À Montpellier, les collectifs LGBTQIA+ dénoncent l'institutionnalisation de la Pride
Tue, 26 May 2026 20:30:11 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe communiqué « La Pride du peuple », publié par plusieurs collectifs et artistes queer montpelliérains, dépasse largement la question d'un conflit interne. Il révèle les contradictions d'une Pride devenue un espace de récupération institutionnelle, dans un contexte de répression des soutiens à la Palestine et de crise du néolibéralisme progressiste.

Derrière les chars, les slogans et les paillettes, la Pride de Montpellier est traversée par de nombreuses tensions. Entre institutionnalisation, pinkwashing et montée des contestations autour des soutiens à la Palestine, des enjeux stratégiques et politiques divisent le mouvement LGBTI.
Un communiqué pour une Pride du peuple
Fin avril, plusieurs collectifs et artistes de la scène locale, dont Nuit Brune, Dragnini et Folle de Rage, ont publié un communiqué unitaire intitulé : « Pride du peuple : pourquoi nous ne serons pas à la Pride 2026 », provoquant un petit séisme dans la communauté LGBTI de Montpellier.
Le texte fait état de « dysfonctionnements structurels » au sein de l'association Fierté Montpellier Pride, organisatrice de la Pride de Montpellier depuis de nombreuses années. L'élément déclencheur du texte : la non-programmation d'artistes locaux lors de la Queer Night de cette année. Les signataires accusent l'association de « mépriser, ignorer et instrumentaliser la scène queer montpelliéraine », et dénoncent des pratiques attribuées notamment au directeur artistique : mise en concurrence, pressions, voire menaces de « blacklist » envers les artistes critiques.
Au-delà de ces accusations de pratiques managériales autoritaires, c'est l'évolution-même de la Pride qui est visée. Le communiqué critique une organisation de la marche pensée selon des logiques commerciales ou de promotion de carrière professionnelle. En effet, organiser une soirée dans le cadre officiel de la Pride impose de reverser à l'association une commission sur chaque billet vendu. À l'inverse, lorsqu'un événement est organisé en dehors du cadre officiel, les organisateur·ices affirment faire face à des pressions et à des menaces. Même l'usage du mot « Pride » est soumis au versement d'une somme à l'association, sous peine de pressions : « Nous ne sommes pas les bienvenu·es sur leur scène mais nous ne pouvons pas non plus occuper l'espace autrement sans nous heurter à des obstacles financiers ou juridiques. » . Alors que les artistes locaux les plus précaires de la scène queer sont écartés par des logiques de sélection et de rentabilité, la Pride est utilisée par le directeur artistique comme promotion de carrière : « La Pride est pour lui une vitrine professionnelle. Il place les artistes de son agence, soigne son positionnement, obtient des bookings qu'il ne pourrait pas générer autrement. ». La marche est organisée comme un événement culturel professionnel de grande ampleur et non pas comme une marche politique.
Le communiqué retrace en réalité des pratiques observées dans les Prides des grandes villes, dont l'organisation s'est progressivement institutionnalisée au fil des années.
Une institutionnalisation qui dure depuis les années 80
Cette dynamique s'inscrit dans une transformation des Prides qui ne date pas d'hier. Historiquement, les premières marches des années 70 s'inscrivent dans la continuité des émeutes de Stonewall : des mobilisations portées par des collectifs militants qui s'opposent aux violences policières, à la guerre du Vietnam et revendiquent le renversement du système capitaliste qui les exploite et les opprime. Mais après l'échec des grandes vagues de révolte des années 1970, le mouvement LGBTI connaît, comme le mouvement féministe, un important processus de cooptation. Celui-ci se traduit par l'intégration et l'institutionnalisation de la frange la plus droitière du mouvement, dont certaines figures deviennent gestionnaires d'associations, technocrates ou ministres, donnant alors pour nouvel objectif au mouvement non plus un changement profond de la société, mais la création d'espaces institutionnels de lutte contre les discriminations, ainsi qu'une plus grande inclusivité et visibilité dans les entreprises et les institutions.
Si les pays impérialistes, comme la France, ont accordé des avancées et des droits nécessaires aux personnes LGBTI sous la pression des mobilisations, ces concessions se sont faites en parallèle d'attaques brutales contre la classe ouvrière et d'interventions militaires dans les pays semi-coloniaux. Si l'on peut citer Mitterrand, on pense également à François Hollande qui, au même moment où il fait passer le mariage pour tous, intervient brutalement au Mali avant de faire passer la loi Travail quelques années plus tard. En conséquence, ces avancées n'ont bénéficié qu'à une partie des LGBTI, laissant de côté les franges les plus précarisées, personnes trans, immigré·es, racisé·es, dont les conditions matérielles d'existence ne se sont pas significativement améliorées.
