Retour

Du Viêt-Nam à la Palestine : l'héritage de l'anti-impérialisme à la Sorbonne

Wed, 27 May 2026 20:45:56 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Des Comités en soutien au Viêt-Nam à ceux pour la Palestine, la Sorbonne hérite d'une grande tradition anti-impérialiste. Alors qu'aujourd'hui les guerres et les massacres impérialistes se multiplient, il est nécessaire de revenir sur ces expériences passées.

Des campements américains à Columbia aux occupations de la Sorbonne, le mouvement étudiant a tenu la rue, parfois durant de longs mois, en soutien à la Palestine et contre le génocide à Gaza. Ce bouillonnement politique tire ses origines d'une conscience anti-impérialiste forgée en soutien aux luttes de libération nationale, en Algérie comme au Viêt-Nam.

Les Comités Viêt-Nam, l'avant-garde du mouvement de mai 1968

La conscience anticoloniale du mouvement étudiant se forge dans le creuset de la révolution algérienne. L'Etat français, ouvertement en guerre depuis 1954 en Algérie, mobilise une large partie de la jeunesse sous les drapeaux. Plus d'un million de jeunes sont conscrits et 200 000 rappelés pour porter les armes contre la population algérienne jusqu'en 1962. Ce recours massif à la jeunesse place progressivement la crainte d'être envoyé au front au centre des préoccupations du mouvement étudiant, qui défend progressivement le retrait des troupes, la décolonisation de l'Algérie et la fin de la guerre. En octobre 1960, 15 000 manifestants défilent avec ces mots d'ordre, malgré la répression de la police. Les coups des forces de l'ordre se combinent rapidement à ceux de l'extrême droite, qui profite du conflit colonial pour se construire. C'est pour contrer les offensives du groupuscule Jeune Nation qu'est formé le Front Antifasciste Universitaire par les militants du Quartier latin.

Cette expérience d'auto-organisation, combinée au ferment anticolonial, fait émerger une avant-garde étudiante. Elle interviendra au cœur des Comités Viêt-Nam qui se multiplient à l'initiative des milieux trotskistes, maoïstes et lycéens. Leur mobilisation sera une répétition générale du printemps 1968. Le 21 octobre 1967, 35 000 manifestants défilent dans les rues de Paris lors de la journée unitaire organisée par le Mouvement pour la Paix, dont le Comité Viêt-Nam National. La mobilisation étudiante est totale le 21 février 1968. Pour donner l'impression d'une « occupation du Quartier latin », des dizaines de milliers de tracts sont distribués dans les restaurants universitaires tandis que le quartier a été recouvert d'affiches. Cette mobilisation de terrain fait preuve d'une force qui préfigure le mouvement de mai. À la Sorbonne, les étudiants plantent un drapeau Nord-Vietnamien au sommet de la chapelle et le replanteront après une intervention de la police et des pompiers qui l'avait retiré. Tout au long du parcours, les manifestants scandent « FNL Vaincra » ou « Yankees Go Home » et rebaptisent les rues et les institutions. Le boulevard Saint-Michel devient le « boulevard du Vietnam héroïque » tandis que le lycée Saint-Louis devient le « lycée Nguyen Van Troi ».

Plus qu'une répétition, cette mobilisation anti-impérialiste de la jeunesse joue un rôle de détonateur dans la crise de mai 1968. La répression policière à la suite des manifestations étudiantes du 20 mars lance le « Mouvement du 22 mars » à l'université de Nanterre. Face à l'organisation d'une journée de débats décidée en Assemblée générale, le doyen réplique par une suspension des cours. Le mouvement déborde alors de la faculté pour faire tache d'huile dans le monde universitaire. Alors que le boycott des examens est débattu parmi les étudiants, la police arrête 400 personnes lors d'un meeting organisé le 3 mai dans la Sorbonne occupée. La vague de solidarité dépasse alors les milieux d'avant-garde pour se répandre dans la jeunesse et chez certains travailleurs. Dans la nuit du 10 au 11 mai, le Quartier latin est semé de barricades par des étudiants, des travailleurs et des habitants. Des occupations d'usines propagent ensuite le mouvement au sein d'une large partie de la classe ouvrière. A partir de la répression des milieux étudiants politisés d'extrême gauche, se déclenche une vague de luttes sociales d'ampleur européenne.

