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Trêve à Pékin et rébellion en Bolivie : la lutte des classes à l'heure de la crise de l'hégémonie étasunienne

Fri, 22 May 2026 11:11:01 CEST

Révolution Permanente

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La détente scellée lors du sommet ne résout pas le conflit structurel entre Washington et Pékin. Elle l'administre. Pendant ce temps, l'Amérique latine, l'un des terrains centraux de cette confrontation, est traversée par le soulèvement populaire en Bolivie.

Trump arrive à Pékin avec deux guerres perdues sur les épaules

La semaine dernière, Trump est arrivé au sommet de Pékin affaibli, chargé du poids de deux guerres perdues. D'un côté, la guerre contre l'Iran, dont il ne sait toujours pas comment sortir, et de l'autre, la guerre commerciale avec la Chine, sur laquelle il a dû reculer l'an dernier lorsque Pékin a restreint l'exportation des terres rares indispensables à l'industrie étasunienne, des systèmes de défense aux avions en passant par l'électronique avancée. En outre, les revers judiciaires concernant les droits de douane ont laissé une partie de sa politique commerciale en suspens. Trump pensait que l'enlèvement de Maduro constituait le début d'une série de victoires et Netanyahou l'avait convaincu qu'il était possible d'en finir rapidement avec le régime iranien. Le plan a échoué. L'économiste Paul Krugman parle d'un échec qui a affaibli Trump tout en jugeant que les politiques protectionnistes censées relancer la production étasunienne se soldent par un fiasco : elles n'ont réussi qu'à lui faire perdre des alliés.

L'un des principaux objectifs de Trump lors de son sommet avec Xi Jinping était de rentrer à Washington avec un accord commercial qu'il pourrait présenter comme une victoire. Mais au-delà de la mise en scène de la rencontre, il n'y a eu aucune annonce majeure sur les principaux points de tension entre les deux puissances. Peu de choses sur la guerre commerciale, qui reste dans une impasse en grande partie parce que la Chine a fait valoir son poids dans le commerce mondial des terres rares, essentielles à toute l'industrie de haute technologie, y compris militaire. Peu de choses sur la guerre en Iran, alors que la Chine vient d'ignorer les sanctions imposées à cinq raffineries chinoises pour avoir acheté du pétrole iranien et qu'il semble désormais que Trump pourrait finir par lever ces sanctions. Peu de choses enfin sur Taïwan, principal point d'affrontement militaire potentiel entre les États-Unis et la Chine.

Pour poser ses lignes rouges, Xi Jinping a de nouveau évoqué le « piège de Thucydide », formulé il y a quelques années par le spécialiste des relations internationales Graham Allison. Selon cette lecture, l'ascension d'Athènes aurait effrayé Sparte et conduit les deux puissances à la guerre. Dans le parallèle, la Chine en pleine ascension représenterait Athènes face à des États-Unis dont la puissance hégémonique en déclin ferait écho à celle de Spartes. Xi a tenu à rappeler à Trump que ce « piège » pouvait être évité à condition de « bien gérer » le différend autour de Taïwan, qui constitue une ligne rouge pour Pékin. Les États-Unis encouragent depuis des décennies la militarisation de l'île, tandis que la Chine maintient son objectif de réunification.

Dans une interview accordée à Fox News juste avant de quitter Pékin, puis dans des échanges avec des journalistes à bord d'Air Force One, Trump a fait plusieurs déclarations sur Taïwan laissant entendre que l'engagement étasunien vieux de quarante-quatre ans, en vigueur depuis Reagan en 1982, qui consistait à ne pas négocier avec la Chine au sujet des ventes d'armes à Taïwan était « dépassé ». Il a expliqué avoir discuté « très en détail » avec Xi de l'enveloppe d'aide militaire de 13 milliards de dollars destinée à Taipei, déjà approuvée par le Congrès, et qu'il le considérait comme une monnaie d'échange utile.

Le « pivot vers l'Asie » et le recentrage stratégique de la puissance étasunienne sur la confrontation avec la Chine ont commencé sous Barack Obama. Trump, dès son premier mandat, a placé cette rivalité au cœur de sa politique. Mais l'accumulation d'échecs pousse Trump lui-même à chercher une forme de détente. Cette situation d'impasse relative se déroule alors que la présidence de Trump montre des signes d'usure croissants et que Xi Jinping a intérêt à préserver la stabilité du marché mondial, notamment en ce qui concerne les prix de l'énergie et la demande occidentale.

