Élections locales au Royaume-Uni : Starmer et le Labour fragilisés, percée pour l'extrême-droite
Thu, 14 May 2026 18:08:43 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLes élections locales britanniques du 7 mai ont confirmé l'effondrement accéléré du vieux bipartisme travaillistes-conservateurs, marqué par une percée historique de Reform UK et une débâcle pour le Labour. Keir Starmer fait désormais face à une fronde ouverte de dizaines de députés travaillistes, faisant planer de plus en plus concrètement la possibilité de son départ.

Lors des élections locales anglaises du 7 mai 2026, c'est 4 851 sièges de conseillers locaux qui étaient en jeu sur les quelque 17 000 existants, répartis dans 136 des 317 councils (conseils locaux) de Grande Bretagne. Sur ces seuls sièges, le parti d'extrême droite de Nigel Farage Reform UK en a remporté 1 452 sièges nouveaux, devenant de loin le premier parti de ces élections tant en progression qu'en nombre brut de conseillers gagnés.
Ces résultats constituent une débâcle majeure pour le gouvernement Starmer. Arrivé au pouvoir en promettant stabilité budgétaire et « responsabilité » auprès des milieux économiques, le Labour a surtout multiplié les attaques contre les travailleurs ainsi que le durcissement de sa politique anti-migratoire, espérant reconquérir une partie de l'électorat conservateur et couper l'herbe sous le pied de Reform UK. Sans surprise, l'effet escompté a été exactement inverse.
Si les avancées du Labour se comptent sur les doigts d'une main, les conseils où Reform UK ne progresse pas relèvent désormais de l'exception. « Le pays nous a frappés en plein visage », reconnaissait d'ailleurs un proche de Starmer au lendemain du scrutin. Le Premier ministre travailliste, déjà fragilisé par l'affaire Peter Mandelson - notamment autour de ses liens avec Jeffrey Epstein - ainsi que par une contestation grandissante dans son propre camp, sort de ces élections plus affaibli que jamais.
La débâcle du Labour Party
Le principal enseignement du scrutin reste l'ampleur de la crise que traverse le Labour. Le parti a perdu le contrôle de 37 councils, soit plus de la moitié de ceux qu'il défendait. Dans certaines zones, son niveau de représentation est tombé à son plus bas niveau depuis les années 1970. Ces pertes touchent notamment des councils d'anciens territoires ouvriers comme Sunderland, Barnsley ou St Helens, où le Labour dominait localement depuis plusieurs générations. Le vote du 7 mai ne signale donc pas seulement une sanction conjoncturelle contre Starmer, mais une rupture plus profonde entre le parti et des fractions de sa base historique.
La crise s'étend aussi à l'Écosse et au pays de Galles. En Écosse, le Labour n'a pas su transformer l'usure du SNP (Parti national Écossais) en dynamique électorale. Le travailliste Anas Sarwar semblait pourtant, il y a encore peu, pouvoir devenir le prochain First Minister, c'est-à-dire chef du gouvernement écossais. Mais au lendemain du scrutin, il a lui-même reconnu que le Scottish Labour avait été incapable de répondre au mécontentement national contre le gouvernement Starmer.
Au pays de Galles, l'effondrement est encore plus brutal. Le Labour a perdu le contrôle du Senedd (parlement Gallois) pour la première fois depuis sa création en 1999. Plus symboliquement encore, Eluned Morgan, First Minister sortante du Welsh Labour, a perdu son siège de Ceredigion Penfro, devenant la première cheffe de gouvernement au Royaume-Uni à perdre son propre siège alors qu'elle était encore en fonction. Au total, le Labour sort de ces élections avec près de 1 500 conseillers locaux en moins. Reste alors à savoir qui s'est nourri du cadavre travailliste.
Reform UK, grand gagnant du scrutin
C'est l'extrême-droite de Reform UK qui apparaît comme la grande gagnante de ces élections. Le parti de Nigel Farage devient la première force au council de Birmingham, plus grande autorité locale du pays, tout en réalisant des gains majeurs dans des bastions travaillistes comme Sunderland et Wakefield, mais aussi dans des zones historiquement conservatrices comme l'Essex. À Londres même, Reform remporte Havering.
