La guerre en Iran, un multiplicateur des menaces qui pèsent sur l'économie mondiale
Fri, 15 May 2026 15:24:43 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa guerre en Iran et le blocage du détroit d'Ormuz produisent un choc d'offre qui secoue l'économie mondiale, déjà affectée par les répercussions des guerres commerciales de Trump.

Cet article est initialement paru dans La Izquierda Diario, journal du Parti des Travailleurs Socialistes, organisation soeur de Révolution Permanente en Argentine.
Un goulot d'étranglement de l'économie mondiale pris dans la guerre
La guerre en Iran se déroule dans l'une des zones de la planète les plus importantes pour le marché énergétique mondial. L'Iran a habilement exploité le rôle stratégique du détroit d'Ormuz, un goulet d'étranglement par lequel transite habituellement un cinquième de la production pétrolière mondiale.
Depuis plus de deux mois, le prix moyen du baril de pétrole Brent est passé d'un niveau proche de 65 dollars à un niveau avoisinant les 100 dollars, avec des pics bien au-dessus de cette valeur. Le prix monte ou baisse en fonction des annonces concernant un éventuel déblocage du détroit, tout en restant dans cette fourchette élevée. Le blocage a provoqué ce que l'on peut définir comme un choc d'offre, qui a modifié la disponibilité et la valeur d'un intrant aussi essentiel que les carburants, entraînant des hausses généralisées des coûts dans toutes les chaînes de production.
Ce choc touche une économie mondiale déjà fragilisée, qui est encore en train d'absorber les secousses provoquées l'année dernière par la guerre commerciale de Trump.
Le monde connaissait déjà auparavant une croissance modérée, des niveaux d'endettement extrêmement élevés et des tensions commerciales. Le FMI lui-même, qui parlait encore il y a quelques mois d'un « atterrissage en douceur », reconnaît désormais que le choc provoqué par la guerre pourrait amputer de plusieurs dixièmes de point la croissance mondiale en 2026 et raviver l'inflation, principalement en raison de la hausse des coûts de l'énergie. Dans son scénario de base, le FMI estime que la croissance prévue pour 2026 pourrait tomber à 3,1 %, tandis que dans un scénario plus extrême, où le baril de pétrole resterait autour de 100 dollars pendant une période prolongée, la croissance serait ramenée à 2,5 %. Ce chiffre plongerait de nombreux pays dans une situation de récession, dans certains cas de manière assez sévère, doublée d'une inflation plus élevée.
Cette poussée supplémentaire de l'inflation intervient alors que les salaires sont déjà en retard par rapport aux prix, après plus d'une décennie de recul de la part des salaires par rapport aux profits dans les bénéfices. Le conflit agit donc comme un catalyseur des tendances régressives qui travaillaient déjà l'économie mondiale.
Au-delà de l'impact immédiat sur le prix du pétrole brut, la guerre produit un effet qui pourrait fortement affecter la situation mondiale au cours des deux prochaines années. Le blocage du détroit d'Ormuz perturbe près de 30 % du commerce mondial des intrants essentiels à la production d'engrais (urée, soufre, ammoniac). Leurs prix ont explosé au rythme de l'escalade militaire, et la réduction des stocks se fait déjà clairement sentir.
Si cette situation se prolonge, nous pourrions être confrontés à un grave problème de sécurité alimentaire lors de la prochaine saison agricole : des récoltes plus coûteuses, des rendements plus faibles en raison de l'appauvrissement des nutriments et une hausse généralisée du coût de la vie. Cela se traduirait ensuite par des tensions sociales croissantes, en particulier dans les pays qui dépendent le plus des importations alimentaires. Sous cet angle, la guerre en Iran n'est pas seulement un conflit régional : elle devient un facteur de désorganisation de la relation entre le coût de l'énergie et de l'alimentation et la stabilité sociale à l'échelle mondiale.
