Léninistes, mais pas trop : à propos d'un article de la Cause du peuple
Thu, 28 May 2026 18:12:40 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalSurprise, la Cause du peuple attaque encore les trotskystes. Cette fois, au-delà des calomnies habituelles, le journal maoïste prétend carrément défendre les principes du marxisme révolutionnaire et du léninisme. C'est raté.

Ces derniers mois on a pu lire tout et son contraire sur le trotskysme dans les colonnes de la Cause du peuple, qui n'hésite pas à assimiler Révolution Permanente à la réaction, voire aux « milices » fascistes, sans probablement y croire elle-même. Dans son dernier texte, la publication maoïste entend traiter du trotskysme, en amalgamant pour cela l'ensemble de ses composantes, quelles que soient leurs divergences profondes. Le procédé lui permet de débattre avec la position qui lui convient le mieux sur chacun des sujets abordés et d'assimiler des organisations qui défendent une stricte indépendance de classe à des courants passés armes et bagages au réformisme.
Parce qu'elle soulève malgré elle des débats intéressants, et éclaire surtout la confusion du courant maoïste, nous avons choisi de revenir en quelques pages sur cette polémique. Pour ne pas rentrer dans les multiples sous-débats internes au trotskysme – concernant la pratique dans le mouvement ouvrier, le rapport aux luttes de libération nationale ou encore l'articulation entre lutte contre les oppressions et l'exploitation, dont nous avons souvent débattu dans nos colonnes -, nous répondrons ici depuis notre propre conception du marxisme révolutionnaire, et des tâches pour sa reconstruction en France et à l'internationale.
Leur dialectique et la nôtre
Pour entamer sa polémique, la Cause du peuple commence par se draper d'une pseudo-orthodoxie théorique. Le péché originel du trotskysme tiendrait à son manque de « dialectique », à la différence du léninisme. On pourrait a priori s'entendre sur l'importance de la dialectique dans la méthode marxiste, sans bien comprendre les reproches adressés à Trotsky sur ce point, puisque ce dernier a produit certaines des polémiques les plus acérées en soutien à la dialectique, notamment face à la bureaucratie stalinienne, qui transformait cette dernière en une arme de justification massive de ses pires compromissions [1]. En fait, on comprend très vite que c'est là que se situe précisément le problème. Malgré les formulations embrouillées de l'article [2], pour son auteur, la dialectique se résume en effet à la capacité de discerner entre « contradiction principale » et « contradiction secondaire ». Ce mantra maoïste a l'avantage d'être compréhensible par un enfant de sept ans, le problème c'est qu'il n'a pas grand-chose à voir avec le marxisme. Plus qu'une « élaboration » théorique, il s'agit avant tout du bricolage d'une bureaucratie qui a cherché à justifier théoriquement ses tournants à 180 degrés et la liquidation d'une position d'indépendance de classe.
Dans la plus pure tradition stalinienne, cette logique étapiste sépare mécaniquement les luttes démocratiques de la question de la révolution socialiste. Remplie d'illusions sur la capacité de la bourgeoisie nationale à conduire jusqu'à son terme la lutte de libération nationale ou les tâches démocratiques dans les pays que les staliniens jugeaient « trop arriérés » pour la révolution socialiste, elle permet de mettre de côté la lutte de classes tout en abandonnant la question nationale à des directions bourgeoises, malgré leurs compromissions avec l'oppresseur impérialiste. On ne se lancera pas ici dans l'histoire de l'attitude du Parti communiste chinois stalinisé et de Mao à l'égard du nationalisme bourgeois de Tchang Kai-Shek. Mais pour résumer brièvement, l'on peut rappeler que cette logique avait déjà été, au milieu des années 1920, imposée par les bureaucrates staliniens, qui avaient ordonné aux communistes de se dissoudre dans le Guomindang. De crainte que le processus révolutionnaire d'alors ne débouche sur une réforme agraire ou un pouvoir ouvrier, ce dernier finira par massacrer la classe ouvrière à Shanghai et Canton en 1927. Après une décennie de guerre civile, pendant laquelle Tchang Kai-Shek assassine ses opposants plutôt que de contrer l'impérialisme japonais qui avance en Mandchourie et dans le Hubei, la direction maoïste renoue avec cette stratégie après l'invasion japonaise de 1937 tout en l'enrobant du vernis pseudo-théorique qui séduit tant l'auteur de l'article [3]. Sans surprise, cette stratégie échoue à nouveau [4] et, en 1947, pour résister à l'assaut du Guomindang qui finit par se retourner contre les communistes, Mao est finalement contraint de l'abandonner en mobilisant les masses, qu'il a maintenues passives durant l'occupation japonaise, autour de la perspective de la réforme agraire et de la lutte contre la bourgeoisie [5] Ainsi, c'est contre la séparation mécanique entre « contradiction principale » et « contradiction secondaire » que la révolution chinoise a pu se développer en 1949.
