Retour

Bolivie. Entre promesse de « dialogue » et menace d'état de siège, les mobilisations massives continuent

Thu, 28 May 2026 20:48:20 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Malgré la répression, le mouvement en Bolivie continue de paralyser tout le pays, avec plus de 150 blocages sur le territoire national. Les mobilisations exigent la démission de Rodrigo Paz et la fin de sa politique austéritaire et néolibérale. Pendant ce temps, le parlement autorise le gouvernement à recourir à l'État de siège.

Le week-end dernier, environ 3 000 hommes et 200 véhicules de la police et de l'armée boliviennes ont mené une opération baptisée « Couloir humanitaire des drapeaux blancs » dans les villes d'Oruro, d'El Alto et de La Paz, dans le but de reprendre le contrôle de certains points stratégiques, comme l'aéroport national, et de débloquer les points de blocage organisés par la mobilisation, l'une des principales formes de lutte dans le mouvement actuel contre le gouvernement.

La propagande du gouvernement vise à faire passer l'opération pour une mission humanitaire, un euphémisme pour masquer son caractère militaire et répressif, et l'objectif de démanteler certains des barrages routiers qui, depuis maintenant un mois, tiennent en échec l'exécutif installé dans la capitale administrative du pays. Ainsi, les organisations font état de six blessés et d'un jeune homme de 24 ans, Victor Cruz Quispe, tué par balle au cours de l'opération : la sixième victime confirmée depuis le début des manifestations, qui comptent par ailleurs plusieurs centaines de blessés.

Les coups de feu tirés par les forces de l'ordre font écho aux massacres de 2019, lorsque, à Sacaba et dans le district de Senkata (El Alto), la police a tiré sur la foule de manifestants qui se mobilisaient contre le coup d'Etat de Jeanine Añez. Ce crime, resté impuni, a fait plus de 20 morts et des centaines de blessés et reste encore aujourd'hui une plaie ouverte dans le ressenti de l'opinion publique, raison pour laquelle il est probable que la répression de la récente mobilisation provoque une radicalisation supplémentaire de la population civile.

Une pression plus forte que jamais de la base sur les directions syndicales

Bien que, grâce à l'opération « banderas blancas », les forces de l'ordre aient réussi à forcer le passage d'un convoi réduit de denrées alimentaires, de carburant et de médicaments, celle-ci a globalement été un échec. Les manifestants ont immédiatement reconstruit les barricades derrière eux, tandis que les blocages continuent de se multiplier dans tout le pays : on en comptait plus de 150 dans tout le pays ce mercredi, une hausse énorme de la mobilisation alors qu'on en comptait encore 60 ce lundi 25 mai. A cela, il faut ajouter l'action conjointe des syndicats des transports, des mineurs, des confédérations d'agriculteurs et des organisations de peuples originaires et des conseils de quartiers qui, sous la pression de la base, sont poussés à élargir la mobilisation.

Dans ce cadre, de nombreux points de blocages et d'assemblées populaires appellent directement à arrêter toute négociation avec le gouvernement. Le secrétaire général de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) expliquait ce mardi à la télévision bolivienne que la pression de la base est telle que son syndicat perd chaque jour plus le contrôle sur la mobilisation. Au micro de l'émission Detras de la Verdad, le dirigeant syndical explique : « on nous accuse d'être des traîtres, on a été dépassé par les bases, on demande la démission de Paz, on ne peut plus aller négocier. La base ne nous le permettrait pas. »

Ce phénomène anti bureaucratique profond est présent dans de larges couches de la base de la mobilisation, qui met profondément à la défensive les directions syndicales qui avaient souhaité négocier avec le gouvernement Paz. De son côté, le gouvernement est tous les jours plus visé par la pression de la mobilisation. Rodrigo Paz a dû clarifier à la télévision publique que sa famille n'avait pas fui du pays, malgré ce qu'affirment les rumeurs. Une situation de profonde fébrilité, face à laquelle le président bolivien est allé jusqu'à diviser par deux son propre salaire pour chercher à s'appuyer sur des gestes symboliques.