Si l'on considère ensemble tous ces éléments, qu'obtient-on ? D'un côté, une pression renforcée sur les banques centrales, qui pourraient mettre en œuvre des politiques monétaires plus strictes, freinant la croissance et compliquant la situation des économies déjà fortement endettées. De l'autre, une nouvelle baisse des salaires réels et des conditions de vie de la majorité de la population, surtout dans les pays du Sud global, dépendants à l'égard des importations énergétiques. Pendant ce temps, les grandes compagnies pétrolières et les traders profitent de la volatilité des marchés et des prix élevés pour améliorer leurs marges. Le coût de l'ajustement est, une fois de plus, reporté sur les travailleurs et les travailleuses.
Les chaînes de valeur mondiales sous le feu
Dans mon livre L'impérialisme à l'époque du désordre mondial, j'explique que les chaînes de valeur sont au cœur de la mondialisation capitaliste : une production internationalisée, organisée de manière hiérarchique par le grand capital transnational, qui capte l'essentiel des profits. Au cours de la dernière décennie, la capacité de la Chine à jouer un rôle de plus en plus important dans certaines de ces chaînes et à devenir un pôle de l'économie mondiale ainsi que la tentative des États-Unis de contrer cette avancée avaient déjà introduit des tensions dans ce système, réactivant des rivalités géopolitiques qui le mettent sous pression. Les multinationales ne réfléchissent plus seulement en fonction d'une pure logique d'efficacité économique, en cherchant au sens strict à réduire les coûts de production et à augmenter leurs marges. Elles intègrent désormais dans leurs calculs les conséquences que les rivalités entre États peuvent avoir sur leurs circuits de production, ce qu'on désigne de manière courante comme de la « résilience ». Cette situation a entraîné des transformations dans la structuration des chaînes, sans pour autant les remettre en cause.
La guerre en Iran peut accélérer une reconfiguration plus profonde des chaînes de valeur sur deux niveaux : géostratégique et sectoriel. Sur le plan géostratégique, en blocant un « goulot d'étranglement » comme le détroit d'Ormuz et en mettant simultanément sous tension d'autres corridors économiques comme le détroit de Bab el-Mandeb ou le canal de Suez, le conflit oblige à redessiner certains axes logistiques et des chaînes d'approvisionnement tout entière : énergie, chimie, engrais, certains intrants industriels. Ce que plusieurs analyses qualifient de « nouvelle phase d'incertitude structurelle » est, pour reprendre les termes de mon livre, l'expression d'un impérialisme en désordre, où la sécurité des voies d'approvisionnement et la capacité de coercition comptent désormais autant que la recherche de réduction des coûts dans l'organisation des chaînes de valeur.
Sur le plan sectoriel, la guerre renforce des tendances déjà amorcées avec la guerre commerciale et la pandémie : régionalisation partielle, « nearshoring » sélectif (implantation dans des zones géographiques plus limitées et proches des pays où les multinationales ont leur siège social) et fragmentation en blocs. Les États-Unis et l'Union européenne cherchent à relocaliser ou à sécuriser des maillons critiques de leurs chaînes de valeur (énergie, technologies vertes, minerais stratégiques ) afin de réduire leur dépendance à l'égard de zones instables ou de la Chine, tandis que la Chine consolide des corridors alternatifs et sa position de leader dans les chaînes de valeur liées à la transition énergétique, comme les véhicules électriques, les éoliennes et les panneaux solaires.
L'internationalisation de la production ne disparaît pas, mais une mondialisation plus fragmentée et militarisée est en train de se mettre en place, traversée par des rivalités entre les puissances et par la menace constante de sanctions, de blocus et de guerres. Les guerres qui impactent des régions entières cessent d'être des exceptions et tendent à devenir la règle dans plusieurs régions du monde, perturbant de manière croissante le fonctionnement systémique de la mondialisation, un élément qui doit désormais être intégré dans la « gestion » de ces chaînes.
De l'ordre impérialiste au chaos systémique
Cette tendance participe d'une dynamique plus large de désagrégation de l'ordre international que les États-Unis ont façonné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, d'abord sur la base des accords de Bretton Woods, puis, après la fin de la guerre froide, en jouant le rôle de puissance dominante à l'échelle mondiale. Si les États-Unis conservent encore plusieurs longueurs d'avance, au regard de leur puissance matérielle, leur déclin relatif ainsi que les difficultés à transformer les avantages dont ils bénéficient en influence concrète deviennent de plus en plus évidents. Leur capacité à discipliner leurs alliés, à contenir leurs rivaux et à stabiliser l'ordre qu'ils ont eux-mêmes construit est en recul depuis longtemps.
