Retour

« Pion précaire dans un lycée » : le quotidien d'un AED qui refuse de mater la jeunesse

Mon, 11 May 2026 17:03:08 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Nous relayons ci-dessous le témoignage d'un AED, « pion » dans un lycée de Franche-Comté. Étudiant en préparation du CAPES, il vit au quotidien une précarité brutale : contrats CDD d'un an renouvelable, salaire sous le SMIC, nuits d'internat payées une misère et missions de surveillance qui se résument surtout à faire régner l'ordre et l'obéissance chez les élèves.

Je suis AED, surveillant, « pion » dans un lycée général et technologique d'une ville moyenne de Franche-Comté. Je fais ce boulot en étant étudiant et en préparant le CAPES, comme beaucoup d'autres de mes collègues, tous dans la vingtaine, dont la plupart aspirent à devenir enseignant ou à travailler dans la santé ou le social. On ne fait pas ce métier par défaut, mais parce qu'il offre souvent l'avantage de pouvoir faire autre chose à côté, ou simplement de mettre un premier pied dans l'Éducation nationale. Travailler dans un service public est aussi, pour beaucoup, une conviction et une échappatoire face au salariat dans le privé. Pourtant, l'État ne se gêne pas pour nous traiter comme des sous-fifres, sous-payé·es, contractuel·les et précarisé·es.

Tous nos contrats sont des CDD d'un an renouvelables pendant cinq ans — ce qui est illégal dans le privé et devrait nous donner droit à un CDI. Tous les ans, c'est la même rengaine : on se demande si notre contrat va être renouvelé à la rentrée, si on va pouvoir continuer à payer nos loyers, poursuivre nos études. Ou si, sur simple décision du chef d'établissement, on va se faire jeter parce que le nombre de postes aura été diminué faute de moyens. Le budget Lecornu présenté en 2026, prépare cette offensive de destruction minutieuse de l'Éducation nationale, en prévoyant notamment la suppression de 3000 postes équivalents temps plein d'AED.

On peut aussi voir notre contrat ne pas être renouvelé parce que la direction jugera qu'on ne fait pas assez bien notre travail, qu'on ne fait pas assez respecter « l'ordre » dans l'établissement.

Et les conditions indignes ne s'arrêtent pas là. On est payés moins que le SMIC horaire : 8,90 € net de l'heure. Quand on fait 30,5 heures par semaine, le salaire est de 1 086 € net. Pour gagner 1 448 € net, soit 20 € de plus que le SMIC, on doit effectuer 41 heures de service par semaine. Le pire, c'est le « forfait d'heures » pour les services de nuit à l'internat. On n'est payés que 8 heures entre 18h et 8h (soit 14 heures de service), dont 3 heures entre 22h et 7h du matin. Une bonne remise pour l'Éducation nationale, qui justifie cela au prétexte « qu'on dort la nuit », « qu'on ne travaille pas ». Pourtant, personne ne dort à 22 h, et on se réveille bien s'il y a un problème, une alarme, un·e élève en urgence médicale. J'ai été réveillé l'autre nuit à 2 h du matin par un signal sonore dans ma chambre de surveillant : ça a foutu ma nuit en l'air, comme ma journée, où je devais réviser le CAPES.

Parce que oui, comme je l'ai dit, nombreux sont mes collègues qui veulent devenir enseignants, titulaires bien entendu. Car les profs contractuel·les sont logé·es à la même enseigne que nous : des « pions » jetables. D'ailleurs, c'est déjà dans nos missions en tant qu'AED, assistant·es d'éducation. On voudrait pouvoir avoir du temps pour aider réellement les élèves, mais nos missions ont avant tout pour rôle l'éducation à l'obéissance aveugle, au respect de règles absurdes qui tuent dans l'œuf toute forme de liberté pour les élèves, surtout à l'internat. Obligation d'étude tous les soirs pendant 1 h 30 — ce que font très peu d'élèves vivant chez leurs parents — alors que les jeunes passent déjà 8 heures par jour en cours, écrasé·es par le rythme et le fardeau de Parcoursup qui approche.

