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USA-Cuba : à quoi jouent Donald Trump et Marco Rubio ?

Fri, 22 May 2026 12:24:36 CEST

Révolution Permanente

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Trump en avait rêvé et c'est chose faite depuis mercredi : l'ancien dirigeant cubain, Rául Castro, a été inculpé par la justice fédérale. Il est accusé de « meurtre d'Américains ». Entretemps, sur l'île, on ne trouve plus une goutte d'essence, du fait des sanctions US. Ce qui n'a pas empêché les autorités d'accueillir, à La Havane, le directeur de la CIA, pourtant venu réitérer les menaces étatsuniennes à l'encontre de l'île.

Au pays du cinéma, tous les scénaristes ne sont pas aussi bons que les grandes plumes d'Hollywood. A la Maison Blanche, on a tendance à reproduire des scripts ayant déjà servi pour dessiner les contours de la saison 2 de la série « L'empire contre-attaque en Amérique latine ». Dans le viseur, comme cela est annoncé depuis plusieurs mois, maintenant, il y a Cuba. À l'origine, l'île se trouvait en troisième position sur la liste des cibles étatsuniennes après l'intervention contre le Venezuela, en janvier, et la guerre contre l'Iran, depuis février. Dernièrement, Marco Rubio, secrétaire d'État et conseiller à la Sécurité nationale de Trump, a fait remonter La Havane en tête de ses priorités.

Raúl Castro, inculpé de conspiration et de quadruple homicide

A défaut d'une légitimité autre que celle consistant à désigner l'île comme une « menace exceptionnelle » pour la sécurité des États-Unis, il fallait à Trump une « base légale » pour justifier une possible intervention contre Cuba. À l'instar de l'affaire montée contre le président vénézuélien, Nicolás Maduro, accusé d'être à la tête d'un réseau international de trafic de drogue, le « Cartel de los Soles » qui n'a jamais existé que dans l'esprit des faucons républicains, la justice fédérale étatsunienne planchait depuis plusieurs semaines sur un montage semblable pour trouver des chefs d'inculpation à l'encontre de personnalités de premier plan du gouvernement cubain. Elle a fini par rendre sa décision, mercredi 20 mai : ni accusation d'enrichissement d'uranium, ni possession de dangereuses armes bactériologiques, ni facilitation de l'immigration massive en direction de la frontière Sud des États-Unis, ni participation à un trafic de fentanyl à destination des enfants américains, cette fois-ci.

Lors d'une conférence de presse organisée depuis la Freedom tower, à Miami, le procureur général par intérim, Todd Blanche, a formellement accusé Raúl Castro, aujourd'hui âgé de 94 ans, de « conspiration » et d'un quadruple homicide, en lien avec une affaire remontant à 1996. Inutile de chercher une quelconque subtilité dans l'allocution prononcée par Blanche tellement les ficelles sont grossières et les éléments de dénégation sont explicites : « Cette inculpation, a-t-il bizarrement souligné, n'est pas une mise en scène. Un mandat d'arrêt a été délivré à son encontre. Nous nous attendons donc à ce qu'il se présente ici de son plein gré ou d'une autre manière et qu'il soit incarcéré ».

Trente nuances d'anticastrisme

Au cœur de l'inculpation, il y a donc une affaire vielle de trente ans. Selon la justice étatsunienne, le 24 février 1996, trois citoyens étatsuniens et un citoyen cubain résidant en Floride, membres de Brothers to the Rescue / Hermanos al rescate, une ONG de solidarité avec les cubains désirant quitter l'île et opérant dans le cadre d'une « mission humanitaire » auraient été froidement assassinés à bord de deux Cessna par des avions de chasse cubains. Raúl Castro étant, à l'époque, ministre de la Défense, sa responsabilité est donc engagée, aux côtés de cinq autres officiels cubains. Indépendamment des controverses sur l'endroit précis où les deux avionnettes ont été abattus (au-dessus des eaux internationales, dans le détroit de Floride, ou dans l'espace aérien cubain), la réalité de l'affaire est tout autre.