Ces dynamiques n'ont fait que s'approfondir ces dernières années, avec une participation croissante des institutions d'Etat souvent co-organisateur des marches, la présence de multinationales ou encore de chars de la Police Nationale. Les accusations formulées contre Fierté Montpellier Pride s'inscrivent dans cette évolution plus générale des Prides, progressivement institutionnalisées, évinçant peu à peu les revendications jugées trop politiques et centralisant leur organisation au sein de structures souvent proches des municipalités, voire directement organisées par elles.
Une vitrine utilisée par le Parti Socialiste pour cacher ses politiques racistes et sécuritaires
La Pride de Montpellier est l'une des plus importantes de France et réunit chaque année plusieurs dizaines de milliers de personnes. Si elle reste pour beaucoup un moment d'affirmation, de visibilité et de rencontre, elle est aussi devenue une vitrine majeure pour les institutions et entreprises en quête de visibilité. Y coexistent des collectifs et artistes plus précaires, déjà fragilisés par les coupes budgétaires dans la culture, qui se retrouvent particulièrement exposés à des logiques de sélection et de mise en concurrence, au risque de perdre les rares espaces de visibilité qui leur sont accessibles, à l'instar de la Queer Night.
En parallèle, cette vitrine est pleinement investie par la municipalité et en particulier par le maire socialiste Michaël Delafosse. Régulièrement présent dans la marche, parfois en tête, il utilise cet événement comme un espace de visibilité politique, se positionnant comme un acteur central du récit institutionnel de la Pride. Cette situation s'inscrit dans des liens anciens entre l'association organisatrice et le Parti socialiste, comme en témoigne le dernier post de Fierté Montpellier Pride, revendiquant comme parrain de l'association, Dominique Sopo, président de SOS Racisme, militant durant de nombreuses années au Parti Socialiste. Au-delà des trajectoires militantes individuelles, la mairie constitue surtout un soutien financier majeur, qui conditionne largement la survie de l'association. Une dépendance qui permet, de fait, d'en faire un relais de sa politique.
Dans ce contexte, pendant que la mairie affiche drapeaux arc-en-ciel et slogans « Montpellier t'aime » lors du mois des fiertés, elle mène parallèlement des politiques sécuritaires et austéritaires qui touchent en premier lieu les quartiers populaires, les personnes musulmanes et les soutiens à la Palestine. On observe notamment une hausse des moyens alloués à la police municipale ces dernières années, ainsi que des dispositifs de contrôle renforcés dans l'espace public et les transports. Dans le même temps, la politique dite de laïcité portée par la municipalité s'inscrit dans une orientation largement dénoncée localement comme relevant de politiques islamophobes.
Enfin, cette politique s'articule à un alignement avec les positions de l'État français et d'Israël, visible notamment dans le maintien d'événements institutionnels comme la Journée de Jérusalem, ainsi que dans les dispositifs de contrôle et de répression visant les mobilisations de soutien au peuple palestinien et les militant·es dénonçant le génocide en cours à Gaza.
Pinkwashing et répression, une continuité
À l'échelle nationale comme locale, la dénonciation du pinkwashing et de l'instrumentalisation des revendications LGBTI à des fins racistes et colonialistes s'est fortement développée ces dernières années. À Montpellier, cela se traduit par une présence plus importante du Pink Bloc, des cortèges de soutien à la Palestine et contre l'islamophobie ainsi que par des interventions d'artistes locaux sur la scène officielle de la Queer Night, comme le déploiement du drapeau palestinien l'année dernière.
Comme le laisse entendre le communiqué concernant une artiste de Support Your Local Girls Gang, blacklistée pour avoir participé au Pink Bloc, la « reprise en main brutale » de Fierté Montpellier dans la programmation pourrait ne pas relever uniquement du choix d'un directeur artistique jugé trop autoritaire, mais aussi d'une réaction politique face à une frange du mouvement LGBTI de plus en plus visible dans sa dénonciation du pinkwashing et son soutien à la Palestine.
Cette polémique n'est pas sans rappeler celle de la Pride de Paris l'année dernière autour de la publication de son affiche représentant un drapeau palestinien et une femme voilée, qui avait conduit Valérie Pécresse à retirer les subventions publiques de la région Île-de-France à l'Inter-LGBT. Cette affaire, qui avait entraîné la suppression de 75 000 euros de financements publics et privés à l'association, rappelle brutalement le véritable visage des politiques institutionnelles. Toute expression jugée trop politique tend à être neutralisée par des mécanismes de contrôle, quand ce n'est pas directement la répression qui prend le relais : à Montpellier, les militants du Pink Bloc subissent une pression systématique des policiers municipaux, et deux d'entre eux avaient été mis en garde-à-vue il y a deux ans en marge de la manifestation. C'est ce que souligne Gwen Fauchois, la militante historique d'Act Up Paris : « On voit une évolution du pinkwashing : on est toléré à certaines conditions. Si vous refusez de mettre vos luttes au service de leurs politiques, alors on exerce des pressions, on menace les subventions, et on cherche à domestiquer les manifestations. »
Polarisation du mouvement LGBTI
Le large partage du communiqué, ainsi que les réactions au contre-communiqué de Fierté Montpellier publié quelques jours plus tard, montrent qu'une partie des LGBTI perçoit de plus en plus clairement les contradictions à l'œuvre. Le récit dominant devient difficilement tenable : on parle de lutte contre les discriminations tout en supprimant les subventions aux associations, on parle de diversité, de tolérance et de paix tout en réprimant les soutiens à la Palestine.