L'autre face de l'ascension du géant chinois

Francis Fukuyama, le politologue conservateur américain qui avait publié au début des années 1990 le célèbre ouvrage La Fin de l'histoire et le Dernier Homme, s'est récemment dit « assez impressionné » par le modèle chinois. À l'époque, ses idées incarnaient le triomphalisme néolibéral, affirmant que le capitalisme de marché et la démocratie libérale représentaient la « forme finale » de l'évolution humaine. Une vision qu'il a progressivement nuancée, plus encore avec l'arrivée de Trump à la Maison Blanche. Il souligne aujourd'hui que la Chine a construit un système autoritaire combiné à des mécanismes de marché, particulièrement efficace dans l'utilisation des nouvelles technologies, à l'inverse d'une démocratie étasunienne en déclin dont le modèle est devenu moins attractif.

Qu'un idéologue du conservatisme libéral fasse aujourd'hui l'éloge du modèle chinois constitue une nouvelle expression sur le terrain culturel et idéologique de la crise de l'hégémonie étasunienne. Une autre question est de savoir si la Chine peut construire un « soft power » comparable à celui développé par les États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : son régime de parti unique, fortement répressif, ne joue pas en sa faveur, même si cela n'empêche pas nombre d'intellectuels progressistes d'adhérer au modèle chinois.

Mais la Chine fait aussi face à ses propres contradictions, ce qui explique pourquoi Xi avait lui aussi intérêt à une détente. On parle beaucoup moins de ces difficultés. Comme l'expliquait André Barbieri dans une interview pour Red Internacional, la Chine a multiplié les investissements dans la course technologique afin de développer sa propre industrie de haute technologie face aux restrictions étasuniennes (avec des investissements colossaux prévus par le quinzième plan quinquennal qui court jusqu'à 2030 dans les semi-conducteurs, la bioproduction, l'aérospatial, la robotique et l'intelligence artificielle) mais elle dépend encore des États-Unis et de l'Europe pour les puces électroniques les plus performantes. C'est pourquoi Jensen Huang, patron de Nvidia, était présent au sommet de Pékin afin de vendre des puces H200 à Alibaba, Tencent et ByteDance.

À cela s'ajoutent d'importantes difficultés internes : ralentissement économique, crise immobilière, déflation et chômage élevé au sein de la jeunesse. Sur le plan stratégique et militaire, le développement technique de l'appareil militaire chinois s'accompagne d'une profonde crise du haut commandement. L'éviction de Jan Yoshi, général très proche de Xi et seul membre de la Commission militaire centrale fort d'une expérience du combat, a marqué le point culminant d'une purge qui a déjà touché plus de 4 000 militaires et une centaine de hauts responsables depuis 2012.

Certaines analyses soulignent à juste titre les faiblesses de Trump, mais idéalisent en même temps la politique étrangère chinoise. On présente parfois la Chine comme une puissance pacifique, dépourvue d'ambitions guerrières. Pourtant, les exercices militaires menés ces dernières années autour du détroit de Taïwan racontent une autre histoire, même s'ils restent pour l'instant préparatoires.

Dans un récent podcast de Novara Media, certains invités expliquent que le capitalisme occidental est né du colonialisme, alors que le capitalisme chinois n'aurait jamais possédé de colonies. Sa politique étrangère serait donc naturellement plus pacifique et bienveillante. Pourtant, la Chine est devenue en quelques années la deuxième économie capitaliste du monde, avec le deuxième budget militaire de la planète. Elle n'est plus seulement un réceptacle de capitaux étrangers ni l'atelier du monde, qui mettait à disposition des grandes puissances une main-d'œuvre bon marché : elle tente désormais de conquérir ses propres espaces d'accumulation du capital à l'échelle mondiale en faisant concurrence aux autres puissances. Suivant les lignes d'un modèle fortement extractiviste, les capitaux chinois prennent le contrôle d'entreprises du secteur de l'énergie, des mines, des ports et d'autres infrastructures stratégiques en Asie, en Amérique latine et en Afrique.

À l'intérieur du pays, l'État exerce une forte répression dans les lieux de travail et dans les universités afin de préserver les avantages comparatifs de la Chine et, notamment, le faible coût du travail. Cela explique en grande partie pourquoi la Chine demeure si attractive pour les capitalistes, comme ceux qui accompagnaient Trump à Pékin.

Du point de vue de la classe ouvrière, la réalité dément toute vision idyllique. Comme le rappelait Barbieri : « La puissance chinoise repose sur la surexploitation du travail et sur la répression des luttes sociales », avec une moyenne de 49 heures de travail hebdomadaires en 2025, la plus élevée depuis 2005, et un système du « 996 » (travailler 6 jours par semaine de 9h à 21h) toujours largement répandu. Malgré cela, « le mécontentement social est très fort parmi la jeunesse ouvrière et les grèves connaissent un regain depuis 2023 », avec une hausse de 50 % des mouvements de protestation l'an dernier ainsi que l'apparition de phénomènes comme le tang ping (« rester allongé ») ou le bailan (« se laisser aller »), autant de signes montrant que « la grève redevient un moyen d'action légitime dans la conscience populaire ».