Revendiquer cette approche aujourd'hui est d'autant plus anachronique que la classe ouvrière s'est développée comme jamais à l'échelle mondiale. Tandis que pour la Cause du peuple, « la contradiction principale à l'époque de l'impérialisme est celle qui oppose les pays opprimés aux pays impérialistes », la position trotskyste part au contraire d'un principe léniniste fondamental, l'actualité de la révolution socialiste. Elle considère justement que dans la période impérialiste, la lutte pour la résolution des questions démocratiques structurelles des pays opprimés (réforme agraire, indépendance nationale) est indissociable de la lutte contre le capitalisme, qui s'étend désormais sur toute la planète. La théorie de la révolution permanente systématise cette idée. Elle ne réduit en rien les luttes de libération nationale à la lutte contre le capitalisme, comme nous avons pu en débattre avec Lutte ouvrière [6], mais elle pose en revanche des principes clairs pour mener ces luttes jusqu'au bout, à commencer par la défense intransigeante de l'indépendance de classe. C'est là une différence fondamentale avec le soi-disant « léninisme » de la Cause du peuple. Car si Lénine avait appliqué la logique décrite, la révolution russe aurait été tout bonnement impossible : sauf à considérer que les bolchéviks avaient tort de maintenir une indépendance totale à l'égard de Kerensky ; de s'opposer à la bourgeoisie libérale russe ou aux socialistes-révolutionnaires ; d'appeler les travailleurs à accomplir eux-mêmes les tâches démocratiques qui se posaient dans la Russie tsariste ; et, en dernière instance, de prendre le pouvoir. L'idée de contradiction principale et de contradiction secondaire avaient d'ailleurs des défenseurs en Russie, le courant menchévique, convaincu que l'heure n'était pas à affronter la bourgeoisie. Chacun son truc.
Le débat n'est pas simplement historique, il permet de fonder une approche anti-impérialiste et révolutionnaire conséquente. Dans le cas des luttes de libération nationale par exemple, la position défendue par les trotskystes consiste à se situer inconditionnellement dans le camp de la nation opprimée, tout en défendant une indépendance politique vis-à-vis de ses directions. Cette posture est décisive pour pouvoir défendre une politique ouvrière et révolutionnaire, comme nous le rappelions à l'occasion d'une polémique avec le QG Décolonial. C'est ce qui permet aux révolutionnaires de défendre la libération de la Palestine sans se rallier de façon acritique à des directions que la Cause du peuple définit comme « idéologiquement réactionnaires » et au « contenu qui correspond à la bourgeoisie nationale », mais vis-à-vis desquelles elle juge inutile de formuler la moindre délimitation politique, par exemple en formulant ce que serait une stratégie ouvrière et révolutionnaire pour la libération de la Palestine. C'est cette position qui permet de défendre la défaite des États-Unis dans la guerre contre l'Iran, contre toute position qui renverrait dos-à-dos l'impérialisme et le régime islamique, sans pour autant redorer le blason de ce dernier. Enfin, c'est cette position qui permet de défendre le Venezuela face à une agression sans placer une confiance aveugle dans le régime de Maduro, par exemple en l'appelant à « déclarer la guerre populaire prolongée » au moment même où celui-ci cédait sur toute la ligne aux exigences de l'impérialisme. Bref, ce qui sépare la « dialectique » trotskyste du bricolage maoïste, c'est ce qui sépare une position révolutionnaire d'une politique opportuniste, à la remorque du moindre régime qui se trouve en prise avec l'impérialisme [7].
Lénine et les élections : une position opportuniste ?
