Gaza : la fin de l'histoire ?
Sat, 16 May 2026 00:38:36 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans un récent ouvrage, le philosophe Franco Berardi juge que le génocide à Gaza marquerait « la fin de l'histoire. » Une reprise, sur un mode tragique, du discours néolibéral qui consacre davantage le pessimisme de la volonté que celui de la raison.

Dans un récent ouvrage, Penser Gaza : essai sur la férocité, le philosophe italien Franco « Bifo » Berardi dresse un bilan apocalyptique des conséquences du génocide du peuple palestinien qui marquerait à la fois « la fin de l'histoire » en même temps que l'impossibilité d'une « humanité humaine »
Cette histoire s'était peut-être déjà achevée à Auschwitz et Hiroshima, mais après 1945, nous pensions qu'une nouvelle histoire était possible, une histoire finalement humaine et nous nous sommes promis de mettre fin aux guerres, aux camps d'extermination, au racisme et à la torture. Mais la torture et l'extermination, le racisme et la guerre sont revenus en grande fanfare partout dans le monde. Désormais tout espoir a été anéanti à Gaza, où le retour du génocide par les mains des victimes d'un autre génocide démontre qu'il ne sert plus à rien d'aller de l'avant. Il n'y a pas de raison d'espérer que l'humanité puisse jamais devenir humaine [1].
Pour Berardi, cette catastrophe morale est l'expression d'un processus de « désintégration » de l'ordre mondial qui se traduit par la montée de l'extrême droite et le début d'un génocide planétaire : « Après le 7 octobre 2023, nous sommes officiellement entrés dans l'époque du génocide global et de la prolifération de points d'effondrement chaotique. Le mouvement réactionnaire global crée des points de rupture chaotique partout [2]. » Une dynamique d'auto-anéantissement qui serait le versant négatif d'un autre projet porté par les grands groupes de la tech, la « création d'un ordre supérieur, qui serait l'ordre de l'automatisation » et la disparition de l'humanité en tant que telle.
À Gaza, ce projet génocidaire aurait pris la forme d'un « techno-nazisme » et d'une « extermination intelligente », accomplie grâce aux drones et à l'intelligence artificielle : « Le génocide perpétré par Israël constitue la première application à grande échelle de cette automatisation de l'extermination [3]. » Une expérimentation d'un remplacement de l'homme par la machine, tant du côté des génocidés, purement et simplement exterminés, que des génocidaires, dont l'œuvre de mort serait désormais accompli par des machines qui dépassent leurs « limites physiques et psychologiques ».
Si les drones et les robots explosifs utilisés en masse par Israël illustrent cette hypothèse, Berardi prend surtout exemple sur le logiciel Lavender : utilisé pour fournir une banque de cibles à l'armée israélienne, le logiciel a produit une liste de 37 000 Palestiniens suspectés d'être liés au Hamas. Pour chaque personne ciblée, l'armée israélienne a choisi de tolérer entre quinze et vingt victimes collatérales, assumant dès la première minute de la guerre sa dimension génocidaire.
Pour penser ce « techno-fascisme » génocidaire, dont Gaza serait l'incarnation, Berardi renverse le concept d'empire, développé par Antonio Negri et Michael Hardt pour penser le moment unipolaire de l'ordre international et l'hégémonie incontestée des États-Unis au sortir de la guerre froide : « Au contraire de l'impérialisme, l'Empire n'établit pas de centre territorial du pouvoir et ne s'appuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. C'est un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l'espace du monde entier à l'intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion [4] » écrivaient-ils à l'époque.
Parce qu'ils sous-estimaient « la substance nihiliste de l'hégémonie étasunienne et la nature destructrice des nouvelles technologies liées à la période néolibérale [5] », Hardt et Negri auraient donné une lecture optimiste d'un nouveau système de contrôle totalitaire (basé sur le « psycho-pouvoir », l'automatisation et les réseaux selon Berardi). Le génocide à Gaza et, sur un autre mode Trump, Musk et les géants de la Tech, seraient ainsi les symptômes de l'émergence de cet empire sombre, revisité sur un mode tragique. Et face à ce nouveau monde, toute perspective d'émancipation serait illusoire.
Dans un passage de son livre, Berardi note que l'histoire du XXe siècle a été marquée par l'opposition politique fondamentale entre le « darwinisme social » et « l'internationalisme ouvrier », dont l'un serait le négatif de l'autre. Pour Berardi, Marx aurait rompu avec une vision mécanique de l'histoire en reprenant à son compte l'évolutionnisme darwinien qui postule que l'évolution des espèces et la sélection naturelle n'obéissent pas à une finalité prédéterminée mais découlent de rapports de force contingents et de l'adaptation au milieu naturel. Mais tandis que la bourgeoisie et les classes dominantes ont mobilisé politiquement cette théorie pour sanctifier la loi du plus fort et la concurrence entre les États et les individus, le génie de Marx a été d'insister sur la dimension universelle des intérêts de la classe ouvrière, dont la survie ou la libération suppose celle de tous les opprimés.