Brothers to the Rescue faisait partie de la myriade d'organisations anticastristes, basées en Floride, bénéficiant du soutien tacite des administrations étatsuniennes, opérant sous le paravent de la « solidarité » ou du « soutien à la démocratie et à la liberté » mais appelant au renversement des autorités cubaines et à l'origine, pour certaines, d'attentats sur l'île. Sous couvert d'aide aux embarcations de fortune des milliers de Cubain.es désireux de rejoindre, dans les années 1990, les États-Unis où ils bénéficiaient, alors, d'un statut privilégié, Brothers to the Rescue procédaient à des survols du territoire cubain et à du largage de tracts appelant à la sédition. Autant de provocations et de violations répétées de l'espace aérien d'un pays-tiers, Cuba, cible depuis le début des années 1960 d'une multitude de tentatives de déstabilisation et d'agressions de la part de Washington. Entre 1994 et 1996, les autorités de l'île avaient demandé à plusieurs reprises à l'administration Clinton de mettre un terme aux activités de cette ONG un peu particulière, sans que Washington ne prenne aucune mesure. Le 24 février 1996, face à une énième opération des Brothers en direction de Cuba et après avoir procédé à un tir de sommation à l'encontre des avionnettes ayant pénétré, selon La Havane, dans l'espace aérien cubain sans en avoir reçu l'autorisation, deux Mig cubains ont abattu deux des trois Cessna pilotés par les mercenaires anticastristes. Il n'en a pas fallu davantage pour les propulser au panthéon étatsunien des « combattants de la liberté ».

Second script : Lester Mallory, 1960

Le 20 mai passera donc au calendrier trumpien comme un « très grand jour », selon le président. Obsédé comme il l'est de devenir, avant le 4 juillet (date du deux-cent-cinquantième anniversaire de l'indépendance des États-Unis), le quasi-messie qui saura « reprendre Cuba » là où tous ses prédécesseurs ont échoué, la date n'avait pas été laissée au hasard. En effet, dans les éphémérides de l'anticastrisme le plus dur, elle passe pour le « Jour de l'indépendance de Cuba », le 20 mai 1902 : lorsqu'après quatre cents ans de colonisation espagnole et deux guerres de libération, les autorités militaires d'occupation étatsuniennes remettaient gracieusement le pouvoir au premier gouvernement souverain de l'île. En lui enjoignant, cela va sans dire, d'être aux ordres de Washington, ce qui sera le cas, jusqu'en 1959, de tous les gouvernements cubains.

Trump a cependant tenu à préciser, avec la veulerie qui lui est habituelle, que malgré l'inculpation de Castro, il « n'y aura pas d'escalade. Je ne pense pas que ce soit nécessaire. Cet endroit [Cuba] est en train de tomber en ruines ». C'est là un autre script, vieux de soixante-six ans, que Trump reprend. En avril 1960, un peu plus d'un an après la chute du dictateur pro-américain Fulgencio Batista, l'homme fort de l'île depuis 1933, le sous-secrétaire d'État aux Affaires américaines, Lester Mallory, rédigeait un mémorandum, depuis déclassifié, à l'attention de la Maison blanche. Dans la mesure, écrit Mallory, qu'il « n'existe pas d'opposition politique efficace (…) le seul moyen prévisible d'aliéner le soutien interne est de susciter le désenchantement et le mécontentement fondés sur l'insatisfaction et les difficultés économiques (…) en privant Cuba d'argent et de fournitures, afin de réduire les salaires, de provoquer la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement ». Ruiner un pays pour pousser la population à bout : voici l'antienne américaine pour Cuba. Trump l'a donc reprise en y rajoutant deux décrets présidentiels, signés fin janvier et début mai, pour finir d'étrangler totalement l'économie, en privant le pays d'accès au carburant et en condamnant la population à la faim.