Parce que Lénine a bon dos, la Cause du peuple poursuit en s'attaquant à la participation des révolutionnaires aux élections, jugeant que le révolutionnaire russe ne l'aurait défendu que « dans un contexte où le concept même de vote était une conquête révolutionnaire pour les masses et son avant-garde, au sortir d'une autocratie particulièrement brutale et anti-démocratique. » Ces conditions étant révolues, la participation de nombreux courants trotskystes aux élections serait le signe de leur opportunisme. Manque de chance, dans « La maladie infantile du communisme (Le « gauchisme »), en 1920, Lénine polémique précisément contre les communistes de gauche en Hollande, en Italie et en Allemagne, un pays où le crétinisme parlementaire socialiste avait été poussé particulièrement loin, sans que cela ne remette en question, pour la direction de la IIIe Internationale, l'enjeu d'y investir le terrain électoral. À l'époque, Lénine expliquait qu'il « ne serait pas simplement déraisonnable » mais « franchement criminel » d'éluder « le problème ardu de l'utilisation des parlements réactionnaires à des fins révolutionnaires [8] ». Pour Lénine, la participation aux élections était un enjeu clé, lié à la nécessité d'opposer partout aux réformistes bourgeois un programme et une perspective ouvrière et révolutionnaire, en phase avec les considérations de la IIIème Internationale et son objectif stratégique de « conquérir les masses ».
L'idée que la participation aux élections était liée au caractère « subversif » du vote dans un contexte précis est ainsi très éloignée de la logique qui prédominait dans les débats de l'Internationale à l'époque. Sur ce sujet, Lénine disait même l'exact contraire : « c'est justement parce qu'en Europe occidentale la masse des ouvriers et, plus encore, des petits paysans est beaucoup plus qu'en Russie pénétrée de préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires que les communistes peuvent (et doivent) uniquement du sein d'institutions comme les parlements bourgeois, poursuivre une campagne opiniâtre de longue haleine, et qui ne reculerait devant aucune difficulté, pour dénoncer, dissiper, vaincre ces préjugés [9]. » Par-delà l'expérience des bolchéviques, on peut évoquer des exemples contemporains de l'importance d'une telle politique. Ainsi, en Argentine, où le maoïsme s'est largement adapté au péronisme, allant jusqu'à soutenir et participer à la coalition du Frente de Todos en 2019 [10], l'existence d'un front électoral des organisations trotskystes, le FIT-U, a permis de faire exister un espace d'indépendance de classe dans la sphère politique nationale. Dans ce cadre, Myriam Bregman, la porte-parole du PTS, organisation sœur de Révolution Permanente, est d'ailleurs récemment devenue la personnalité politique la plus populaire dans le pays sur fond de crise du gouvernement Milei et de passivité traître (voire de collaboration active) de « l'opposition » péroniste. Si cette dynamique a été rendue possible, c'est parce que le PTS a su utiliser les élections pour faire entendre une opposition révolutionnaire et intransigeante à Milei comme aux gouvernements qui l'a précédé, tout en articulant cette politique a une présence active dans toutes les luttes, pour y organiser l'affrontement et développer l'auto-organisation : les mobilisations ouvrières, des luttes de Zanon et Madygraf, se sont soldées par l'expropriation des entreprises, désormais sous contrôle ouvrier, à la grève de Lear en 2014, en passant plus récemment par les grèves avec occupation de Lustramax ou Fate ; les luttes féministes pour le droit à l'avortement et étudiantes ; la mobilisation des familles populaires de Guernica, etc. Face à Milei, le parti a été à l'avant-garde de la résistance, aux côtés des retraités, de la jeunesse, ou encore en prenant la tête d'une grande campagne contre la réforme du travail. Un combat mené en opposition ouverte avec la bureaucratie syndicale et malgré la répression violente, qui a blessé gravement plusieurs militants.
