne l'historien Norberto Bobbio : « Par raison d'État, on entend un ensemble de principes et de maximes selon lesquels des actions qui seraient injustifiables si elles étaient commises par un seul individu sont non seulement justifiées mais parfois exaltées et glorifiées si elles sont accomplies par le prince ou par quiconque exerce le pouvoir au nom de l'État [5]. » Et Traverso d'ajouter : lorsqu'on « invoque sa propre Staatsraison pour justifier son soutien absolu à Israël », « on admet implicitement le caractère moralement douteux de sa politique [6]. »
On peut ajouter plusieurs choses. La définition de Bobbio insiste aussi sur le renversement des valeurs propre à la logique de la raison d'État : ses crimes ne sont pas seulement justifiés mais « parfois exaltés et glorifiés. » Et c'est ce à quoi nous avons assisté. Dans les médias bourgeois, « l'armée la plus morale du monde » recevait des louanges en raison des soi-disant « ordres d'évacuation » qu'elle distribuait aux Gazaouis, avant de bombarder les routes qu'ils empruntaient pour fuir, ou de ses frappes de « précision ». L'attaque des bipers au Liban a suscité une vague d'enthousiasme délirant sur les plateaux de télévision au sujet de la supériorité technologique d'Israël. La presse a même loué les distributions alimentaires organisées par Israël au moment même où l'État colonial armait des anciens d'al-Qaïda et de l'État islamique au Sinaï pour piller les convois humanitaires et construisait des sites concentrationnaires dans la bande de Gaza, théâtres d'insoutenables massacres de la faim. Alors que l'État français poursuit ceux et celles qui dénoncent le génocide à Gaza en utilisant « l'apologie du terrorisme », le soutien à Israël est de son côté inséparable d'une apologie du génocide.
Mais il n'en va pas que des « moyens ». Comme Traverso le rappelle, la raison d'État renvoie chez les penseurs politiques de la Renaissance aux « grandes actions » des puissants et aux intérêts suprêmes du pouvoir. « Il n'y a rien qui fasse tant estimer un Prince que parachever hautes et magnanimes entreprises et donner de soi exemples dignes de mémoire [7] » écrivait Machiavel. La raison d'État agit ainsi comme un révélateur des priorités que se donnent les classes dominantes. Avec Gaza, la bourgeoisie a admis qu'elle considérait comme un but supérieur d'aider au massacre d'une centaine de milliers de Palestiniens, qui justifiait de liquider les principes hypocrites qu'elle avait elle-même érigés en règles, qu'il s'agisse du droit international, qui a œuvré à légitimer la colonisation, ou, sur la scène intérieure, de la garantie formelle de certains droits politiques. Avec Gaza, elle proclame qu'aucun massacre n'est trop odieux pour imposer ses intérêts dans une région stratégique pour l'accumulation capitaliste mondiale.
En un mot, le génocide à Gaza consacre trois dynamiques : la suspension d'un ordre moral qui était déjà en décomposition, une inversion monstrueuse des valeurs éthiques et la nature absolument réactionnaire de ce qu'il reste à la bourgeoisie de projet historique. Pour renverser la formule de Machiavel, ces crimes sont eux-aussi « dignes de mémoire » et l'histoire les jugera.
Mais face à la raison d'État des complices du génocide, le mouvement de solidarité avec la Palestine a fait naître une puissante contre-tendance à cette faillite morale absolue. Dans les mots de Mishra, la solidarité avec Gaza est « l'évènement fondateur d'une conscience politique et éthique au XXIe siècle [8] » qui a adressé un « défi moral » aux complices du génocide. Et c'est bien pour ce « défi moral », que tant de militants sont criminalisés, à commencer par les Palestiniens en exil, à l'instar de Ramy Shaath, qui fait l'objet d'un acharnement raciste de la part de l'État français.
Ce qui se joue dans les procès de Jean-Paul Delescaut, d'Olivia Zemor, de Rima Hassan, le 7 juillet, d'Omar Alsoumi, en décembre, ou d'Anasse Kazib et d'un autre camarade de Révolution Permanente, le 25 juin, c'est en dernière instance la volonté d'État d'écraser cette « conscience politique et éthique » qui met au jour l'illégitimité totale des classes dominantes à diriger quoi que ce soit et qui porte en elle un formidable pouvoir de corrosion : la conviction internationaliste de ceux et celles qui ont dénoncé les crimes et la politique de leurs propres classes dirigeantes à l'heure où elles se réarment massivement ; une solidarité anti-coloniale qui constitue une menace directe pour les intérêts de l'impérialisme français.
Car la France n'a pas attendu qu'Israël enlève les militants des flottilles à des milliers de kilomètres de Gaza dans une impunité totale, pour déporter en métropole ses opposants dans les colonies d'Outre-Mer et le reste de son Empire. Dernier exemple en date : la déportation des leaders du mouvement indépendantiste kanak, lors des révoltes de 2024, loin de la Kanaky où l'État français conduit depuis des décennies une politique brutale de colonialisme de peuplement. Des méthodes qu'Israël remobilise à son tour, avec la bénédiction des grandes puissances impérialistes.
Avec les grèves générales anti-coloniales italiennes, le mouvement pour la Palestine a introduit un facteur de polarisation dans la situation internationale et, de Paris à Rome, les États sentent qu'ils ne sont plus aussi libres de leur mouvement qu'auparavant. La répression de la solidarité anti-coloniale vise ainsi à rétablir, pour renverser la célèbre formule de Fanon, un « programme d'ordre absolu » qui s'étendra, tôt ou tard, à toutes les forces qui contestent l'orientation politique de la bourgeoisie française. Ce qui se jouera dans les tribunaux est donc simple : d'un côté, la force répressive de la raison d'État ; de l'autre, la force morale des militants solidaires de la Palestine. Mais lors de l'audience, il y aura deux procès : celui que le gouvernement veut intenter à quiconque remet en cause la ligne du quai d'Orsay et celui de la complicité de ce même gouvernement avec le premier génocide retransmis en direct aux yeux du monde entier.
Le procès d'Anasse Kazib du 25 juin et ceux des autres voix pro-palestiniennes constituent ainsi des moments importants de la lutte en soutien au peuple palestinien. À cette occasion, Révolution Permanente organise une grande soirée contre la répression du soutien à Gaza le 18 juin à Saint-Denis, en présence de Rima Hassan, d'Elsa Marcel, de Myriam Bregman, député du PTS en Argentine et personnalité politique la plus populaire du pays, et d'Anasse Kazib. L'évènement sera suivi d'un concert de Médine. Il faudra être le plus nombreux possible pour réaffirmer, tant qu'il le faudra, que dénoncer un génocide n'est pas un crime.
[1] Didier Fassin, Une étrange défaite : sur le consentement à l'écrasement de Gaza, Paris, la Découverte, 2024, p. 8-9.
[2] Ibid., p. 158.
[3] Ibid., p. 5.
[4] Ibid., p. 139-140.
[5] Norberto Bobbio, Teoria generale della politica, Turin, Einaudi, 1999, p. 199. Cité par Traverso.
[6] Enzo Traverso, Gaza devant l'histoire, Montréal, Lux éditeur, 2024, p. 53-54.
[7] Nicolas Machiavel, Le Prince, dans Œuvres complètes, 1952, Paris, Gallimard, p. 356.
[8] Pankaj Mishra, Le monde après Gaza, Paris Veules-les-Roses, Zulma, 2025, p. 49.