Les gains de Reform se construisent sur plusieurs effondrements. Dans le nord et les Midlands, ils profitent surtout du recul du Labour dans d'anciens territoires ouvriers. Dans le sud et surtout l'est de l'Angleterre, ils capitalisent davantage sur l'écroulement conservateur. Dans l'Essex, les avancées de Reform se confondent presque avec les pertes tories ; à Wakefield, elles reposent au contraire sur le recul catastrophique du Labour.
Ces dynamiques électorales renvoient aussi à des lignes sociales plus profondes. Reform progresse particulièrement dans les zones de plus forte pauvreté, dans les territoires moins diplômés, plus âgés, et souvent marqués par le vote Brexit. Il ne s'agit donc pas simplement d'un électorat conservateur radicalisé, même si celui-ci joue un rôle important : le parti parvient aussi à attirer une partie des classes populaires anciennement liées au Labour, notamment là où la rupture avec le travaillisme s'est déjà exprimée depuis le Brexit.
Les greens, autres gagnants de ces élections ?
Mais la désagrégation du Labour ne profite pas uniquement à Reform UK. À l'inverse des zones où Farage progresse sur une campagne centrée sur l'immigration, allant jusqu'à promettre d'enfermer des immigrés dans des centres de détention situés dans les zones remportées par les Greens sous le slogan « Vote Green, Get Illegals », les Greens captent surtout une partie de l'effondrement travailliste dans les grandes villes. Le parti vert gagne 440 conseillers supplémentaires, avec des victoires importantes à Norwich, Hackney, Waltham Forest et Hastings.
Cette progression s'est accélérée depuis l'arrivée de Zack Polanski à la tête du parti en septembre, à travers un discours plus populiste centré sur l'opposition aux milliardaires, le soutien à la Palestine et une présence médiatique particulièrement efficace auprès d'un électorat jeune. Dans un contexte d'effondrement du Labour et d'échec de tentatives plus explicitement situées à sa gauche comme Your Party, les Greens ont ainsi partiellement occupé le vide laissé sur le flanc gauche du parti travailliste.
Cependant, ces percées se concentrent avant tout dans les grands centres urbains, et particulièrement à Londres. Ainsi, près de 300 des nouveaux conseillers ont été gagnés dans la capitale. Les Greens remportent notamment Hackney et Lewisham, deux anciens bastions travaillistes Londoniens, dans des boroughs marqués par une population plus jeune, plus diplômée et souvent plus multiculturelle.
À l'inverse, dans une grande partie des anciens territoires ouvriers du nord et des Midlands où Reform progresse fortement, les écologistes restent marginaux. Ils progressent surtout dans les centres urbains et zones plus diplômées, les villes universitaires, certains espaces gentrifiés, ainsi que dans plusieurs quartiers à forte population musulmane, où la question palestinienne et le soutien inconditionnel de Starmer à Israël ont profondément accéléré la rupture avec le Labour.
Ainsi, les espaces où Reform progresse fortement ne correspondent presque jamais à ceux où les Greens réalisent leurs principales percées. Dans la quasi-totalité des councils gagnés par Reform, les Greens stagnent ou ne progressent que marginalement par rapport à Reform. À l'inverse, les grandes avancées écologistes se concentrent dans des espaces où Reform reste faible voire absent : Londres, Oxford, Cambridge ou Norwich. Quelques exceptions existent néanmoins, notamment à Newcastle-upon-Tyne, Kirklees ou Birmingham, où les deux partis progressent simultanément, mais à partir de bases sociologiques que l'on peut suspecter d'être largement différentes.
Usure du bipartisme et aiguisement de la crise : Starmer au bord du précipice ?
Au total, le scrutin confirme la désintégration progressive du vieux bipartisme britannique. Traditionnellement, l'usure du gouvernement profitait mécaniquement au principal autre parti d'opposition. Désormais, ni le Labour ni les Conservateurs ne semblent capables de canaliser seuls le mécontentement social. Comme le résumait récemment commentateur John Curtice : « Nous n'avons encore jamais connu un système politique à cinq partis. » Les conservateurs reculent fortement au profit de Reform et partiellement des Libéraux Démocrates ; Labour perd simultanément vers Reform, les Greens, le SNP en Ecosse ou Plaid Cymru aux pays de Galles. La crise du capitalisme britannique se traduit ainsi politiquement par une fragmentation durable du système partisan, et ouvrant désormais jusqu'à la possibilité d'un changement de Premier ministre en cours de mandat.