Plus une goutte d'essence mais des menaces à revendre

La situation, sur l'île, était catastrophique depuis plusieurs mois déjà. Pour les Cubain.es, elle est désormais absolument désespérée. Les gestes les plus élémentaires comme conserver des aliments au réfrigérateur, cuisiner, charger un téléphone ou ouvrir un robinet leur sont tout simplement interdits en raison de l'asphyxie énergétique imposée par les États-Unis. C'est ce qu'a reconnu, le 13 mai, le ministre de l'Énergie et des mines, Vicente de la O Levy, pointant qu'il ne restait plus rien en termes de produits raffinés issus de la dernière livraison de brut arrivée le 31 mars à bord de l'Anatoly Kolodkin, l'unique tanker ayant été autorisé par Washington à décharger depuis janvier. Le réseau électrique n'est plus qu'alimenté par le réseau de fermes photovoltaïques, qui couvrent à peine 10% des besoins de l'île, et par les quelques systèmes thermoélectriques qui ne produisent que grâce à du brut local que Cuba n'extrait qu'en très petite quantité.

Dans ce cadre, les dernières manœuvres étatsuniennes en direction de la population de l'île prennent tout leur sens. Le 13 mai, d'un côté, l'administration Trump, annonçait être prête à livrer pour cent millions d'aide humanitaire d'urgence à condition que celle-ci soit acheminée et distribuée par l'Église catholique ou d'autres institutions religieuses. Un pied-de-nez au gouvernement cubain qui a répliqué, par la voix du président Miguel Díaz-Canel, qu'il serait plus efficace de suspendre les sanctions et l'embargo si Washington entendait réellement alléger les souffrances de la population [1]. De l'autre, en amont de l'inculpation de Castro, Marco Rubio s'est fendu d'un message vidéo, en espagnol, à destination de la population de l'île : tout en pointant, à bon compte, les incohérences et la gestion erratique des ressources nationales cubaines par la holding GAE, aux mains des Forces armées révolutionnaires, et qui contrôle une partie de l'économie nationale de l'île, le message de Rubio promet aux Cubain.es de nouveaux rapports entre « les deux peuples et les deux pays ». « La raison pour laquelle vous êtes contraints de survivre vingt-deux heures par jour sans électricité n'est pas due à un blocus pétrolier imposé par les États-Unis », a-t-il réussi à affirmer, très sérieusement, avant de poursuivre : « La véritable raison pour laquelle vous n'avez ni électricité, ni carburant, ni nourriture, c'est que ceux qui contrôlent votre pays ont détourné des milliards de dollars, mais rien n'a été utilisé pour aider le peuple ». De manière à ne laisser aucun doute quant à la signification de son adresse, Rubio a conclu en soulignant que « la seule chose qui s'interpose sur la voie d'un avenir meilleur pour Cuba, ce sont ceux qui contrôlent votre pays ».

Déploiement militaire, phase 1

Trump, Rubio ou encore Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre, n'en sont pas à leurs premières déclarations agressives vis-à-vis de La Havane. Néanmoins, la logique cumulative de leurs prises de positions et des sanctions prises ces dernières semaines (avec de nouvelles mesures à l'encontre de responsables gouvernementaux cubains, annoncées lundi 18) resserrent un peu plus l'étau sur Cuba. Parallèlement, les vols de reconnaissance étatsuniens autour de l'île se sont multipliés ces derniers jours alors que l'USS Nimitz, l'un des principaux porte-avions de la marine US, a été positionné, ainsi que son escadre, au Sud des côtes cubaines. Selon des sources militaires étatsuniennes, il ne s'agirait là « que » d'une phase initiale de déploiement puisqu'une opération militaire impliquerait une concentration bien supérieure de moyens logistiques et de troupes. Il n'en reste pas moins que la menace se précise.

La CIA à La Havane : piège et paradoxe de la négociation

Dans ce cadre inquiétant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les autorités cubaines poursuivent leurs négociations avec l'administration Trump qui exige pourtant d'elles une reddition pure et simple. La Havane a même accueilli, jeudi 14 mai, une délégation étatsunienne présidée par John Ratcliffe, directeur de la CIA. Homme de confiance de Trump, Ratcliffe est, avec le responsable du Commandement Sud qui coordonne la présence militaire en Amérique du Sud et dans la Caraïbe, l'un des artisans de l'opération « Détermination absolue » contre Caracas, début janvier. A nouveau, Raúl Rodríguez Castro, respectivement petit-fils et petit-neveu de Raúl et Fidel Castro, qui ne recouvre aucun mandat au sein du gouvernement, a participé aux discussions. Malgré le secret qui entoure ces négociations, la présence de Rodríguez Castro, lié au conglomérat GAE, laisse penser qu'une fraction de la bureaucratie cubaine pourrait chercher à négocier sa place dans un changement institutionnel, sur l'île, tout en garantissant sa position dans un système économique dont seraient liquidées les dernières formes d'économie socialisée et nationale issues de la Révolution de 1959. C'est bien ce dernier point que poursuit l'administration étatsunienne depuis plus de six décennies. Mais la composition de l'équipe cubaine de négociateurs est une ligne rouge pour la diaspora anticastriste américano-cubaine de Floride, dont Trump se targue d'avoir remporté 97% des suffrages lors de la présidentielle de 2024. Entre Miami et Palm Beach, personne ne veut entendre parler ni négocier avec ce que la presse étatsunienne appelle « le clan Castro ».

