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« La rébellion en Bolivie met à mal toute la droite latino-américaine » : entretien avec Nathanael Hastie

Mon, 25 May 2026 20:32:57 CEST

Révolution Permanente

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Dans cet entretien, le membre de la direction de la Ligue ouvrière révolutionnaire - Quatrième Internationale (LOR-CI), section bolivienne du CRP-QI, revient sur la révolte ouvrière et populaire contre Rodrigo Paz, l'impact régional des mobilisations et les tâches qui se posent au mouvement en pleine expansion.

Nathanael Hastie est membre de la direction de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire – Quatrième Internationale, la section bolivienne du CRP-QI et auteur du livre Dueños de Bolivia. La historia (no-oficial) del saqueo.

Révolution Permanente. – Depuis le début du mois de mai, la Bolivie est touchée par une vague de mobilisations et de blocages routiers à laquelle le gouvernement de Rodrigo Paz répond par une violente répression. Peux-tu revenir sur les raisons de cette explosion sociale, et les principales causes économiques et politiques qui ont conduit à cette situation ?

Nathanael Hastie. – Dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement a cherché à mettre en œuvre une série de réformes économiques austéritaires. En décembre dernier, seulement un mois après son arrivée au pouvoir, le gouvernement a adopté le Décret Suprême 5503 (sorte de décret gouvernemental) qui concrétisait cette offensive dont la pointe avancée reste le « gasolinazo », qui réduit les subventions publiques aux carburants, faisant parfois grimper leur prix jusqu'à 60 %. Cette mesure s'accompagnait d'une réforme fiscale touchant les petites entreprises et les professions libérales, de la mise en place d'une procédure accélérée et confidentielle qui permet d'accélérer la signature des contrats d'exploitation des biens communs naturels au bénéfice du capital transnational ainsi que d'une politique de réduction du budget des services publics et de la remise en cause de pans entiers du droit du travail. Ce décret a déclenché une importante mobilisation populaire, appelée par la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) soutenue par des dizaines de blocages paysans dans tout le pays.

Alors qu'on assistait à la massification de la mobilisation, la bureaucratie de la COB a conclu un accord avec le gouvernement de Paz pour abroger le décret 5503. À sa place, un nouveau décret, le 5516, a été adopté, qui laisse intact le « gasolinazo » et plusieurs mesures de l'offensive austéritaire du gouvernement, suspendant provisoirement le reste des attaques anti-ouvrières à leur examen devant le Parlement. Au cours des mois suivants, par le biais de décrets, de résolutions et de lois, le gouvernement a progressivement réduit les budgets de la santé et de l'éducation tout en procédant à une dévaluation de facto de la monnaie nationale.

Mais le véritable point de rupture qui a déclenché la mobilisation reste la proposition de la loi numéro 1720 sur la conversion de la petite propriété paysanne en propriété moyenne. Présentée initialement par le gouvernement de Luis Arce Catacora, elle a été examinée par le Sénat sous la présidence d'Andrónico Rodríguez, lui-même membre du Movimiento al Socialismo (MAS). Branko Marinković, l'un des principaux représentants de l'agro-industrie de Santa Cruz, ancien président du Comité civique pro-Santa Cruz, ministre du régime de facto de Jeanine Áñez qui exerce, aujourd'hui, un mandat de sénateur, a repris ce projet à son compte et l'a défendu jusqu'à son adoption.

La transformation de la petite propriété en propriété moyenne constitue un recul historique au regard des conquêtes du mouvement paysan, issues de la réforme agraire de 1953 qui a suivi la révolution ouvrière de 1952. Ces conquêtes ont ensuite été consolidées lors de la création des titres collectifs et communautaires, obtenus grâce aux luttes indigènes et paysannes des années 1990 et 2000.

La conversion en propriété moyenne retire à l'État, via la Banque de développement productif, ses responsabilités en matière de crédit et supprime l'incessibilité des terres : la terre devient une garantie hypothécaire dans les mains des banques privées. Cela brise le tissu communautaire : la terre ne revient plus à la communauté mais peut être divisée, achetée et vendue. En d'autres termes, la loi légalise la dépossession et favorise la concentration monopolistique des terres. Un projet taillé sur mesure pour les groupes de la finance et de l'agro-industrie.