La crise électorale ouvre désormais directement la question du maintien de Keir Starmer à la tête du Labour. Près de 100 députés travaillistes ont publiquement demandé son départ après les élections, soit près d'un quart des députés d'arrière-ban du parti. Or, selon les règles internes du Labour, 81 députés — soit 20 % du groupe parlementaire — sont nécessaires pour déclencher officiellement une contestation de la direction. Deux ministres du cabinet, Yvette Cooper et la très droitière Shabana Mahmood, lui auraient également demandé d'organiser une transition ordonnée, tandis que plusieurs secrétaires parlementaires privés ont démissionné pour appeler à son départ.
Plusieurs alternatives commencent ainsi à se dessiner. Du côté de l'aile modérée du parti, Andy Burnham conserve une importante popularité militante et électorale. Présenté comme le « roi du Nord », le maire de Greater Manchester a cependant été empêché de revenir au Parlement après avoir été bloqué par le NEC — le Comité exécutif national du Labour — dans la circonscription de Gorton and Denton. Angela Rayner représente également une possibilité, notamment par son appel à réorienter le Labour vers les classes populaires.
À la droite du parti, Wes Streeting, ministre de la santé qui vient de démissionner de son poste, apparaît comme le candidat le plus préparé à une bataille pour la direction. Blairiste assumé, partisan d'une ligne pro-business et défenseur des règles budgétaires du Labour, il représenterait plutôt une tentative de relancer le starmerisme sous une forme plus offensive. Mais quelle que soit l'issue, la crise dépasse désormais la seule personne de Starmer : elle pose la question de savoir si le Labour peut encore reconstruire une base sociale cohérente sans rompre avec le cadre économique néolibéral et austéritaire qu'il s'est lui-même imposées.
Une crise politique sans alternative socialiste et révolutionnaire organisée
Malgré la progression spectaculaire de Reform UK, le taux de participation n'a atteint que 31,5 %, rappelant que le premier parti des travailleurs reste l'abstention. Dans ce contexte, l'extrême gauche ainsi que la gauche radicale britannique apparaissent largement marginalisées. Quelques candidatures indépendantes ou soutenues par Your Party, le TUSC (Trade Unionist and Socialist Coalition) ou certaines campagnes communautaires ont émergé localement, mais sans véritable percée électorale.
Pendant ce temps, une partie importante de la gauche radicale continue d'entretenir des illusions sur les Greens comme possible alternative progressiste. Mais derrière leur progression électorale réelle, les écologistes restent fondamentalement inscrits dans un horizon de gestion institutionnelle du capitalisme britannique. Le parti refuse des mesures limitées comme la nationalisation du secteur énergétique, refuse de reconnaître le sionisme comme une forme de racisme dans sa dernière conférence, ainsi que de combattre frontalement l'OTAN, tandis que plusieurs responsables évoquent désormais la nécessité de diluer le programme afin d'apparaître comme une force de gouvernement « responsable ». Dans plusieurs councils qu'ils ont administrés par le passé, notamment à Brighton ou Bristol, les Greens ont eux-mêmes géré des politiques d'austérité locale et de réduction des services publics. Pourtant, c'est bien ces mêmes politiques anti ouvrières qui ont propulsé Reform UK en tant que principal parti d'opposition. Nigel Farage lui-même résumait brutalement la situation en affirmant vouloir le maintien de Starmer au pouvoir, qu'il considère comme « le plus grand atout dont dispose Reform ».
A l'heure de crise qui ébranle le Royaume-Uni et son système politique bipartisan, la gauche révolutionnaire pourrait saisir l'espace ouvert à la gauche du Labour. Mais pour éviter que l'énergie des millions de personnes qui sortent de l'orbite travailliste soit canalisée au service d'un nouveau projet institutionnel, les révolutionnaires doivent rompre avec la logique de soutien politique aux forces institutionnelles les mieux positionnées, et construire une organisation indépendante, avec pour centre de gravité l'intervention dans la lutte des classes et la construction de force dans le mouvement ouvrier et étudiant, capable d'affronter tous les projets des classes dominantes et lutter contre l'impérialisme britannique.