Récit d'audience : trois militants syndicaux poursuivis pour avoir défendu l'IVG face à l'extrême droite
Mon, 25 May 2026 21:06:37 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe 19 mai 2026 à Metz, trois syndicalistes étaient en procès pour s'être opposés à la tenue d'un rassemblement contre le droit à l'IVG il y a deux ans organisé par Civitas, un groupuscule d'extrême droite. Retour sur un procès politique contre des militants syndicaux et politiques.

Ce 19 mai, s'est tenu au tribunal de Metz un procès contre trois militants syndicaux réprimés pour avoir défendu le droit des femmes à disposer de leurs corps. À ce titre, une centaine de personnes, dont une dizaine de collectifs féministes et d'organisations politiques et syndicales se sont rassemblées en solidarité afin de dénoncer la criminalisation du militantisme syndical et politique.
Il y a deux ans, le 9 mars 2024, les trois militants syndicaux avaient été interpellés et placés en garde-à-vue par la police pour avoir participé à un contre-rassemblement qui dénonçait la tenue d'une « messe » contre la constitutionnalisation du droit à l'avortement dans la cathédrale de Metz. Une cérémonie protégée par la police et organisée par Civitas, un groupuscule d'extrême droite et intégriste catholique, profondément homophobe, patriarcale et antisémite, dissout par le gouvernement. Retour sur un procès qui s'inscrit dans un contexte politique de montée de l'extrême droite et du renforcement répressif à l'encontre des militants syndicalistes et politiques.
Un dossier vide et basé sur des témoignages policiers contradictoires
« Violences volontairement commises contre des personnes non identifiées n'ayant pas entraîné d'incapacité de travail » : ce sont sur ces chefs d'accusation énoncés par le juge que s'ouvre le procès de nos trois camarades.
Elsa Marcel, avocate de Christian Porta, a commencé sa plaidoirie en dénonçant les nombreuses irrégularités dans la procédure concernant l'interpellation de Monsieur Porta et des autres prévenus, qui ne répondent pas à la condition de flagrance. En effet, le procès-verbal d'interpellation ne précise nullement les raisons pour lesquelles il a été placé en garde-à-vue. Les policiers indiquent simplement que Christian Porta était « excité », un argument flou qui démontre que le syndicaliste a été repéré et visé par la police pour ses engagements connus sur la ville comme l'explique Me Elsa Marcel.
Arguments après arguments, la défense étaye la nullité des différents témoignages des procès-verbaux sur lesquels se base le juge. Alors que la procédure est vide, que l'exploitation des caméras de vidéo-surveillance ne démontre aucune violence, le procureur demande l'audition des policiers neuf mois après les faits. À nouveau, rien ne permet dans ces auditions d'attribuer à Christian Porta et aux deux autres interpellés des faits précis de violence. Selon Me Romane Bartoli, rien ne vient prouver la culpabilité des prévenus « ni les caméras de surveillance de la Ville de Metz ni les témoignages [qui racontent d'ailleurs le contraire] ».
Par ailleurs, les droits des accusés leur ont été notifiés 45 minutes après l'arrestation, dépassant le délai légal alors que le commissariat ne se trouvait qu'à deux minutes en voiture des lieux de l'interpellation.
Des contradictions qui révèlent la nature d'une procédure opaque visant uniquement à criminaliser les voix qui s'élèvent contre les idées réactionnaires. Par ailleurs, la victime présumée des violences dont la police incrimine les syndicalistes reste à ce jour non identifiée, et aucune enquête n'a été menée pour interroger d'autres témoins que les agents de police. Pour les avocates de la défense, ces incohérences révèlent la nature politique d'une procédure bâillon.
Invité par le président à prendre la parole, le procureur tente de justifier les vices de procédure comme tout à fait acceptables dans la mesure où il s'agit « d'interpellations de masse », alors que seulement trois militants ont été interpellés ce jour-là. Quant à l'imprécision des faits reprochés, le procureur insiste : « Des actes de violence ce sont des actes de violences ! » ajoute-t-il. En d'autres termes, il faut prendre la police au mot, même lorsqu'elle ne sait pas décrire ce qu'elle prétend avoir vu. Les avocates de la défense sont formelles : les citations des procès-verbaux sur lesquelles s'appuie avec insistance le juge pour incriminer les prévenus doivent être considérées comme nulles.
Un procès politique qui vise à faire taire les militants syndicaux qui défendent l'IVG face à l'extrême droite
Le Président invite ensuite les trois syndicalistes à la barre et leur somme d'indiquer tour à tour leurs situations personnelles : ouvrier dans l'automobile, étudiant et ouvrier dans l'agro-industrie. Si les trois syndicalistes contestent à la barre les faits qui leur sont reprochés, le juge tente de les piéger avec insistance, en leur lisant les procès-verbaux des policiers, pris pour argent comptant.