Ce tableau intérieur permet aussi de comprendre pourquoi Xi a lui-même intérêt à trouver une forme de détente dans la rivalité avec les États-Unis.

Détente tactique et affrontement stratégique : le chapitre latino-américain

Comment comprendre, dans son ensemble, ce qui s'est joué à Pékin ? La formule la plus juste serait sans doute de dire qu'il s'agit d'une pause tactique dans une confrontation stratégique de long terme. Les conditions qui rendent cette relation structurellement antagonique demeurent intactes. La rivalité entre la Chine, une puissance capitaliste présentant des traits impérialistes clairs, et l'impérialisme étasunien est de nature stratégique et participe d'une dynamique structurelle liée au fonctionnement même du capitalisme et au rôle des États nationaux qui pousse les deux grandes puissances vers l'affrontement, au-delà même des raisons conjoncturelles avancées par chaque camp.

Dans ce cadre, le sommet de Pékin, même s'il n'a pas débouché sur beaucoup de résultats concrets, a montré certains signes de détente entre les deux puissances. Mais si Trump est passé de la confrontation ouverte avec la Chine, qui avait marqué la première partie de sa présidence, à une attitude plus conciliante lors du sommet de la semaine dernière, c'est en raison d'une série d'échecs. Trump a dû reculer dans la guerre commerciale contre la Chine. Il a été incapable de « régler en vingt-quatre heures » la guerre en Ukraine comme il l'avait promis (et, au contraire, la guerre continue de s'intensifier tandis que Poutine effectue lui aussi une visite à Pékin ces jours-ci). Il a subi un revers en Iran et se retrouve enlisé dans le détroit d'Ormuz alors que la guerre est impopulaire aux États-Unis, que l'inflation repart à la hausse et que l'usure de sa présidence sur la scène intérieure pourrait même lui faire perdre le contrôle du Sénat lors des élections de mi-mandat.

L'un des terrains où la rivalité stratégique entre Washington et Pékin reste entièrement ouverte est l'Amérique latine. Les États-Unis cherchent à réaffirmer leur domination après deux décennies durant lesquelles la Chine a avancé de façon décisive : elle est devenue le principal partenaire commercial de nombreux pays de la région et a pris pied dans les secteurs de l'énergie, des mines, des ports et des infrastructures stratégiques. Depuis l'an dernier, Trump a ressorti des cartons la doctrine Monroe en revendiquant à nouveau l'Amérique latine comme son « arrière-cour » afin de s'opposer bien plus activement à l'influence de Pékin. Cette offensive prend plusieurs formes.

D'une part, l'administration Trump exerce une pression directe sur les processus politiques en Amérique latine : l'enlèvement de Maduro au début de l'année et le projet néocolonial de vassalisation du Venezuela, le maintien et l'aggravation du blocus criminel contre Cuba, qui demeure l'un des instruments les plus brutaux de l'interventionnisme étasunien contre les peuples de la région, ou encore le soutien prononcé aux gouvernements de droite et d'extrême droite du continent, de Kast au Chili à Milei en Argentine, en passant par Paz en Bolivie, entre autres.

Mais cette avancée ne se fait pas sans produire de résistances. Au Chili, après l'échec du gouvernement Boric, qui avait servi à canaliser puis désamorcer la révolte de 2019, le gouvernement actuel de Kast, en place depuis à peine deux mois, fait déjà face à une recomposition du mouvement étudiant, avec d'importantes manifestations contre la hausse du prix des carburants et les coupes dans l'éducation, tandis que la popularité du gouvernement s'effondre rapidement.

En Argentine, le gouvernement Milei est en chute libre, avec des taux de désapprobation avoisinant les 65 %. Face au rôle du péronisme, qui a largement contribué à rendre possibles les attaques de Milei, notamment grâce à la passivité de la bureaucratie très discréditée de la CGT, un phénomène politique significatif de sympathie autour de Myriam Bregman et de la gauche révolutionnaire se développe. Cela reflète les conclusions auxquelles parviennent de larges secteurs de la classe ouvrière, de la jeunesse, du mouvement féministe ainsi que certains milieux culturels et intellectuels, après deux années de lutte contre ce gouvernement. Aujourd'hui, la Bolivie est le point le plus explosif.