Plus loin, la Cause du peuple finit cependant par assumer plus clairement que son anti-électoralisme n'a pas grand-chose à voir avec le léninisme. Mettant sur le même plan les conseillers municipaux de Révolution Permanente, qui siègent dans l'opposition à la majorité insoumise à Saint-Denis, et un député LFI, l'article note que « les révolutionnaires avec des prérogatives confiées par l'État ne sont plus du côté de la classe, car ces prérogatives viennent avec des responsabilités d'agents de l'État. » En d'autres termes, la participation aux institutions bourgeoises serait directement une trahison de classe. La phrase est écrite à la légère, car on n'imagine pas la Cause du peuple qualifier les Partis communistes des années 1920 ou 1930 et leurs députés « d'agents de la bourgeoisie ». Mas surtout, cette posture entre en contradiction avec d'autres position des maoïstes. Dans les universités, où les militants maoïstes militent au sein de la FSE, ces derniers ont par exemple montré ces derniers mois qu'ils n'avaient aucun souci, non seulement à participer aux élections étudiantes du CROUS, mais également à y mener des alliances avec la branche étudiante de LFI pour espérer récupérer quelques sièges au CNOUS. Portant un programme totalement syndicaliste, la FSE est d'ailleurs allée jusqu'à dénoncer dans la campagne le fait de défendre des revendications anticapitalistes. Sur un autre terrain, le journal n'a aucun souci à revendiquer l'expérience du Front populaire de 1936, qualifié d'« application française de la tactique de Front uni contre le fascisme de l'Internationale Communiste ». Pourtant, il s'agit de l'incarnation la plus emblématique d'une politique électorale de collaboration de classes, entre le Parti communiste, la SFIO et le Parti radical, parti historique de la bourgeoisie française. Scellée pour faciliter l'alliance entre la bureaucratie soviétique et l'État français, ce front électoral avec une force impérialiste revenait sur tous les principes édictés par l'Internationale communiste dans ses premiers Congrès, et a permis de liquider les potentialités révolutionnaires de la situation, qui se sont cristallisées dans les grandes grèves de juin 1936, et de réprimer durement le mouvement anti-colonial [11]. Bref, comme souvent, la posture de la Cause du peuple ne sert qu'à masquer l'incapacité à défendre une position révolutionnaire conséquente sur la participation aux élections, en oscillant dans les faits entre rhétorique gauchiste et pratique adaptée aux institutions, « radicalisme » de façade et soutien aux politiques staliniennes les plus droitières. On le sait depuis longtemps, le « marxiste » le plus sectaire est toujours « un opportuniste qui a peur de lui-même »…
La révolution au XXIe siècle
La critique grossière du trotskysme culmine dans une ultime saillie contre l'hypothèse stratégique de la grève générale insurrectionnelle, assimilée à l'attente passive du « Grand soir ». Au contraire, pour les maoïstes, « la révolution est une (…) guerre civile entre deux parties de la population », et « commencer par la grève générale » ce serait « vouloir commencer par la fin, prendre le processus à l'envers, et donc être beaucoup trop en avance par rapport aux conditions objectives du développement de la révolution. » Le propos est confus, mais on imagine grossièrement l'idée : la perspective stratégique des trotskystes les condamnerait au syndicalisme et à l'électoralisme en attendant les conditions de la grève générale politique, tandis que les maoïstes engageraient dès à présent le processus révolutionnaire, en entrant dans une logique de confrontation « prolongée » avec l'État. La discussion de l'hypothèse stratégique maoïste – son substitutisme politique, sa subordination de la politique au militaire, son abandon de l'auto-organisation ouvrière au profit d'un parti-armée ouvrant la voie à des États ouvriers déformés - excède en partie le cadre de cet article, d'autant plus que la Cause du peuple se garde bien de la fonder concrètement, mais nous pouvons dire quelques mots sur la critique formulée ici [12].
D'abord, en opposant une pratique quotidienne syndicale et électorale et l'horizon révolutionnaire de la grève générale, les maoïstes caricaturent la position trotskyste. Si certains courants ont pu s'adapter aux bureaucraties syndicales ou à la démocratie bourgeoise (que les staliniens ont quant à eux ouvertement défendus), ces déviations n'ont pas grand-chose à voir avec la logique de la grève générale politique, qui découle du constat que c'est non seulement dans des grèves que le prolétariat « se dresse sur ses jambes, se rassemble en un tout uni, commence à se sentir et à se concevoir lui-même comme une classe, comme une force historique vivante », mais surtout que c'est depuis ses position dans la production (au sens large) qu'il est capable d'ouvrir une situation de double-pouvoir, en articulant un pouvoir auto-organisé alternatif à celui de la bourgeoisie qui, sous la direction politique d'un parti révolutionnaire, peut ouvrir la voie à la conquête révolutionnaire du pouvoir d'État. A l'origine, cette hypothèse stratégique s'est par ailleurs forgée précisément contre le « radicalisme passif » d'un Kautsky [13], en s'articulant à un ensemble de tâches préparatoires révolutionnaires, à mener au travers de chacun des combats partiels qui préparent inévitablement l'arrivée d'une situation révolutionnaire, et à l'épreuve desquels peut se forger un parti révolutionnaire.