Le Tribunal interroge dans un premier temps, Quentin, ouvrier dans l'automobile et syndicaliste qui aurait commis des violences sur un membre de Civitas, qui n'a pourtant aucune blessure et n'a pas pris la peine de se déplacer à l'audience. Quentin s'explique à de nombreuses reprises : les militants de Civitas se sont jetés sur l'un de ses camarades pour le tabasser et il n'a fait qu'aider son camarade au sol en tirant vers l'arrière l'un de ses agresseurs. Le président insiste : « Vous plaidez la légitime défense d'autrui, et c'est pour ça que vous avez essayé d'attraper la personne qui s'en prenait M. Porta ? Mais comment vous l'avez attrapé ? Par la gorge ? Par l'épaule ? Donc vous contestez l'étranglement ? Vous ne contestez pas l'étranglement si j'ai bien compris ce que vous dites ? ». Il ajoute : « Vous étiez dans quel état vous ? Quel était votre état émotionnel ? Vous étiez énervé ? Vous étiez apaisé alors ? Dans quel état d'esprit étiez-vous ? ».
Après plusieurs tentatives d'intimidation et de longues minutes passées à questionner l'état émotionnel du syndicaliste au moment des faits - qui se sont déroulés il y a deux ans -, c'est au tour de Christian Porta. Celui-ci est accusé d'avoir « donné des coups au hasard dans la mêlée », sans victime identifiée. Alors que le syndicaliste tente de recontextualiser les faits et expliquer la nature du rassemblement pour défendre le droit à l'avortement contre Civitas, une organisation de catholiques intégristes prônant la haine des juifs, proche d'Aurora et de Lorraine Catholique, ayant notamment fait annuler le concert de Bilal Hassani en 2023 suite à des menaces graves, telles que la préparation d'engins explosifs au vu de déclencher un incendie criminel. Mais il se fait rapidement couper par le juge : « Ce n'est pas le moment de parler des désaccords idéologiques ! Ça ne permet pas d'expliquer les violences commises ! »
Pourtant, ce contexte politique reste indispensable pour comprendre combien il est grave que des militants puissent se retrouver sur le banc des accusés sur la base de plaintes de militants d'une organisation comme Civitas, qui était déjà dissoute par le gouvernement depuis octobre 2023. Comme le rappellera Elsa Marcel lors de sa plaidoirie : « Ça ne dérange pas le préfet de venir assurer le maintien de l'ordre d'une manifestation de Civitas, et ce sont des militants syndicaux venus défendre le droit à l'avortement qui se font arrêter ». Tout au long de l'audience, les syndicalistes se feront systématiquement couper dès qu'ils qualifieront les militants de Civitas d'extrême droite. À l'inverse, le Président n'aura aucune difficulté avec les témoignages des policiers qui les qualifient d'« antifas » pour justifier leur criminalisation.
Gaël Diaferia, secrétaire médico-social à Metz et syndicaliste présent aux moments des faits vient à son tour témoigner à la barre et corroborer les déclarations des prévenus : « Les violences que j'ai vu ce jour-là, elles venaient de l'extrême droite ». Il poursuit : « Ce qui me choque, c'est justement que ces militants aient pu organiser leur messe anti IVG sans que rien ne soit fait pour les en empêcher. Ces militants, je le rappelle, ce sont des néonazis, violents, condamnés pour antisémitisme et qui croient en toutes sortes de théories complotistes selon lesquelles la terre serait plate ou que nos élites juives franc maçonniques boiraient un sang de jouvence prélevé sur nos enfants, la police savait pertinemment qui ils étaient ».
Contraint de reconnaître que rien ne permet d'attribuer à Christian Porta le moindre geste violent, le Procureur sollicitera un abandon des poursuites mais demandera la condamnation de ses camarades à des amendes de 1000 et 1500 euros. Le délibéré sera rendu le 16 juin.
Ce procès constitue une attaque considérable envers le syndicalisme et le militantisme antifasciste. Il s'inscrit donc pleinement dans la continuité du renforcement répressif en cours à l'encontre des syndicalistes et des militants politiques, de la prise de confiance des groupuscules d'extrême droite et de montée en puissance électorale du RN qui s'attaque aux organisations ouvrières là où il est aux manettes.
Ce mois-ci, ce sont également deux autres syndicalistes sur le secteur de Metz qui ont été réprimés. En effet, Ludo, cheminot et syndicaliste à Sud Rail vient de se voir remettre une lettre de licenciement par la SNCF à la demande de la préfecture de police en raison de son engagement militant. Toujours à Metz, Alexandre, syndicaliste à Solidaires Informatiques est lui aussi menacé de licenciement pour avoir soutenu la Palestine. Ces multiples cas d'attaques contre notre camp social démontrent qu'il est plus que jamais nécessaire d'être solidaire face à la répression.
C'est à ce titre que ce 19 mai une dizaine d'organisations politiques comme la France insoumise, Révolution Permanente, Lutte ouvrière, le PT, le NPA-R ou l'UCL, syndicales (comme SUD et la CGT) mais aussi féministes et associatives (le planning familial, la grenade, BDS) étaient rassemblées devant le tribunal de Metz en solidarité avec les syndicalistes réprimés afin de dénoncer la criminalisation du militantisme syndical et politique. Face à la répression, faisons front !