L'Éducation nationale est une machine à broyer la jeunesse, à la mettre au pas au service des entreprises, à former la future main-d'œuvre en matant toute velléité de transgression ou de remise en cause de l'ordre capitaliste. On fabrique de la chair à patron, mais désormais aussi de la chair à canon. Le chef d'état-major a dit qu'on devait se préparer à perdre nos jeunes ; ce qu'il oublie de dire, c'est qu'on les sacrifie déjà sur l'autel de la croissance et des intérêts de la classe possédante.

Parcoursup est un couperet que chaque élève attend de voir tomber sur sa tête. Bientôt, les jeunes issus des milieux ouvriers s'enrôleront dans l'armée pour gagner des bons points et un peu d'argent. Tout ça pour défendre une nation qui les méprise. Qui se rend complice du massacre de milliers de jeunes de leur âge à Gaza et dans bien d'autres pays où les armes françaises et son armée piétinent les peuples, au nom d'un impérialisme déguisé en « mission civilisationnelle ou démocratique ». Ah, Jules Ferry ! Artisan de l'école gratuite et obligatoire, premier des chefs d'état-major de l'embrigadement de la jeunesse dans un projet nationaliste et guerrier au service de la bourgeoisie !

C'est difficile de participer à tout ça, car même si on peut résister en tant qu'AED, on reste les rouages d'un système bien huilé. L'autre jour, à 17 h, le proviseur est venu nous rappeler à l'ordre, mes collègues et moi : on devait faire sortir les élèves qui n'avaient plus cours. Circulez, le lycée n'est pas un lieu d'amusement ou de détente : si vous n'avez plus cours, rentrez chez vous !

Alors on est bien obligé de le faire, pour le moment, car on n'a pas — encore — le rapport de force nécessaire pour s'opposer à la direction. On joue donc notre rôle de garde champêtre, on fait circuler.

« Vous, monsieur, vous avez choisi la spécialité maton » (en référence aux spécialités du nouveau bac). Rire nerveux. Je détourne le regard, honteux, et en même temps fier de cet élève qui m'a tenu tête : la jeunesse ne se laisse pas faire !

Parce que notre rôle de surveillance est aussi raciste, et entre parfaitement dans la logique de répression de la jeunesse, et en particulier des jeunes les plus fragilisés socialement. Les jeunes qui traînent dans le lycée le soir, parlent un peu fort et chahutent, ce sont souvent des mecs racisés, cibles privilégiées de la répression scolaire. Eux ne font qu'occuper un espace qui est censé leur appartenir. Ils attendent des potes à l'intérieur plutôt que dans le froid, c'est bien leur droit. Mais c'est déjà trop pour la direction. Plusieurs fois, ces jeunes ont dévoilé ce qu'ils savent très bien : « C'est parce qu'on est arabes que vous venez toujours vers nous ! » La rage. Je me retrouve dans cette position, à devoir les réprimer sur l'ordre de la direction. J'ai souvent envie de tout larguer, d'aller dans le bureau du proviseur lui cracher à la gueule. Et puis je repense au fait que je veux devenir prof et que j'ai des factures à payer : personne ne peut m'aider financièrement.

Dans ce monde-là, les profs essaient aussi de faire de leur mieux, de faire réfléchir les jeunes, de leur donner des armes critiques. Mais malheureusement une large partie des profs applique les programmes sans sourciller, ou par dépit. D'aucuns n'ont pas d'hésitation quand il s'agit de réprimer la rébellion des élèves, spécialement les élèves racisés et issus des milieux prolétaires, ou de recracher la bile infecte du roman national, de la sainte laïcité ou de l'économie qui « ne peut être que libérale ». Dans le lycée où je travaille, on ne voit jamais les profs à la vie scolaire : ils ne viennent pas dire bonjour aux AED, ne s'inquiètent pas de nos conditions de travail et nous demandent seulement d'enregistrer leurs retenues. Il y a du ressentiment, c'est vrai, car eux aussi sont pris dans un système de broyage. Les profs contractuels, notamment, sont fliqués par le rectorat, peuvent être remerciés sans explication. Nous tous, personnels de l'Éducation nationale, participons souvent malgré nous à ce système oppressif. L'enjeu politique serait de dépasser cette apparente divergence d'intérêts entre les profs et les autres personnels. L'Éducation nationale cherche consciemment la division des travailleurs, alors qu'au fond, nos intérêts de classes sont les mêmes, et nous pourrions faire converger nos revendications, pour une école émancipatrice, gérée par les travailleurs et les usagers eux-mêmes, les élèves et leurs parents. Comme pour les entreprises, nous devons nous saisir des établissements, des moyens de production de l'éducation.