Début avril, une marche paysanne et indigène est partie des basses terres (Pando et Beni) pour protester contre la loi 1720, exiger l'arrêt de l'expansion agro-industrielle et de l'élevage sur les terres paysannes et indigènes et dénoncer la menace d'une loi qui criminalise les mobilisations sociales. Après 28 jours de marche, malgré les accords passés par certains secteurs de la direction paysanne avec le gouvernement qui ont participé à diviser le mouvement, des centaines de manifestants sont arrivés à La Paz. En parallèle, l'assemblée populaire (le cabildo) de la COB du 1er mai a été suivie de mobilisations des mineurs, des enseignants des zones rurales et urbaines, d'une partie du prolétariat industriel et d'autres secteurs de travailleurs syndiqués et de paysans autour d'un ensemble de revendications.

Lorsque la pression des luttes sociales a finalement contraint le Parlement à céder et que l'abrogation de la loi 1720 a été approuvée, le Sénat a ajouté deux dispositions finales : ces clauses stipulent qu'une nouvelle loi, qui doit avoir même objectif que la 1720, devait être « discutée » avec les acteurs sociaux et présentée dans un délai de deux mois. Cette abrogation constituait ainsi une tentative de tromper et de démobiliser le mouvement ; le communiqué publié à l'issue de la marche dénonce en outre la violation du droit à la consultation préalable sur la terre et le territoire. La réaction des parlementaires est arrivée bien trop tard car les communautés paysannes de La Paz avaient déjà commencé à se joindre à la mobilisation en organisant des barrages routiers. Par ailleurs, la répression policière contre les mobilisations de la COB, qui a abouti à l'arrestation de 13 dirigeants syndicaux, a alimenté le mécontentement. Malgré les accords entre le gouvernement de Paz et les bureaucraties des enseignants urbains et ruraux, de nombreux enseignants de base restent mobilisés.

Au cœur du processus de mobilisation, les mineurs des coopératives sont arrivés à La Paz le 14 mai. À la différence des ouvriers salariés du secteur minier, il s'agit d'un secteur dont les mobilisations demeurent très contradictoires. En son sein, coexistent une couche patronale de travailleurs « associés », parfois très fortunés et directement liés aux entreprises transnationales auxquelles ils vendent leurs minerais, et des secteurs d'employés ou d'associés précarisés qui ne bénéficient pas des garanties les plus élémentaires en matière de droits du travail. Au cri de « Paz démission ! » et après une mobilisation très médiatisée, marquée par les explosions des bâtons de dynamite lancés par les mineurs et la répression policière, la direction coopérative a obtenu, en échange de sa passivité, une annulation totale de la dette du système de sécurité sociale qu'elle co-gère avec l'État, soit environ 95 millions de bolivianos (plus de 13,6 millions de dollars au taux de change officiel), ainsi que la nomination d'un vice-ministre issu du mouvement coopératif. Après avoir précisé qu'elle n'avait aucun lien avec la mobilisation de la COB, la direction coopérative a non seulement ordonné la démobilisation de ses bases, mais a également menacé d'intervenir sur les barrages paysans pour dégager les routes.

En réponse aux mobilisations des travailleurs et des paysans, la droite oligarchique a serré les rangs pour défendre le gouvernement de Rodrigo Paz, exigeant que l'état d'urgence soit déclaré et que la mobilisation soit réprimée avec plus de force. C'est ainsi que, samedi 16 mai, le gouvernement a lancé une opération policière et militaire pour débloquer les principales routes du pays. Après plus de 13 heures de résistance de la part des secteurs de l'avant-garde contre les forces répressives, qui ont fait 4 morts, le gouvernement n'a pas réussi à débloquer les routes, car non seulement les barrages ont été réinstallés, mais de nouveaux points de blocage sont apparus.

En moins de six mois, le gouvernement de Paz et le grand patronat ont alourdi la dette extérieure du pays de plus de 1,4 milliard de dollars. Ils ont vidé les réserves internationales et n'ont pas été capables de garantir l'importation de carburants. En outre, les carburants qui ont été effectivement importés sont de mauvaise qualité, ce qui endommage les voitures. Le coût des achats de biens de première nécessité n'a pas cessé d'augmenter, suite à la suppression des subventions sur la farine à pain et à la hausse des prix de l'essence, tandis que le financement de l'éducation et de la santé publique a été réduit.