Tandis que la loi du plus fort se traduit par le nationalisme, la guerre ou la division des travailleurs, l'internationalisme ouvrier en serait le principe de neutralisation sur la scène de l'histoire. La lutte des classes détournerait ainsi la sélection naturelle en coalisant les opprimés contre les oppresseurs pour créer une société libérée de l'exploitation et de la force elle-même : « C'est seulement lorsque la classe ouvrière […] exerce son hégémonie que l'intérêt particulier peut devenir universel. Dans ces conditions, la sélection naturelle penche vers l'égalitarisme, la solidarité et le plaisir collectif de la coopération [6]. »
Mais le néolibéralisme, la mondialisation et la restauration bourgeoise auraient définitivement mis fin aux conditions de possibilité de l'internationalisme en anéantissant sa force historique comme il l'écrit à la dernière page de son livre : « La fragmentation contemporaine du travail et la normalisation cognitive de l'esprit social rendent la solidarité impraticable : dans ces conditions, le XXIe siècle pourrait bien être un siècle de guerres sans révolution. C'est pourquoi je dis que l'histoire humaine est terminée et que les êtres humains descendent dans les ténèbres [7]. »
Cette conclusion désespérée résonne certes avec le sentiment de fin du monde généré par le génocide, avec l'impuissance qui peut nous envahir face aux images des massacres. Mais, si le mouvement international de solidarité n'est pas encore parvenu à mettre fin au génocide, en alliance avec les luttes de classe dans la région, rien n'indique pour autant que « la solidarité soit impraticable » et qu'il faille condamner l'humanité tout entière pour la déchéance de ses classes dominantes.
Cette affirmation est tout simplement fausse à la lumière de ce dont nous avons été les témoins ces derniers mois : la résurgence de sentiments anti-impérialistes puissants, des universités étasuniennes aux rues d'Italie, en partie portée, dans ce dernier cas, par l'avant-garde des dockers de Gênes qui ont réussi à entraîner derrière eux des secteurs de la classe ouvrière et de la jeunesse dans deux grèves générales anti-coloniales. Très loin d'avoir disparu, l'antagonisme entre la loi du plus fort et l'internationalisme, opposition politique fondamentale que Berardi juge dépassée, s'est à nouveau manifesté avec force à la faveur du réveil du mouvement ouvrier italien. Identifier les tendances à la lutte et aux résistances, apprendre collectivement de ces dernières tout en cherchant à en dépasser les limites permet d'éviter de se résoudre à la « descente dans les ténèbres ». En effaçant ces résistances, Berardi consacre le pessimisme de la volonté davantage que celui de la raison. La force de l'internationalisme ouvrier était justement d'articuler ce pessimisme de la raison à un optimisme de la volonté.
La sentence de Franco Berardi découle d'un objectivisme qui fait désormais sens commun à gauche : la destruction des grands ensembles ouvriers, des statuts, l'internationalisation des chaines de production et les délocalisations néolibérales auraient détruit la capacité de la classe ouvrière à être le grand sujet qu'elle a pu être par le passé. À bien y regarder, la situation est pourtant plus contradictoire.
Si la fragmentation des chaines de valeur et leur mondialisation ont nui à l'organisation collective des travailleurs, l'interdépendance objective entre des lieux de production espacés de milliers de kilomètres pourrait, comme en fait l'hypothèse Sandro Mezzadra, être au cœur de la recomposition d'un « nouvel internationalisme » : de ce point de vue, force est de constater que les points cruciaux de transit des cargaisons d'armes à destination d'Israël ont été l'épicentre des mobilisations ouvrières contre le génocide. Alors que la classe ouvrière n'a jamais été aussi nombreuse et féminisée à l'échelle mondiale, l'interdépendance des économies nationales a peut-être décuplé son pouvoir d'action.
On pourrait même faire l'hypothèse que les conditions objectives de l'internationalisme ouvrier n'ont jamais été aussi favorables depuis des décennies : le poids objectif de la classe ouvrière à l'échelle internationale et la dispersion des chaînes de valeur ont créé de grands « cordons ouvriers » qui traversent les frontières tandis que les chocs qui ébranlent certains pays du monde se propagent de plus en plus rapidement à l'échelle mondiale. L'espace numérique et les réseaux sociaux, que Berardi fustige comme une forme totalitaire de la domination du « sémiocapital » qui annihilerait jusqu'à la conscience elle-même, ont cependant connecté la solidarité avec Gaza et permis de diffuser les images et les témoignages qui ont accéléré la politisation contre le génocide, en dépit de la censure orchestrée par les grands milliardaires qui les possèdent.