Le modèle que certains ont appelé le « néolibéralisme progressiste », une politique qui couplait des attaques austéritaires avec quelques avancées sociales (mariage homosexuel, PMA, droits trans), est aujourd'hui en crise profonde. À la place des dynamiques de cooptation on voit des offensives réactionnaires de grande ampleur souvent appuyées par l'État et ses institutions, une nouvelle dynamique qui tend à polariser le mouvement LGBTI.
Dans un contexte d'aiguisement des tensions entre pays impérialistes, les politiques de remilitarisation accaparent des milliards au détriment de la santé, des collectivités et des services publics, touchent directement les subventions des associations de soutien aux personnes LGBTI, les centres de santé communautaires et l'hôpital public, impactant les plus précaires d'entre nous. Ces politiques visent aussi à revenir sur les acquis obtenus, ciblant particulièrement les personnes trans, à l'image des propositions de lois déposées par la droite en mai 2024 et de la récente loi Rodwell, profondément raciste et transphobe, qui conditionne le changement d'état civil à un casier judiciaire vierge et en exclut les personnes étrangères.
Comme en témoignent les revendications du communiqué, mais aussi l'importante participation aux premières AG du Pink Bloc et de la Pride radicale, au-delà des dénonciations, c'est une volonté de repolitisation de la Pride et la recherche d'une autre forme d'organisation, en indépendance des institutions, qui est revendiquée.
Transformer nos mobilisations pour construire un rapport de force contre la guerre et les oppressions
Alors que les gouvernements les plus réactionnaires comme Meloni, Trump, Milei sont mis en grande difficulté, nous devons nous inspirer des mobilisations qui ont provoqué leur recul : celles des dockers de Gênes et de la jeunesse italienne, les mobilisations de Minneapolis et des grands mouvements de solidarité pour la Palestine auxquels le mouvement féministe et LGBTI a pris part ces dernières années.
Pour faire reculer la réaction, le mouvement LGBTI doit continuer et renouer avec ce qui a fait sa force : les émeutes de Stonewall, les solidarités avec les mineurs en grève face à Thatcher, les luttes contre le sida dans les années 1990… Une histoire marquée par une idée simple mais puissante : on n'a jamais gagné seul·es. Le combat pour nos droits doit être porté, sur nos lieux de travail et d'études, par des millions de personnes, bien au-delà de la communauté LGBTI. C'est ce niveau d'organisation qui permet de construire un rapport de force à la hauteur des attaques contre nos droits et d'infliger une defaite à leurs politiques guerrières et réactionnaires qui nous précarisent et nous oppriment.
Aujourd'hui, cette perspective commence déjà à se reconstruire à travers les convergences qui émergent dans les mobilisations féministes, queer, antiracistes et de solidarité avec la Palestine. Les cadres unitaires qui se développent, à l'image de la première AG pour la Pride radicale, montrent qu'il est possible de défendre une Pride massive et politique, capable de réunir syndicats, organisations politiques et étudiantes, associations et collectifs militants en toute indépendance de l'État.
Des expériences récentes montrent que cette perspective n'est pas abstraite. Les mobilisations du 8 mars, mais aussi celles du 5 mai 2024 contre l'offensive transphobe, ont reposé sur des cadres unitaires rassemblant un grand nombre d'organisations à l'échelle nationale. Ce type de convergence a permis un recul des forces d'extrême droite, comme en témoigne l'impossibilité pour Némésis et Nous Vivrons de manifester lors de la marche du 8 mars à Paris cette année.
Cela montre qu'il est possible de sortir d'une posture défensive et de construire des convergences en portant des positions politiques claires contre l'instrumentalisation de nos luttes à des fins racistes et xénophobes, visant à justifier les guerres impérialistes et les politiques des classes dominantes.
C'est cette dynamique qu'il faut aujourd'hui renforcer, élargir et défendre. C'est pourquoi nous appelons, avec Du Pain et des Roses, à rejoindre la Pride radicale du 19 juin et la tête de cortège radical de la marche du lendemain, aux côtés du Pink Bloc et des collectifs signataires du communiqué pour défendre une Pride massive et politique, en toute indépendance de l'État et des grandes entreprises, capable de rassembler largement sous des mots d'ordre anti-impérialistes et antimilitaristes.