RP. – Comment caractérisez-vous le gouvernement de Rodrigo Paz Pereira ? S'agit-il simplement d'un gouvernement néolibéral classique ou représente-t-il une nouvelle étape dans l'offensive menée par la droite bolivienne et l'impérialisme étasunien contre le pays ?

NH. –Le gouvernement de Rodrigo Paz et le patronat bolivien représentent une droite ouvertement néolibérale et latifundiste qui entend s'attaquer aux acquis de la classe ouvrière, de la paysannerie et des classes populaires. Il s'agit toutefois d'un gouvernement faible, dont l'équilibre dépend des rapports de forces entre les différentes classes sociales qui, comme le montre la rébellion populaire actuelle, ne sont pas encore définis. Après un cycle politique marqué par une plus grande diversification des relations étrangères de la Bolivie, Paz marque le retour du pays dans le giron américain. S'il existe certes certains fils de continuité dans les politiques économiques qu'il a mises en œuvre et les gouvernements précédents et si certains acteurs des politiques néolibérales des années 1990 et 2000 reviennent au palais du gouvernement, le contexte géopolitique est différent. En effet, cette nouvelle offensive de l'impérialisme contre les peuples de l'Abya Yala s'inscrit dans la continuité d'une dynamique de montée en puissance des gouvernements d'extrême droite, anti-ouvriers et racistes, et totalement alignés sur Washington dans la région.

Le coup d'État de 2019 a marqué le début d'un nouveau cycle politique marqué par l'offensive de la droite oligarchique contre les travailleurs, les paysans et les peuples autochtones. Après la rébellion populaire d'août 2020, les dirigeants du MAS-IPSP ont négocié une issue électorale qui s'est soldée par l'arrivée au pouvoir de Luis Arce Catacora. Pour leur part, les secteurs du grand patronat, le monde de la finance et les agro-industriels qui avaient financé le coup d'État de 2019 et qui ont profité des politiques du gouvernement Añez pour faire des profits importants, ont bénéficié d'une impunité totale.

Arce a pris ses fonctions au milieu d'une crise économique provoquée par la pandémie liée au COVID-19 et, en dépit de la restauration de l'impôt sur les grandes fortunes, son gouvernement a constamment négocié avec l'oligarchie financière pour satisfaire ses intérêts, en libéralisant les exportations et en restant passif face à la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux. Le détournement des devises s'est traduit par l'émergence d'un marché parallèle du dollar, où le cours a atteint près de 20 Bs alors que le taux de change officiel est de 6,96 Bs. L'incapacité du gouvernement à garantir l'importation des carburants a entraîné d'énormes files d'attente pour faire le plein d'essence ou de diesel, paralysant le transport des denrées alimentaires à l'intérieur du pays et faisant grimper le coût de la vie pour les classes populaires. La solution proposée par Arce a consisté à accroître la dette extérieure, à aggraver les divisions au sein des organisations paysannes et populaires et à appliquer la loi électorale proscriptive adoptée par Evo Morales des années auparavant pour, cette fois-ci, l'utiliser contre lui [1].

C'est dans ce contexte que s'est déroulé le second tour des élections présidentielles de 2025 : les votes blancs et nuls représentaient plus de 22 % et contrairement à tous les sondages des médias bourgeois qui plaçaient Tuto Quiroga et Samuel Doria Medina en tête, c'est le tandem formé par Rodrigo Paz et Edman Lara qui est arrivé en première position. Rodrigo Paz Pereira est le fils de l'ancien président néolibéral Jaime Paz Zamora ; il a été maire et député pendant deux décennies, un opposant modéré au MAS. Edman Lara est un ancien policier, originaire de la vallée de Cochabamba, qui a été renvoyé pour avoir dénoncé des actes de corruption de la part de ses supérieurs. En parvenant à articuler de manière organique les candidatures parlementaires avec des secteurs du mouvement paysan, le PDC (Parti démocrate-chrétien), qui ne disposait pas d'une véritable base électorale, a réussi à capter de nombreux votes et à canaliser le mécontentement social et le rejet du modèle néolibéral incarné par Quiroga et Doria Medina, dont beaucoup craignaient le retour au pouvoir.