Le concept de « chaos systémique », que je reprends des théoriciens du système-monde, vise précisément à décrire ce processus. Il s'agit d'un état dans lequel le système mondial est entré progressivement, au moins depuis la crise de 2008, et qui s'est accéléré au cours des cinq dernières années. Sous l'effet de cette crise, les régimes politiques des pays riches ont commencé à être fragilisés et sont aussi bien contestés sur la droite que sur la gauche.
Depuis le retour de Trump au pouvoir, Washington a adopté une stratégie et pris des décisions qui constituent en elles-mêmes un facteur de dissolution de l'ordre qu'ils avaient façonné. De la guerre économique à ses multiples opérations militaires, Trump a adopté l'orientation géopolitique d'un impérialisme décomplexé, qui reconnaît ouvertement la loi du plus fort, là où l'on parlait auparavant d'un « ordre fondé sur des règles » , dont il cherche désormais à se désengager. Dans le même temps, la Stratégie de sécurité nationale de 2025 affirme que « les jours où les États-Unis soutenaient l'ensemble de l'ordre mondial sont terminés » et déclare que le pays ne peut plus continuer à « jouer le rôle de gendarme du monde ».
Bien sûr, une puissance ne peut pas renoncer aussi facilement à ses « responsabilités » sans que sa position monidale ne s'érode. C'est pourquoi Washington exige davantage de ses alliés tout en cherchant à se libérer de certains engagements afin d'agir de manière plus unilatérale. Cette politique aboutit à un ordre plus instable, sous tension, et doit constamment arbitrer entre la nécessité de continuer à diriger l'ordre mondial et la volonté de se concentrer sur la défense de ses intérêts immédiats.
Dans ce contexte, le lourd revers que Trump est en train de subir en Iran approfondit le désordre mondial et accélère la transition vers une situation de chaos systémique. L'incapacité de la première puissance mondiale à arracher une victoire face à l'Iran se traduit par une détérioration très marquée de la capacité d'arbitrage des États-Unis. Le recours à la force apparaît comme un outil de plus en plus limité pour permettre aux États-Unis de redessiner la situation dans un sens favorable à ses intérêts, car toute escalade débouche sur une chaîne de risques imprévisibles.
Ce que nous voyons en Iran, c'est qu'une intervention militaire qui visait à réaffirmer le leadership au Moyen-Orient finit par révéler les limites de la prétention des États-Unis à l'hégémonie. La guerre s'est traduit par des coûts économiques mondiaux. Elle ouvre des fissures entre les États-Unis et leurs alliés, et permet à d'autres puissances, à commencer par la Chine et la Russie, de tirer profit de l'usure de Washington. Loin de rétablir l'autorité étasunienne, la guerre en révèle les fragilités : elle montre que le recours à la force lui devient toujours plus indispensable, tout en mettant en évidence la difficulté de Washington à obtenir des résultats clairs et durables.
L'échec de Trump dans la guerre en Iran approfondit cette situation de chaos systémique au moins de deux manières. Premièrement, il rend de plus en plus concret le scénario dans lequel aucune puissance n'est en mesure de garantir un « ordre » stable : d'un côté, l'impérialisme étasunien est encore dominant mais sa domination est de plus en plus contestée ; d'autre part, les autres puissances sont incapables de le remplacer et ne peuvent qu'exploiter les brèches ouvertes par son déclin. Deuxièmement, la guerre produit de nouvelles lignes de fracture, attise la militarisation, crée de nouvelles crises énergétiques et des tensions accrues au sein de l'économie mondiale.
Il ne s'agit pas de perturbations passagères après lesquelles il serait possible de revenir à la norme qui prévalait avant le choc. Nous nous trouvons plutôt dans une situation durable, marquée par la combinaison de guerres régionales qui ont un impact mondial, de chocs économico-financiers et de rivalités entre puissances. Tant que les éléments qui alimentent ce chaos ne seront pas résolus dans un sens ou dans un autre, la guerre en Iran doit être comprise comme un nouveau point de bascule dans la montée croissante du désordre mondial.