De ce point de vue, il semble que c'est davantage du côté des conditions subjectives que la lutte des classes retarde sur les offensives de l'impérialisme : les idées souverainistes ou protectionnistes reprises à gauche jouent contre la transformation du refus du génocide en une stratégie internationaliste tandis que les illusions pacifistes ou les appels au droit international exercent une pression passivisante sur les mobilisations. Surtout, c'est tout un discours intériorisé sur la disparition de la classe ouvrière ou l'impuissance de la lutte face à l'histoire qui exerce un effet d'inertie. Là où la théorie politique devrait assumer la tâche de combler ce retard subjectif, la réhabilitation par Berardi du mythe de « la fin de l'histoire » sur un mode tragique, apparait comme une profonde intériorisation du discours néolibéral empreint d'un certain romantisme de la capitulation.
En effet, la situation actuelle tient moins de l'émergence d'un ordre totalitaire inédit qui abolirait l'histoire elle-même que d'un retour brutal et accéléré des pires tendances de l'époque impérialiste que Lénine définissait comme une période de crises, de guerres et de révolution.
Derrière les projets dystopiques des groupes de la Tech, il en va ainsi surtout des plans ultra-réactionnaires des grands monopoles qui, passés les illusions sur le libre marché, en reviennent à la déshumanisation généralisée et au pillage colonial dans un capitalisme profondément en crise. Quant au génocide à Gaza, il est l'expression la plus évidente d'une tentative contre-révolutionnaire de détruire un peuple dont le combat pour l'autodétermination agit comme un catalyseur des dynamiques de lutte des classes partout dans la région, une situation intolérable pour un impérialisme étasunien en crise, confronté à l'émergence de puissances rivales comme la Chine qui tente de renforcer ses positions au Moyen-Orient.
D'autant que Berardi le remarque lui-même : si ces forces d'extrême droite sont aussi brutales, c'est également une preuve de fragilité et les « points de rupture chaotique » qu'elles ouvrent peuvent se retourner contre elles. Parce que Trump ne parvient pas à amasser des forces par en bas, il tente de lâcher la bride aux forces de répression de l'État comme l'ICE qui ont essuyé un premier échec dans la lutte des classes à Minneapolis. Dans le même temps, Israël entre dans une crise très profonde alors qu'il n'a pas réussi à mener jusqu'au bout le nettoyage ethnique de Gaza et qu'il n'a atteint aucun de ses objectifs au Liban, tout en étant confronté à un isolement international inédit dans son histoire.
L'échec de l'impérialisme en Iran a porté un nouveau coup très dur à l'hégémonie étasunienne, ouvrant des brèches entre Washington et ses alliés en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, et considérablement fragilisé l'internationale réactionnaire en Argentine, en Hongrie, en Italie ou au Chili. Dans ces conditions, les « points de rupture chaotique » pourraient très bien devenir des « points de rupture de classe », à condition de s'engouffrer dans les brèches ouvertes. Une logique qui implique de rompre frontalement avec les idées de la « fin de l'histoire » ou avec les « adieux au prolétariat » héritées de la contre-révolution néolibérale, pour reconstruire un internationalisme ouvrier de combat.
Dans ce contexte, il est indéniable que le génocide à Gaza constitue un « évènement mondial », comme l'écrit Nancy Fraser, révélant le pourrissement moral des classes dominantes mondiales en même temps qu'il marque le retour des pires tendances de l'époque impérialiste. Mais même au cœur de l'horreur, le génocide à Gaza a fait émerger une puissante solidarité, nourrie par la résilience du peuple palestinien, et réveillé des pans entiers du mouvement ouvrier et de la jeunesse qui incarnent désormais aux côtés des Palestiniens une alternative morale à la loi du plus fort promue par les Trump, les Netanyahou et les impérialistes français et allemands qui sont leur complices. En un mot, Berardi a raison contre lui-même : la loi du plus fort ou l'internationalisme ouvrier – telle est l'alternative politique fondamentale que pose l'histoire qui s'ouvre avec Gaza.
[1] Franco Berardi, Thinking Gaza : An Essay on Ferocity, South Pasadena, CA, 2026, p. 174.
[2] Ibid, p. 107.
[3] Ibid, p. 156.
[4] Antonio Negri et Michael Hardt, Empire, Paris, 10/18, 2005, p. 17.
[5] Franco Berardi, Thinking Gaza : An Essay on Ferocity, p. 155.
[6] Ibid, p. 144.
[7] Ibid, p. 199.
Crédits photo. Massacre du camp de Barkasat, au nord de Rafah, dans la nuit du 26 au 27 mai 2024.