Dès leur accession au pouvoir exécutif et législatif, ils ont clairement affiché leur racisme et leur mépris pour les peuples originaires, en cherchant à remplacer les symboles plurinationaux dans l'espace public, comme la wiphala, et en réintroduisant la Bible dans les lieux protocolaires, malgré le caractère laïc de l'État. Sur le plan diplomatique, le gouvernement de Paz a fait marche arrière par rapport aux positions historiques de la Bolivie, comme le soutien au peuple palestinien contre le génocide perpétré par l'État d'Israël ; il a rompu les relations diplomatiques avec la Palestine et la République arabe sahraouie démocratique, pour rétablir et renforcer les relations avec l'État d'Israël. Paz s'est aligné sur Trump en rejoignant le « Bouclier des Amériques », aux côtés des représentants de l'extrême droite régionale.

Pendant la campagne électorale, Paz avait fait la promesse de construire un « capitalisme pour tous », pour citer son slogan destiné à le distinguer de l'agenda néolibéral brutal promu par Quiroga, mais il est bien vite apparu que son projet ne profite qu'aux riches, aux agro-industriels et au capital bancaire et financier. En formant son cabinet présidentiel, il a fait le choix, d'une part, d'exclure le vice-président Lara de tout espace de prise de décision et, d'autre part, d'intégrer à son gouvernement les principaux représentants de l'homme d'affaires et politicien Samuel Doria Medina : José Luis Lupo comme ministre de la présidence et José Gabriel Espinoza comme ministre de l'économie.

RP. – Quel a été le rôle de la classe ouvrière et de la paysannerie dans le mouvement actuel ? Quel rôle jouent les organisations syndicales, comme la COB, et les directions paysannes ? Et comment agissent le MAS, Evo Morales et les bureaucraties syndicales face à la mobilisation et à la crise politique ?

NH. – La lutte de la classe ouvrière, de la paysannerie, des communautés autochtones et des peuples indigènes contre l'austérité, la spoliation et le pillage impérialiste joue un rôle majeur dans la situation politique actuelle. Avec plus de 46 points de blocage dans six départements, le mouvement paysan, organisé par la base, ainsi que les centrales et sous-centrales paysannes, montrent la voie pour résister au gouvernement Paz.

La lutte dans la rue – les grèves et les blocages des routes dans tout le pays – qui a éclaté en réaction à la hausse des prix de l'essence, aux mesures d'austérité et à la procédure accélérée (fast track) du décret 5503 s'est donnée pour mot d'ordre « la Bolivie n'est pas à vendre. » Elle a montré que les classes populaires, les paysans et les peuples autochtones sont prêts à lutter contre Rodrigo Paz. La lutte contre le décret 5503, entre décembre et janvier, a marqué le grand retour de la mobilisation populaire depuis les journées de juillet et d'août 2020 qui ont mis fin au régime de facto de Jeanine Áñez.

Ces luttes ont également amorcé un processus de reconstitution des organisations mères du mouvement paysan et ouvrier. Dans le cas de la COB, cela s'est traduit par l'élection d'une nouvelle direction, lors d'un congrès national restreint qui cherchait à se démarquer de l'ancienne direction bureaucratique, au service des gouvernements successifs.

En janvier, les manifestants qui sont descendues d'El Alto vers le centre-ville de La Paz ont mis en garde la direction de la COB en scandant « Ne trahissez pas ! » Quelques jours plus tard, alors que la mobilisation de masse et les barrages routiers s'intensifiaient, la direction a signé un accord avec les ministres de Paz : une abrogation symbolique du décret 5503 en échange de l'élaboration d'un nouveau décret (5516) qui maintient la hausse du prix de l'essence et le projet austéritaire du gouvernement. Ce qui a été présenté par la bureaucratie comme une « victoire », après que le gouvernement a décidé de faire un pas en arrière, constitue en réalité une trahison de la mobilisation qui prenait de l'ampleur.