Si les espoirs manqués de mai 1968 sonnent le glas de la mobilisation pour le Viêt-Nam en France, la tradition anti-impérialiste a infusé la conscience politique d'une génération entière. La jeunesse reprend ainsi la rue après 1968, armée de mots d'ordre antimilitaristes. Le 21 mars 1973, plus de 100 000 manifestants dont de nombreux étudiants défilent dans les rues contre l'abrogation du sursis au service militaire grâce aux études. Quelques semaines plus tard, ils seront 500 000 dans les rues. Ses rémanences perdurent jusqu'aujourd'hui. Alors qu'un génocide est filmé en direct à Gaza, la jeunesse a joué un rôle de premier plan dans le mouvement en soutien à la Palestine.

Les Comités Palestine, embryons d'un mouvement anti-impérialiste plus large

Le mouvement de soutien au peuple palestinien, ravivé depuis l'offensive israélienne lancée à la suite des attaques du 7 octobre 2023, présente de nombreuses similarités avec le mouvement de soutien au Nord Viêt-Nam.

Son essence politique est empreinte du même anticolonialisme qui poussa des dizaines de milliers d'étudiants à battre le pavé parisien. L'Etat israélien est lui-même une colonie de peuplement dont l'existence repose sur cette dynamique même. Cet anticolonialisme s'organise rapidement après le 7 octobre autour de Comités Palestine. A Paris 1, le Comité Palestine fait rapidement face à la mobilisation de l'extrême droite sioniste. La « Brigade Juive » poste des individus en faction devant le centre universitaire Tolbiac et harcèle des militants de la cause palestinienne.

En parallèle, la répression étatique s'abat sur toutes les voix militantes qui prennent position contre le génocide. Assimilant l'antisionisme à l'antisémitisme, la présidence de l'université Paris 1 poursuit l'étudiante Teba pour avoir tenu des positions propalestiniennes sur son groupe de promotion. Innocentée par la commission disciplinaire, elle est pourtant poursuivie par le parquet devant le tribunal correctionnel pour les mêmes faits. Pourtant, les étudiants de l'université continuent de se mobiliser. A l'instar de nombreux campus universitaires, plusieurs campements sont installés dans le centre de la Sorbonne. Le 14 avril 2026, une centaine d'étudiants mobilisés déployaient des tentes dans la cour d'honneur de la Sorbonne, dénonçant l'instrumentalisation de l'antisémitisme de la loi Yadan et la criminalisation des voix propalestiniennes.

Malgré ces ressemblances, le mouvement propalestinien n'a pas suivi la même voie que la lutte contre la guerre au Viêt-Nam en son temps. Les raisons sont multiples : répression brutale par l'Etat de toutes critiques d'Israël, pressions exercées contre tout droit de réunion ou de mobilisation sur les campus, ou bien encore répression policière sur les actions d'avant-gardes. Tant d'éléments qui peuvent expliquer la difficulté du mouvement à s'étendre parmi les masses étudiantes, à développer ses capacités d'auto-organisation et à renouer avec l'héritage anti-impérialiste des années 60, et ce malgré le vecteur de politisation important qu'est la question palestinienne aujourd'hui. Pourtant, les attaques impérialistes continuent de pleuvoir sur les peuples, de Gaza à Caracas en passant par Téhéran. Face à ces offensives, il y a une urgence à revendiquer l'héritage anti-impérialiste du mouvement étudiant et prendre conscience du rôle de détonateur que peut jouer la jeunesse. Pour discuter de l'anti-impérialisme dans le mouvement étudiant et faire de nos lieux d'études un rouage centrale d'une lutte plus large, non seulement contre les massacres en cours mais aussi contre le projet de société que veulent imposer les classes dominantes, le Poing Levé organise des Rencontres Anti-Impérialistes à Paris 8 le 30 mai 2026. L'occasion de commencer à poser les premières pierres de la reconstruction d'un mouvement étudiant capable de s'opposer aux tendances réactionnaires et guerrières à l'œuvre partout dans le monde.

/ / / / / / / / /