Menace d'état de siège et négociations pour briser le mouvement

En parallèle, le gouvernement est parvenu à obtenir de la part du parlement la dérogation d'une loi qui restreignait l'accès à l'utilisation de l'état de siège, un premier pas potentiel vers une militarisation du conflit par le gouvernement Bolivien, ce qui constituerait un saut historique dans la répression. Pour l'instant cependant, c'est sur le dialogue que parie le gouvernement pour tenter d'arrêter la mobilisation, craignant qu'une déclaration de l'état de siège ouvre la voie à une radicalisation de la mobilisation.

Conscientes du risque d'une nouvelle trahison de la part des bureaucraties syndicales, les franges les plus radicales du mouvement ont lancé un processus d'auto-organisation à la base, à partir des assemblées populaires convoquées autour des barrages routiers. Ce processus est le fruit d'une profonde méfiance envers les directions syndicales, qui, dans plusieurs localités, ont été expressément appelées à ne pas céder aux négociations et à maintenir les positions adoptées au début de la mobilisation, à savoir la démission du gouvernement actuel, la condamnation de la criminalisation et de la répression des manifestations, ainsi que d'autres revendications concernant l'augmentation des salaires, la redistribution des terres, la baisse du coût de la vie et les conditions de vie matérielles des classes populaires. À Desaguadero, à la frontière avec le Pérou, face à la passivité de la direction, les travailleurs du secteur des transports ont convoqué une assemblée pour décréter le blocage total des marchandises entrant et sortant de la frontière.

Sous pression, les dirigeants des confédérations syndicales ont également déclaré refuser toute perspective de négociation avec le gouvernement, au moins tant que la persécution politique de leurs dirigeants n'aura pas pris fin – comme dans le cas de Mario Argollo, secrétaire exécutif de la COB actuellement en exil. Dans le même temps, les récentes déclarations de Rodrigo Paz laissent entendre que les mandats d'arrêt pourraient être levés et que les premiers contacts ont déjà eu lieu avec les directions syndicales, qui sont censées représenter des centaines de milliers de travailleurs à travers tout le pays et qui, malgré cela, envisagent la possibilité de conclure des accords dans leur dos.

D'ailleurs, c'est ce qui s'est déjà produit lors de la vague de manifestations de décembre-janvier, qui a culminé avec la marche « Bolivia no se vende » organisée le 5 janvier par la COB, après un appel à la grève générale illimitée lancé par la COB elle-même le 19 décembre, l'occupation de La Paz par la confédération des mineurs, le 23 décembre, et une vague de manifestations dans le département de Cochabamba, le 26 décembre. En janvier, malgré les 57 barrages actifs dans tout le pays, la Central Obrera Boliviana a choisi de négocier avec le gouvernement, obtenant l'abrogation du décret 5503 qui avait déclenché les manifestations, mais le maintien formel du volet économique et d'austérité de la réforme ; notamment la suppression des subventions sur les carburants, une mesure qui a entraîné une forte dévaluation de la monnaie et une hausse de l'inflation, ainsi qu'une pénurie de biens de première nécessité dans tout le pays [1].

Face à la possibilité d'une nouvelle trahison de la part des directions syndicales, il est indispensable de favoriser le développement des formes d'auto-organisation par la base, à travers lesquelles les travailleurs doivent chercher à unifier la base du mouvement, en incluant les secteurs de la société qui ne sont pas encore impliqués, afin de faire front commun et dégager enfin le président Rodrigo Paz. C'est ce que porte la LOR-CI, organisation sœur d RP en Bolivie, et ce que défendait cette semaine une représentante de l'assemblée du district 8 de Senkata à El Alto, où des centaines de personnes s'organisent de manière autonome pour dénoncer les manquements de la junta de vecinos, le comité de quartier censé coordonner la mobilisation au niveau local, appelant à mettre en œuvre la grève générale pour dégager Paz.


[1] Sous le précédent gouvernement Arce, l'inflation avait déjà atteint son plus haut niveau depuis 40 ans, tandis que ces derniers mois, le prix de l'essence a augmenté de 86 % et celui du diesel de 162 %, rendant rapidement Rodrigo Paz très impopulaire, d'autant plus face aux mesures néolibérales de flexibilisation du marché du travail, de privatisation des terres et de défiscalisation des grandes fortunes voulues par son exécutif.

/ / / / / / /