Et donc que peut-on faire ? Rester les bras croisés en attendant que la vieille barque de l'Éducation nationale coule enfin ? Tenter de rafistoler les trous ? Lutter pour les élèves et pour nos propres conditions de travail ?

Les AED se retrouvent plus souvent avec les personnels techniques, de ménage et de cantine, qui sont, pour la grande majorité, des femmes, souvent racisées. On se comprend, on se jauge et on se parle. On partage les mêmes revendications, la même colère face au réel. Mais c'est vrai qu'on a du mal à s'organiser, alors que sans nous, le lycée s'arrête totalement.

Il y a des syndicats qui suivent leurs directions dans des grèves saute-mouton, un jour par-ci, un jour par-là dans l'année. Des sursauts inefficaces : on a juste l'impression que le ministère économise quelques sous en n'ayant pas à nous payer. Et pourtant, quand on fait grève, nous AED et personnels techniques, l'impact est direct.

Une CPE nous disait : « Oh, que c'était dur sans vous ! On a dû tenir l'entrée et tourner dans les couloirs toute la journée. Quand les profs font grève, c'est parfois compliqué, mais quand vous, AED, n'êtes pas là, même la moitié d'entre vous, on le sent vraiment passer. » Ce sont peut-être les seuls moments où la hiérarchie nous offre de la considération, quand le proviseur, gêné, doit appeler les familles pour annoncer la fermeture de l'internat, en précisant bien que « c'est à cause des AED en grève ». Eh bien oui : la direction ne va quand même pas s'abaisser à dormir dans des chambres moisies pour surveiller les internes.

Mes collègues sont plutôt de gauche ; c'est leur intérêt de classe qui parle. Pourtant, beaucoup n'ont pas encore analysé qu'on ne devait pas attendre grand-chose des directions syndicales ou des partis réformistes pour obtenir des victoires et améliorer nos conditions et celles des élèves, ainsi que de tous les personnels de l'Éducation nationale. Mais la brèche s'ouvre parfois, l'étincelle frétille.

Notamment depuis le début de l'année scolaire, en septembre 2025. Le rectorat nous méprise encore en changeant au dernier moment nos temps de formation ; celle sur la laïcité en fait vomir plus d'un. Et puis il y a eu ce mouvement du 10 septembre. Pas besoin de dire qu'il n'a pas été une grande victoire, mais tout de même, il n'est pas passé inaperçu. Les internes hésitaient à bloquer le lycée. Une belle occasion de transgresser l'ordre et les règles du proviseur. Je les ai informés que leurs camarades des autres lycées de la ville l'avaient fait. Ils n'ont pas besoin qu'on leur fasse la leçon constamment, mais ont au contraire envie de discuter de ce qui les préoccupe, de Parcoursup, de la crise climatique, du génocide à Gaza. Ils n'ont pas réuni les conditions pour rendre ce blocage effectif, mais certains ont séché les cours pour aller en manifestation et, après coup, ont décidé de présenter une liste « Féministes et antiracistes, pour les droits des lycéennes » au conseil de la vie lycéenne (CVL). Ils sont bien conscients qu'« être élu·es au CVL ne change pas grand-chose : les adultes ne nous écouteront pas plus pour autant, ils auront juste l'impression de bien faire ».

Les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas stupides. Malgré le matraquage en règle de l'institution pour les faire rentrer dans le moule de la pensée dominante, l'idéologie des dominants — individualiste, ultralibérale, le chacun pour soi de la mythologie « méritocratique » — les élèves ne sont pas dans la négation de l'autorité, mais dans l'affirmation de la révolte. Ils ne sont pas encore organisé·es, mais un spectre hante déjà les couloirs des lycées : celui de la lutte radicale de la jeunesse.

Manifestation du 1er mai 2026 à Paris. Crédit photo : O Phil des contrastes

/ / / / / / / / /