Macron au Kenya. Repositionner l'impérialisme français en Afrique anglophone
Mon, 11 May 2026 21:34:26 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa participation d'Emmanuel Macron au sommet Afrique en Avant (Africa Forward) symbolise le pivot de l'impérialisme français vers l'Afrique anglophone après des années d'échecs et de rejets de sa présence dans son pré-carré traditionnel en Afrique de l'Ouest.

« Africa Forward » est le nouveau nom des sommets Afrique-France organisés par l'impérialisme français pour maintenir son influence sur le continent. Ces 11 et 12 mai, c'est la première fois que ce type de sommet a lieu dans un pays anglophone, le Kenya. Au moins 30 chefs d'Etat et 1500 patrons prennent part à l'évènement. Il ne s'agit en effet pas seulement d'un sommet géopolitique mais aussi d'une opportunité pour les affaires du patronat français et pour quelques grosses entreprises africaines.
Comme le décrit Le Figaro, « quatre priorités sont ciblées : l'agro-industrie, l'énergie, la santé et le numérique. Initiative assez inédite, une coalition de quarante grands patrons français et africains va dialoguer avec une vingtaine de dirigeants politiques autour d'Emmanuel Macron et son homologue kényan, William Ruto. L'affiche est prestigieuse : Canal+, CMA CGM, Danone, EDF, Orange, Schneider Electric, le fonds Meridiam… en face de grands groupes panafricains tels Axian Group (conglomérat malgache), Access Holdings (finance), Dangote (conglomérat nigérian), EquityBank (banque kényane), OCP (géant marocain du phosphate et de ses produits) ou MeTL (conglomérat tanzanien). Cet événement business grand format - plus de 2 000 participants attendus - est coorganisé par la banque publique d'investissement Bpifrance, l'organisme de soutien à l'export Business France, et la filiale de l'Agence française de développement, Proparco, dédiée au secteur privé ».
Autrement dit, les dirigeants capitalistes comme Macron ne sont des « libéraux » que pour appliquer des coupes budgétaires et détruire un à un les acquis des travailleurs et des travailleuses, mais ils sont profondément engagés à utiliser toutes les ressources de l'État pour aider le patronat à obtenir de nouveaux marchés et partenariats. Dans le même article du Figaro, Françoise Lombard, la directrice générale de Proparco, reconnaît que « sur les cinq dernières années, le financement de Proparco a généré 3,4 milliards d'euros de retombées économiques pour les entreprises françaises, certaines ayant un ancrage local comme Sonatel, filiale d'Orange en Afrique de l'Ouest, d'autres comme EDF ou Meridiam intervenant sur de gros projets d'infrastructures ».
Mais pourquoi l'impérialisme français décide-t-il de coorganiser son sommet françafricain dans un État anglophone ? La stratégie française semble assez claire : après des années d'échecs dans son pré-carré post-colonial en Afrique de l'Ouest, notamment au Sahel, la France tente de diversifier et de projeter ses investissements et ses relations diplomatiques dans d'autres zones du continent, où les conséquences de ces reculs sont moins fortes et où la puissance coloniale française n'a pas eu de poids aussi marqué. Ces relations existaient déjà (Afrique du Sud, Nigéria, Ghana, entre autres), même avant les déroutes militaires et politiques au Sahel, mais c'est la crise de l'impérialisme français dans cette partie de l'Afrique qui a accéléré sa recherche de nouvelles relations, à ouvrir ou consolider.
Mais ce « pivot » français n'implique aucunement un changement de logique : Macron reste le président arrogant d'une puissance impérialiste en déclin mais profondément ancrée dans une logique coloniale. La scène aussi paternaliste que pathétique où le président français a interrompu la cérémonie pour demander au public, trop bruyant à son goût, qu'il montre du « silence et du respect » en est un bon exemple. Les habitudes de petit colon sont coriaces en effet. Mais au-delà de cet incident, l'objectif de l'impérialisme français est assez transparent : le business. Comme l'écrit le journal Le Monde, « Kenya, Nigeria, Afrique du Sud, le président français s'est lancé, dès son arrivée à l'Elysée, à la conquête de cette partie du continent vue comme une terre d'innovation et de possibilités. L'objectif est de remporter des contrats et de gagner des parts de marché dans ces pays où la France joue en “deuxième division”, selon les termes d'un diplomate français ».
Cependant, ce pivot ne signifie pas que l'impérialisme français abandonnera aussi facilement ses positions en Afrique de l'Ouest. Malgré les reculs de ces dernières années, il conserve des leviers importants en termes économiques (Franc CFA) et politiques. L'influence économique, politique et militaire en Afrique est en effet centrale pour la projection de la France en tant que puissance impérialiste importante dans le monde. Elle ne veut et ne peut pas abandonner ces positions sans livrer des batailles décisives, en utilisant tous les moyens possibles et disponibles.
Or, la diversification des relations de l'État français et l'extension de son influence dans d'autres zones du continent est un moyen de ralentir le déclin de son impérialisme, dans l'espoir d'en inverser la dynamique. La question qui se pose néanmoins est de savoir si la France a la puissance économique et militaire nécessaire pour réaliser ces objectifs face à d'autres acteurs plus puissants et avec plus d'avance dans ces régions d'Afrique comme les États-Unis et la Chine, mais aussi face à la concurrence de puissances intermédiaires mais bien ancrées comme la Turquie, l'Inde ou encore la Russie.
Dans ce contexte, le Kenya apparaît comme un nouveau « partenaire » important pour l'impérialisme français en Afrique. Même si les relations commerciales entre les deux pays restent pour le moment modestes, le nombre d'entreprises hexagonales présentes au Kenya a augmenté de façon importante, atteignant le nombre de 140. Selon Macron, il y a aura des investissements français dans le pays pour un milliard d'euros. Le pays offre aussi des avantages géographiques, commerciaux et militaires fondamentaux : sa côte vers l'océan Indien constitue une porte d'entrée de flux de marchandises dans toute cette partie de l'Afrique mais elle est également située dans une zone stratégique et non loin de la base militaire française à Djibouti. Ce n'est pas un hasard si les deux pays ont concrétisé un accord qui englobe aussi l'aspect militaire.
Cependant, les recettes impérialistes de spoliation ne promettent rien de bon pour les travailleurs kényans et de ces régions du continent. Comme l'explique Douglas Yates, professeur de sciences politiques à l'American Graduate School de Paris et spécialiste des relations franco-africaines, « ce revirement s'inscrit dans ce que j'ai appelé “le paradoxe de la prédation”. Par ses relations néocoloniales prédatrices, la France a contribué au sous-développement des États africains francophones. Il n'est donc pas surprenant qu'elle ait décidé de s'aventurer dans la sphère africaine anglophone – et lusophone – pour tirer profit des opportunités commerciales ».
En France, le mouvement ouvrier, les organisations sociales et de la jeunesse doivent absolument dénoncer ces manœuvres de l'impérialisme français en Afrique qui ne bénéficient qu'aux grandes multinationales et au grand capital français, les mêmes qui sont les principaux soutiens des politiques austéritaires contre la classe ouvrière mais aussi du racisme d'État qui vise à la diviser.
Crédits photos : capture d'écran Brut Afrique