Ces tâches préparatoires incluent le fait d'intervenir dans chaque mobilisation ouvrière et populaire pour chercher à en faire un point d'appui pour avancer vers la perspective de la révolution, en luttant contre les bureaucraties, développant l'auto-organisation, cherchant à arracher des victoires, et à les utiliser au profit de la construction d'un parti révolutionnaire. Elles doivent se traduire, par exemple, par la construction de courants anti-bureaucratiques dans les syndicats et d'organisations de jeunesses anticapitalistes et révolutionnaires, permettant de conquérir par ce biais des positions dans des lieux de production et d'étude. C'est la politique que nous avons mené dans le cadre d'expériences telles que le Pôle Saint-Lazare lors du mouvement des Gilets jaunes, la Coordination RATP-SNCF en 2019-2020, la grève de Total Grandpuits ou encore le Réseau pour la grève générale dans la bataille des retraites [14]. Elles impliquent aussi de renforcer les idées internationalistes et anti-impérialistes avec une boussole d'indépendance de classe, comme nous le faisons dans le mouvement Palestine ou en luttant contre la militarisation dans les universités, depuis les entreprises et au sein de la coalition Guerre à la guerre ; d'organiser la solidarité face à la répression d'État, qu'elle frappe les jeunes révoltés des quartiers populaires en 2023, les manifestants, les soutiens de la Palestine ou des figures comme Mariam Abu Daqqa ou Georges Ibrahim Abdallah ; ou encore d'œuvrer à l'unité de la classe ouvrière en luttant contre les oppressions en son sein, et en faisant de ce combat un point d'appui pour nouer des alliances stratégiques avec les mouvements féministes, antiracistes ou écologistes.
Face à cette stratégie, qui s'ancre dans les dynamiques réelles de la lutte de classes des dernières années, et qui est selon nous la voie pour la construction d'une gauche révolutionnaire en France et pour forger l'avant-garde dans une perspective d'indépendance de classe, la Cause du peuple défend un projet de « guerre civile » totalement abstrait, dont on voit mal comment il pourrait être autre chose que de l'aventurisme ultra-gauche. Ce décalage est d'autant plus fort que la pratique des maoïstes eux-mêmes est assez loin des principes dont ils se revendiquent. Au-delà du folklore des promesses de futures guérillas, les interventions de ses militants ces dernières années ont oscillé entre radicalisme impuissant de l'action coup de poing et initiatives minimales, sans articulation claire avec la perspective révolutionnaire, qu'il s'agisse d'actions évoquant l'action associative plutôt que l'auto-organisation ouvrière dans les quartiers populaires ou de l'adaptation au cadre étroit du syndicalisme étudiant. De même, dans le mouvement ouvrier, l'adaptation aux bureaucraties est la règle pour les maoïstes, qui entretiennent des rapports pacifiques avec les directions syndicales partout où ils interviennent dans le mouvement ouvrier.
En clair, derrière le discours ultra-rouge et le folklore de la Cause du peuple, se dessine une pratique radicale sur la forme mais opportuniste dans son contenu, à l'égard des bourgeoisies nationales, des bureaucraties du mouvement ouvrier mais aussi des organisations néo-réformistes comme la France Insoumise, avec lesquelles les maoïstes fuient la confrontation politique sur le terrain où elles sont le plus puissantes, à savoir les élections. Les maoïstes peuvent bien surenchérir dans le vocabulaire, en évoquant la « violence révolutionnaire » ou la « question du pouvoir », la réalité est que leur stratégie est totalement impuissante pour affronter les obstacles réels à la construction d'un projet révolutionnaire. Sur ce terrain, leur bilan quasi inexistant sur les 10 dernières années de lutte de classes dans le pays parle pour lui-même. Pour affronter la situation internationale actuelle, marquée par l'approfondissement de la crise du capitalisme et le renforcement des tendances à la guerre, il faudra autre chose que des textes grandiloquents pour masquer une logique conciliatrice et impuissante. Et pour articuler projet révolutionnaire, indépendance de classe et combat anti-impérialiste, le trotskysme, comme continuateur du marxisme révolutionnaire face à la contre-révolution bureaucratique stalinienne, reste un point de départ incontournable.