La Bolivie dans l'œil du cyclone

L'avancée de Washington et des gouvernements d'extrême droite se heurte à des résistances, comme on le voit aujourd'hui avec la rébellion ouvrière, paysanne et populaire en Bolivie contre le plan d'austérité de Rodrigo Paz. L'alignement du gouvernement Paz sur les États-Unis et l'extrême droite régionale est explicite. Il a soutenu l'offensive militaire contre le Venezuela et l'enlèvement de Maduro tout en bénéficiant de l'aide du gouvernement de Milei, qui a envoyé deux avions Hercules destinés à établir un pont aérien entre l'est et l'ouest du pays face aux nombreux points de blocage tenus par les manifestants.

Comme l'expliquait Nathanael Hastie, dirigeant de la Ligue ouvrière révolutionnaire de Bolivie, dans une récente interview accordée à LID+, les origines du conflit remontent au mois de décembre, lorsque le gouvernement a, par un simple décret présidentiel, doublé le prix des carburants tout en ouvrant la voie à une flexibilisation du travail et en accélérant la spoliation des ressources naturelles par les multinationales.

En outre, la loi 1720 a mis feu aux poudres, notamment au sein des secteurs paysans. La loi transforme la petite propriété en propriété moyenne et vise, à travers l'endettement, à favoriser la concentration foncière. Dans le même temps, la Bolivie s'endette rapidement auprès du FMI et de la Banque interaméricaine de développement et applique à nouveau l'agenda austéritaire du Consensus de Washington. La politique de Paz s'inscrit dans le cadre de la rivalité entre grandes puissances dans la région, après plusieurs années marquées par une influence croissante des BRICS en Bolivie.

La répression policière et militaire du week-end dernier a fait quatre morts, provoquant une vague d'indignation. Ce lundi 18 mai, une manifestation massive est descendue d'El Alto vers La Paz. Des milliers de manifestants ont fait face à une répression féroce dans le centre-ville alors qu'ils tentaient de rejoindre la place Murillo. Ils ont allumé des braseros et dressé des barricades face à l'avancée des forces de police et de l'armée. On compte des dizaines de blessés et au moins 127 arrestations, parfois directement au domicile des personnes concernées. Les affrontements et les barrages se sont multipliés dans le centre-ville, tandis que plus de cinquante points de blocage étaient recensés dans tout le pays.
Le mot d'ordre qui a cristallisé le mouvement est : « Paz dégage ». Une partie même de l'électorat de Paz, qui avait voté pour lui au second tour pour faire barrage à l'ancienne droite de Quiroga, se retrouve aujourd'hui dans la rue à se battre contre l'austérité qu'elle pensait avoir vaincue dans les urnes.

La mobilisation est portée par les mineurs, les ouvriers de l'industrie, les enseignants urbains et ruraux, les agents municipaux du nettoyage, les étudiants, les comités de quartier, les organisations paysannes et les mouvements indigènes. Comme le souligne la déclaration de la Ligue ouvrière révolutionnaire de Bolivie, membre du Courant Révolution Permanente, le développement des assemblées ouvertes est une nécessité centrale : elles doivent intégrer les syndicats, les communautés et les habitants des quartiers afin de briser la mainmise des différentes bureaucraties qui sont toujours prêtes à négocier avec le gouvernement. Elles doivent également imposer le mot d'ordre « Paz dégage » : « Grève générale illimitée et blocage des routes jusqu'à la chute du gouvernement des patrons et du FMI. »

Les fissures d'une crise d'hégémonie

Le sommet de Pékin n'a pas débouché sur un nouvel équilibre, mais sur la confirmation qu'aucune des deux puissances n'est aujourd'hui capable de pousser le conflit jusqu'au bout. Trump a besoin d'oxygène face à l'usure provoquée par ses guerres perdues et Xi a besoin de temps. Mais la confrontation stratégique de fond (technologique, militaire, monétaire et géopolitique) demeure structurelle.

L'Amérique latine constitue l'un des champs de bataille de cette rivalité hégémonique. La tentative de Washington de restaurer sa domination dans son « arrière-cour » dans le sud du continent, en s'appuyant sur les Kast, les Milei ou les Paz, se heurte pourtant à ses propres limites. La rébellion en Bolivie montre que l'offensive de l'extrême droite ne progresse pas sans rencontrer de résistances.

Face à la crise de l'hégémonie étasunienne, il n'y a aujourd'hui aucune alternative évidente : ni dans le modèle chinois qui impressionne désormais Fukuyama, ni dans des démocraties libérales en déclin. Mais elle ouvre des situations où la lutte des classes remet à l'ordre du jour une question fondamentale : celle d'une issue portée par le mouvement de masse lui-même.

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