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Mai 68 à Cannes : quand les étudiants et la grève générale ont mis fin au Festival

Wed, 20 May 2026 21:41:10 CEST

Révolution Permanente

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En 1968, la vingt-et-unième édition du Festival de Cannes n'a remis aucun prix, et s'est arrêtée prématurément, pour l'unique fois de son histoire. En cause ? La mobilisation des cinéastes, en soutien aux révoltes étudiantes et à la grève générale.

Depuis le mardi 12 mai, la 79e édition du Festival de Cannes bat son plein, tentant de masquer sous un vernis pailleté la réalité de l'industrie cinématographique en France. De nombreuses voix s'élèvent en effet pour dénoncer les conditions de travail déplorables sur les tournages ou le criblage politique des travailleurs et travailleuses du Festival. Au cœur du débat, l'emprise de Bolloré sur le secteur, dénoncée par une tribune signée par plus de 600 personnes. Maxime Saada, PDG de Canal+, a annoncé ne plus vouloir travailler avec les signataires, résultat : leur nombre a doublé.

De plus, comme au cours des années précédentes, l'actualité internationale s'invite dans les discussions. En conférence de presse, Park Chan-wook, président du jury, a affirmé que « la politique et l'art ne devraient pas être divisés », répondant indirectement aux propos contraires de Wim Wenders à la Berlinale, en février dernier. Paul Laverty, scénariste de Ken Loach,, a quant à lui dénoncé le blacklisting des acteurs qui ont soutenu Gaza comme Susan Sarandon, mise à l'honneur sur l'affiche. Il a aussi affirmé que le Festival, comme « célébration de la diversité, de l'imagination, de la tendresse », était important « en cette période sombre, quand « les fous guident les aveugles », comme l'écrivait Shakespeare dans Le Roi Lear, quand on voit tant de violence systématique, le génocide à Gaza, et toutes ces choses terribles ». Pourtant, il fut un temps où quand le monde allait mal, on ne se réfugiait pas dans le Festival : on l'arrêtait. Ça s'est passé une fois, en 1968.

Cette année-là, le secteur du cinéma s'organise, avant les événements de Mai, en réaction à l'éviction de Henri Langlois de la direction de la Cinémathèque française, qu'il avait fondée. Les cinéastes protestent, en France comme à l'étranger : Truffaut, Godard, Resnais, mais aussi Welles ou Chaplin apportent leur soutien à Langlois. Une manifestation se tient, et la police charge les participants : les cinéastes découvrent la répression gaulliste. Le 22 avril, Langlois est tout de même réintégré, mais le milieu reste sur ses gardes.

Moins de deux semaines plus tard s'ouvre le Festival de Cannes. Entre-temps, le pays est entré en ébullition : les affrontements entre la police et les étudiants qui occupent la Sorbonne ont commencé, et l'ouverture du Festival, avec Autant en emporte le vent, coïncide avec la Nuit des Barricades, le 10 mai. Trois jours plus tard commence la plus grande grève générale de l'histoire occidentale, tandis que le Festival se poursuit sans encombre. La dissonance est palpable, et dénoncée par les cinéastes mobilisés un peu plus tôt pour Langlois.

À Paris se tiennent les États généraux du cinéma, qui demandent l'arrêt du festival et qui, dans l'effervescence générale, cherchent à révolutionner l'industrie, en imaginant des réformes pour rendre le cinéma gratuit, ou en projetant des films militants dans les universités. À Cannes, le 17 mai, alors que le nombre de grévistes s'apprête à passer de 200 000 à deux millions en quelques heures, une assemblée générale est organisée au Palais des Festivals. Elle se prononce sur l'arrêt du Festival, en solidarité avec les étudiants et les grévistes.