[1] On pense évidemment à la lutte contre la transformation de la stratégie marxiste révolutionnaire en vulgaire étapisme dans les pays semi-coloniaux, contre le socialisme dans un seul pays, mais aussi contre les caractérisations mécaniques des situations politiques au gré des revirements de la bureaucratie, ou encore l'analyse du bonapartisme et du fascisme face aux thèses du Komintern sur le social-fascisme et à la ligne « classe contre classe ». Mais à l'intérieur du mouvement trotskyste, il faut également mentionner la polémique sur la défense de l'État ouvrier dégénéré russe face à l'impérialisme, menée contre des secteurs du SWP étasunien en 1939, dans « Défense du marxisme ».
[2] « L'unité est relative, la lutte est absolue » explique par exemple l'auteur, mais encore ?
[3] Alors même que le Guomindang joue un rôle contre-révolutionnaire, Mao justifie ce nouveau front populaire au motif que « la contradiction entre l'impérialisme et le pays devient alors la contradiction principale » tandis que « toutes les contradictions entre les diverses classes à l'intérieur du pays passent temporairement au second plan et à une position subordonnée. Fixant des « limites à la lutte des classes », le maoïsme revendique alors d'en revenir à la stratégie catastrophique du « premier front uni », en appelant à « distinguer les guerres révolutionnaires générales de celles qui sont de type purement "de classe". Voir Mao Ze Dong, « De la contradiction » dans Mao : de la pratique et de la contradiction, Paris, la Fabrique Editions, 2008, p. 136-137 & Mao Ze Dong, De la Guérilla (1937), dans Selected works of Mao Tse-Tung, t. 6, Paris, Foreign languages press, 2021, p. 159-160.
[4] D'un point de vue militaire, l'alliance est précaire. Le Guomindang préfère économiser ses forces et laisse les communistes affronter le gros des attaques japonaises, quand les forces nationalistes n'attaquaient pas directement l'armée rouge en la prenant à revers. Surtout, sur le plan politique, en renvoyant à plus tard mêmes les revendications démocratiques les plus élémentaires, comme la réforme agraire, de peur de contrarier ses alliés bourgeois, le parti se refuse à mobiliser les masses paysannes et ouvrières contre l'occupant japonais ou le Guomindang.
[5] Voir Mao Ze Dong, Manifeste de l'Armée Populaire de Libération de Chine, octobre 1947. Tandis que Tchang Kai-Shek est haï de la population, les communistes renforcent leur présence dans les campagnes et parviennent à triompher. Mais alors que les maoïstes mettent en place la réforme agraire, ils ne touchent pas à la propriété privée qui ne sera remise en cause que sous la menace de la guerre de l'impérialisme étasunien en Corée (1950-1953) et du rôle pro-impérialiste de la bourgeoisie chinoise, protégée jusque-là par Mao, quelques années plus tard.