Mais il s'agit là de l'orientation même de la COB, qui veut rester dans le cadre juridique et politique en vigueur et refuse de proposer des mesures de portée structurelle qui feraient payer la crise au patronat. Cette attitude des directions syndicales s'est en quelque sorte « naturalisée » sous les gouvernements du MAS-IPSP, et plus encore au cours de la décennie du grand pacte constitutionnel, entre 2009 et 2019.

Mais ces accords passés avec des gouvernements au service du patronat constituent dans tous les cas une trahison des intérêts du mouvement ouvrier. Et on ne peut considérer comme quelque chose de normal que les directions paysannes et indigènes concluent, de la même manière, des accords avec un gouvernement qui, pour satisfaire les agro-industriels, tente de revenir sur les droits collectifs des peuples autochtones et de la paysannerie, acquis par la lutte.

Le Cabildo convoqué par la Centrale ouvrière bolivienne, le 1er mai, a décidé de déclarer une grève générale illimitée et le blocage des routes, sur la base d'un cahier de revendications unitaire qui incluait les demandes des différents secteurs en lutte et qui a été imposé grâce à une forte mobilisation sectorielle, à une forte pression venant de la base. Avec l'arrivée de la Marche paysanne et indigène des basses terres à La Paz, un « Pacte d'unité et de non-trahison » a été signé entre les directions de la COB, du mouvement indigène, du mouvement paysan, du corps enseignant urbain et rural et d'autres secteurs prêts à lutter.

Le 16 mai, en parallèle, les Confédérations des enseignants urbains et ruraux ont signé des accords avec le ministère de l'Éducation, dans lesquels les directions acceptent des mesures partielles et corporatistes : une « prime » pour les travailleurs de l'éducation en échange de la démobilisation des militants syndicaux. Cependant, à La Paz, à Santa Cruz et dans d'autres régions du pays, les enseignants et enseignantes restent mobilisés contre l'austérité néolibérale et les attaques contre l'éducation publique, gratuite et de qualité.

Par ailleurs, dans le district 8 d'El Alto, les habitants organisés en conseil populaire ont décidé de ne pas reconnaître les décisions de la bureaucratie de la Fédération des associations de quartier de la zone sud d'El Alto et de constituer démocratiquement un Comité des barrages, tout en encourageant la formation de comités dans d'autres zones de la ville, l'auto-organisation par en bas et la création d'assemblées ouvertes dans toutes les communautés et dans tous les syndicats afin de construire un plan national de lutte. Le processus en cours est ainsi marqué par un important sentiment anti-bureaucratique. Des dizaines de barrages et d'actions ont eu lieu à l'initiative des cadres auto-convoqués qui commencent à rejeter leurs directions tièdes, passives ou lâches.

Les étudiants de l'Université Mayor de San Andrés (UMSA), qui, en 2019, étaient une force supplétive des forces putschistes font aujourd'hui une démonstration importante du point de vue de l'auto-organisation. Les étudiants, à travers des organisations de gauche comme Combate Rojo, le groupe de jeunesse de la LOR-CI, ou les groupes féministes, écologistes et d'étudiants indépendants, se sont mobilisés contre le rectorat. En occupant le rectorat, ils ont réussi à forcer la rectrice à ouvrir les portes de l'UMSA pour accueillir la Marche indigène et paysanne ; de même, des initiatives de solidarité avec les manifestants ont été lancées par les enseignants, les travailleurs et les étudiants. Avec la convocation d'assemblées étudiantes ouvertes et la participation des étudiants aux mobilisations pour exiger la démission de Paz, le mouvement étudiant commence également à jouer un rôle politique.

Le gouvernement de Paz a lancé une répression brutale, avec l'assassinat de 4 personnes au cours des opérations policières et militaires, plus de 120 arrestations et des mandats d'arrêt contre les principaux dirigeants de la COB, de la CSUTCB et des organisations autonomes. Sur le plan rhétorique, le gouvernement et ses porte-paroles médiatiques accusent les manifestants d'être des terroristes, des séditieux, des vandales, d'être financés par le crime organisé et les narcotrafiquants, tout en cherchant à faire d'Evo Morales un bouc émissaire. Dans ses premières interviews à ce sujet, Evo a cherché à démentir cette version en affirmant qu'il ne voulait pas la démission de Paz, mais seulement que les revendications sociales soient prises en compte.