Milos Forman, Claude Lelouch et Alain Resnais retirent leurs films de la compétition. Truffaut déclare : « La radio donne des nouvelles heure par heure, on annonce que des usines sont occupées, que telle et telle ferment, que les trains ne marchent plus, maintenant ça va être les métros, les bus. Alors si on annonce toutes les heures : “Et le festival de Cannes continue”, eh bien c'est franchement ridicule ! » Et Godard appuie : « Il n'y a pas un seul film qui montre des problèmes ouvriers ou étudiants tels qu'ils se passent aujourd'hui [...]. Il s'agit de manifester avec un retard d'une semaine et demie la solidarité du cinéma sur les mouvements étudiants et ouvriers qui se passent en France. La seule manière pratique de le faire est d'arrêter immédiatement toute projection. »

Après l'AG, Carlos Saura, accompagné de Truffaut et Godard, interrompt la projection de son propre film en s'accrochant aux rideaux. Les membres du jury démissionnent : la compétition ne peut plus se tenir. Le 19 mai, le conseil d'administration est contraint de clore le Festival. Pour la première et unique fois, aucune Palme d'or ne sera décernée.

Et après ? Dès 1969, la Quinzaine des Réalisateurs présente une sélection parallèle et non compétitive. La sélection officielle n'ira pas aussi loin que la Mostra de Venise qui, en réponse à l'onde provoquée par les événements de Mai (et qui aboutira à l'« automne chaud » italien), ne décerne pas de Lion d'or entre 1969 et 1979. La Palme cannoise, si elle est maintenue, sera tout de même attribuée à des films plus ouvertement politiques : le contestataire If… en 1969 ; M.A.S.H. en 1970, comédie sur la guerre de Corée sortie en pleine guerre du Viêt Nam ; ou La classe ouvrière va au paradis en 1972. Mais aussi engagés que soient ces films, ils permettent finalement au Festival de légitimer son statut de grand-messe du cinéma, et d'asseoir sa position d'événement culturel le plus médiatisé au monde.

Au-delà des œuvres récompensées, la politique n'a jamais cessé de s'inviter à Cannes. En 2023, lors de la bataille des retraites, la CGT a coupé le gaz du Festival tandis que Justine Triet, lauréate de la Palme pour Anatomie d'une chute, a salué dans son discours la « contestation puissante, unanime, de la réforme des retraites » et dénoncé la répression et l'autoritarisme du gouvernement. L'année suivante, une tribune en soutien à Gaza a été signée par 300 personnalités du cinéma, alors que la journaliste palestinienne Fatima Hassouna, invitée à Cannes, venait d'être assassinée par Israël. Les autres cérémonies sont aussi traversées par ces phénomènes, dernier exemple en date : les Golden Globes où plusieurs acteurs ont dénoncé les rafles racistes de l'ICE.

Malgré tout, l'industrie du cinéma reste encore limitée aux dénonciations symboliques par des figures médiatiques. C'est aussi ce qu'on retient de l'interruption du Festival en 1968, portée par les grands noms de la Nouvelle Vague ; mais elle est surtout le fait des milliers de travailleurs du secteur qui s'étaient réunis en États généraux. Et, derrière eux, des millions de travailleurs qui ont fait grève et contesté l'ordre existant. Un art réellement émancipateur ne peut qu'être lié à cette puissance subversive.

Mai 68 est parti de la mobilisation anti-impérialiste des étudiants contre la guerre du Viêt Nam. À l'heure actuelle, alors qu'Israël poursuit le génocide du peuple palestinien et déploie cette logique meurtrière au Liban ; que les États-Unis affirment leur main-mise sur l'Amérique du Sud et menacent le peuple iranien d'extermination ; et que la France tente d'étendre son emprise néocoloniale à l'Afrique anglophone, il est urgent de reconstruire un grand mouvement anti-impérialiste et internationaliste, dans lequel la jeunesse a un rôle important à jouer. C'est ce que Le Poing Levé propose de faire avec ses Rencontres anti-impérialistes, le samedi 23 mai à Toulouse et Bordeaux, et le samedi 30 mai à Paris. Elles seront l'occasion de découvrir un documentaire sur la domination coloniale à Mayotte, bon exemple de cinéma militant, mais aussi de discuter de la situation au Moyen-Orient, d'échanger avec des militants kanaks, allemands, espagnols, et de s'organiser pour combattre l'avenir de guerre et de misère qu'on nous prépare. Les inscriptions sont ouvertes ! !

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