Les faiblesses des positions cubaines et notre solidarité

Selon William LeoGrande, l'un des principaux spécialistes des rapports US-Cuba, plutôt proche des démocrates, la visite de Ratcliffe est « extraordinaire compte tenu du niveau inédit d'hostilité que l'administration Trump a manifesté envers Cuba ». Jusqu'à présent, sous les administrations précédentes (à l'exception de la première mandature de Trump), « la stratégie des négociations consistait à offrir quelques avantages [des carottes, dans le texte original] à La Havane (…). La stratégie de Trump consiste à frapper les Cubains avec un bâton jusqu'à ce qu'ils finissent par céder face aux exigences de l'Oncle Sam ».

Díaz-Canel a certes dénoncé l'inculpation de Castro comme un acte d'ingérence et averti d'un risque de « bain de sang » si Washington mettait ses menaces d'intervention à exécution. Pour faire montre, en direction des opinions publiques, d'une certaine détermination à ne pas plier, il est probable que les autorités cubaines ont laissé fuiter l'information selon laquelle 300 drones ont été acquis à la Russie et à l'Iran [2]. Bruno Rodríguez Parrilla, ministre des Affaires étrangères, a renouvelé les demandes cubaines de condamnation du blocus et des sanctions lors du sommet des BRICS qui s'est réuni à New Delhi et auquel Cuba avait été conviée.

Néanmoins, le maintien d'un canal de dialogue avec Washington, les reculs successifs, enregistrés ces derniers mois sur le terrain des réformes de marché, l'accueil, enfin, d'un personnage aussi sinistre que Ratcliffe, à la Havane, lorsque l'on sait le rôle de la CIA dans les coups tordus en Amérique latine depuis quatre-vingt ans, tout ceci entame sérieusement la possibilité d'envisager une résistance, nécessaire et possible, face aux menaces de Trump. À l'inverse, ce dialogue qui n'en a que le nom, renforce la position de l'impérialisme étatsunien et contribue à ébranler un peu plus le moral de la population de l'île où la colère, vis-à-vis du gouvernement, est palpable, mais que rien de prédispose, quoi qu'en pense Trump, à accueillir à bras-ouverts une opération d'ingérence ou une intervention militaire. C'est en ce sens et comme cela se fait, par exemple, en Argentine, dans les pays impérialistes, la situation de graves menaces qui pèsent contre Cuba devrait conduire les organisations politiques et syndicales du monde du travail et de la jeunesse à présenter un front uni, en solidarité avec la population de l'île et d'opposition aux menaces étatsuniennes et à la complicité ou à la passivité qui caractérisent, jusqu'à présent, l'attitude des gouvernements européens. À Cuba, le temps presse.


[1] Au moment où nous bouclons cet article, le 21 mai, Marco Rubio a avancé que le gouvernement cubain aurait accepté « l'aide » étatsunienne. Pour l'heure, La Havane n'a pas confirmé cette information.

[2] En dernière instance, même dans le cadre de la doctrine militaire de « Guerre de tout le peuple » qui règle la stratégie cubaine de défense en cas d'agression extérieure, quand bien même les côtes étatsuniennes ne se situent qu'à 150 kilomètres de l'île et que la base navale US de Guantanamo pourrait représenter une sorte « d'Ormuz » caribéen, 300 drones n'auraient que bien peu de poids pour envisager une riposte, même asymétrique, face à une possible intervention nord-américaines

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