[7] Pour compléter son tableau polémique, la Cause du peuple évoque l'attitude de Trotsky à l'égard de la paysannerie, en recyclant les vieux clichés des polémiques staliniennes des années 1920 contre l'Opposition de gauche. En particulier, Trotsky aurait été hostile à l'alliance avec la paysannerie, et cette position l'aurait orienté vers une politique conduisant à « une relation parfois antagonique avec la paysannerie au cours de la Révolution, ce qui a provoqué de graves problèmes par la suite. » Là encore, nous ne pouvons pas rattraper en quelques lignes un tel niveau d'ignorance, mais disons simplement qu'il s'agit d'une falsification que n'importe qui doté d'une connexion internet pourrait récuser. D'abord, contrairement à un récit récurrent, Trotsky fait partie, dès 1920, des premiers bolchéviques à penser une politique allant dans le sens de la NEP pour sortir des contradictions générées par le communisme de guerre, notamment en ce qui concerne l'alliance avec la paysannerie (Voir par exemple la biographie de Pierre Broué.). Entre 1923-1927 l'opposition de gauche, très loin de critiquer l'alliance avec la paysannerie, va bien davantage tenter de la sauver des conséquences catastrophiques de la politique opportuniste et droitière de la direction stalinienne à son égard. Partant de l'importance d'une hégémonie ouvrière sur la paysannerie, elle défendait de prioriser le développement industriel et de faire baisser les prix des moyens de production à destination de la paysannerie tout en mettant l'accent sur la nécessité d'internationaliser la révolution avant que l'URSS ne cède sous le poids de ses contradictions et de son isolement. Une position à laquelle l'histoire a donné raison, puisqu'en refusant de l'adopter, la bureaucratie stalinienne a ouvert la voie au renforcement des koulaks, créant les conditions d'une rupture catastrophique de l'alliance avec la paysannerie, également pénalisée par le prix exorbitant des biens industriels, qui menaçait de mener une grève des ventes des produits alimentaires à destination des villes, conduisant à la famine. Une situation que la bureaucratie finira par résoudre de manière sanglante par la collectivisation forcée.
[8] V. Lénine, La maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), Œuvres choisies, t. 2., 1947, Moscou, Éditions en langue étrangère, p. 732.
[9] Ibid., p. 733.
[10] Mais également à soutenir la bourgeoisie agraire. Sur ce sujet, voir La muerte de Otto Vargas, inspirador del maoísmo argentino
[11] Voir notamment De l'ancien au nouveau : mythes et réalités du Front Populaire ou, en vidéo, Les révolutionnaires sous le Front Populaire, de 1936 à nos jours.
[12] Pour une discussion théorique sur la guerre populaire prolongée d'un point de vue marxiste révolutionnaire, nous renvoyons à Estrategia socialista y arte militar de Emilio Albamonte et Matias Maiello, et en particulier au chapitre 6, « Estrategia militar y objetivos políticos ».
[13] Voir par exemple les polémiques menées par Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek contre Kautsky. A ce propos, lire Marxisme, stratégie et art militaire de Emilio Albamonte et Matias Maiello. Voir également : Stratégie et parti dans la IIe Internationale : Kautsky, Luxembourg, Lénine
[14] Pour résumer en quelques mots ces exemples, lors de notre dernier Congrès, nous notions : « En novembre-décembre 2018, le Pôle Saint-Lazare impulsé par les cheminots de Gare du Nord et le Comité Adama a été une tentative d'incarner à petite échelle la possibilité d'une alliance stratégique entre le mouvement ouvrier, les quartiers populaires et les Gilets jaunes. En 2019-2020, la Coordination RATP-SNCF dans le cadre de la première bataille des retraites a été un outil pour lier par en bas les travailleurs des dépôts de bus, lignes de métro et gares parisiennes, syndiqués ou non syndiqués, déterminés à aller au-delà du plan des directions syndicales. Elle a permis de maintenir la grève reconductible et d'éviter une trêve de Noël qui aurait pu s'avérer fatale pour la mobilisation, jouant un rôle non négligeable dans la cohésion et la consolidation de l'avant-garde des transports franciliens. En 2020, la grève de Grandpuits contre le plan de Total de suppressions d'emplois et de reconversion de la dernière raffinerie francilienne, dirigée par un comité de grève, a été une école d'auto-organisation mais aussi d'alliance avec le mouvement écologiste, participant à diffuser l'idée profondément subversive de « contrôle ouvrier » comme clé pour une réorganisation écologique de la production sur les ruines du capitalisme. En 2023, dans la bataille des retraites, le Réseau pour la grève générale a été le principal porte-voix d'une stratégie alternative à celle des bureaucraties syndicales, fondée sur la méthode de la grève reconductible, l'appel à l'auto-organisation, l'élargissement des revendications à la question des salaires mais aussi à la lutte contre la Loi immigration, ou encore la prise en charge, à son échelle, de la solidarité face aux réquisitions. Dans les périodes de paix, une telle politique s'est traduite par une défense ferme de l'indépendance de classe, notamment dans le cadre des élections, en s'opposant ouvertement aux logiques de moindre mal, qui conduisent à choisir entre la peste et le choléra, et aux politiques de conciliation de classes comme le NFP, qui a permis la réhabilitation du Parti Socialiste à gauche. »