Cependant, dans ses dernières interviews, il fait quelques propositions politiques : il propose une nouvelle élection dans un délai de 90 jours. Une nouvelle élection, avec le même Tribunal électoral qui a nommé un gouverneur de La Paz sans second tour et soumise à la même loi électorale proscriptive qui empêche la participation des organisations paysannes, indigènes et ouvrières ? Et pendant les 90 jours à venir, que faut-il faire ? Se démobiliser ? Forts de l'expérience même de la lutte du peuple bolivien, nous affirmons pour notre part que la solution ne passe ni par leurs lois proscriptives ni par leurs tribunaux. Elle passe par la remobilisation des expériences les plus démocratiques qu'ait connues le peuple bolivien, comme ce fut le cas avec l'Assemblée populaire de 1971, lorsque les ouvriers, les paysans, les étudiants et les partis de gauche ont occupé le Parlement et ont commencé à siéger dans ce que Le Monde diplomatique qualifiait à l'époque de « premier Soviet d'Amérique ». Elle passe par la reprise de l'expérience de la Coordinadora del Agua à Cochabamba, qui a servi à construire l'unité des luttes tout en permettant de donner au mouvement un programme de lutte anti-néolibéral.

RP. – Face à la crise actuelle, quelles sont les tâches que vous considérez comme centrales pour le mouvement ouvrier et populaire en Bolivie ?

NH. – Ce matin, une vidéo d'une mobilisation en Argentine a été diffusée sur les réseaux sociaux : on voit les manifestants argentins qui se donnent pour cri de ralliement « Faisons comme en Bolivie ». Cette anecdote témoigne de la signification et de l'impact de la rébellion ouvrière, paysanne et indigène qui éclate en Bolivie. Le plan d'austérité et le pillage impérialiste du pays que le gouvernement de Paz et le patronat tentent aujourd'hui d'imposer fait écho aux projets de Milei, Kast, Noboa et des autres gouvernements d'extrême droite qui acceptent tous les diktats de Washington. De même, la résistance dans les rues et sur les routes de Bolivie ne vise pas seulement Paz, mais l'ensemble des politiques d'austérité dans la région.

Les secteurs mobilisés font clairement preuve d'un moral très combatif, d'une détermination à lutter, tandis que le mouvement et le degré d'auto-organisation font de grands pas en avant. Mais il faut aller beaucoup plus loin : dans l'organisation d'assemblées ouvertes des organisations en lutte ; dans l'unité et la coordination des mobilisations et de tous les points de blocage, afin de se doter d'un plan national de lutte qui non seulement exige la démission de Rodrigo Paz et de son gouvernement mais qui se prépare en outre à se battre pour un gouvernement provisoire des organisations ouvrières et paysannes en lutte. Ce n'est qu'en organisant de manière efficace la grève générale, interprofessionnelle et illimitée, que la COB a votée sans l'organiser concrètement qu'il sera possible de réaliser ces objectifs.

Face aux effets de la crise économique, provoquée par le grand patronat, il n'y a qu'une seule issue : que ce soient les riches et les patrons qui paient et non le peuple travailleur. Il est urgent d'alerter sur le risque que différentes directions bureaucratiques, qu'il s'agisse des organisations syndicales ou des directions des mouvements paysans ou indigènes, négocient avec le gouvernement, abandonnant la lutte en échange de quelques miettes. Pour contrer ce danger, il est fondamental de poursuivre la lutte en développant ce que des dizaines de milliers de travailleurs, de paysans et de représentants des communautés indigènes font déjà : s'auto-organiser et construire de nouvelles directions au service de la mobilisation.


[1] La Loi sur les organisations politiques (Loi 1096) adoptée en Bolivie sous Evo Morales en 2018 réforme les règles de participation électorale des partis, des organisations politiques ou des organisations indigènes. Elle impose que le Tribunal électoral suprême valide les candidatures des différentes organisations et fixe certaines conditions : des statuts, des mécanismes de démocratie interne ainsi que des procédures comme les primaires. Elle prévoit également la possibilité de retirer la personnalité juridique d'une organisation qui ne respecte pas les critères établis.

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