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Repolitiser le droit ? Sur le dernier livre d'Elsa Marcel

Sat, 09 May 2026 22:24:26 CEST

Révolution Permanente

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Face à la montée de l'autoritarisme et à la menace d'une arrivée au pouvoir de l'extrême droite, comment repolitiser le droit sans renforcer l'Etat bourgeois ? Et comment sortir de l'impuissance ? Pour discuter ces questions brûlantes, Laureline Fontaine, professeure de droit public et constitutionnel, a lu le dernier livre de l'avocate Elsa Marcel.

Elsa Marcel, « État de droit », ordre bourgeois. Renouer avec la défense politique, Paris, La fabrique, 2026.

Le premier livre de l'avocate et militante Elsa Marcel mérite d'être lu : engagé il l'est, mais il est surtout très bien informé, et il mêle adroitement analyses factuelles et références historiques. Le titre de l'ouvrage, « État de droit », ordre bourgeois, s'inscrit dans la volonté de faire tomber l'effet de masque que produisent les exhortations contemporaines au respect de l'État de droit. Légitimes, dans un contexte où la perspective de l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite en France est devenue crédible, ces invitations pressantes se réduisent néanmoins « bien souvent à un appel désespéré à l'application des principes démocratiques » (p. 35). Elsa Marcel s'appuie notamment sur les propos de certains de ses confrères, en général militants des droits de l'homme et ayant une place dans le débat public, qui ont fait de la défense de l'État de droit l'un de leurs signes de ralliement. Le brandissement de l'État de droit et de son respect apparaît ainsi comme une sorte d'ultime chance de résister.

Mais l'autrice sous-entend que l'État trouve un intérêt direct dans cet appel de la dernière chance, en nous condamnant à l'impuissance vis-à-vis de ses actions et de son fonctionnement. Elle dénonce donc le caractère illusoire de cette défense, signe pour elle d'une méconnaissance du fonctionnement véritable de l'État, de ses institutions, de ses juges et même de la profession d'avocat, dont elle parle longuement dans le livre et en particulier dans le dernier chapitre. C'est dire que, de ce point de vue, elle va à contre-courant de ce qui ressemble aujourd'hui à une injonction : si on entend défendre les libertés, alors il faudrait bec et ongles défendre l'État de droit. Elsa Marcel tente de défaire cette rhétorique, qui selon elle fait l'impasse sur le caractère politique de l'État de droit, en le cantonnant à son versant de technique juridique. Plusieurs fois en effet il sera question dans l'ouvrage de la fausse séparation entre le politique et le juridique, cause de la difficulté aujourd'hui à défendre les libertés. Sa thèse fondamentale est que « lorsque deux ordres sociaux s'affrontent pour le pouvoir, séparer le politique du juridique permet toujours à l'État de reprendre l'avantage » (p. 67). Ainsi, le constat qu'aujourd'hui « les ‘avocats' militants' se revendiquent la plupart ‘apartisans' et se définissent davantage par leur volonté de défendre des militants que par une participation directe à un projet de transformation sociale », est imputable au fait que « beaucoup ont intériorisé comme une évidence ce qui relève en réalité d'une conception néolibérale du droit : une vision fondée sur la séparation catégorique entre le juridique et le politique, la confiance dans les principes abstraits plutôt que dans le pouvoir de mobilisation des masses, la croyance dans ‘l'universalisation de la démocratie libérale occidentale comme la forme finale du gouvernement humain' » (p. 94, citant ici Francis Fukuyama dans son premier article consacré à « La fin de l'histoire »).

Si, au démarrage du livre, elle indique l'avoir conçu « comme un manuel pratique et politique à destination de la génération militante qui, depuis l'instauration de l'état d'urgence en 2015, est descendue dans la rue contre les multiples facettes des offensives néolibérales », cette forme de réduction de son public de lecteurs ne doit pas faire écran au fait que, informé et argumenté, le livre mérite d'être lu et réfléchi au-delà du cercle des militants convaincus. La déconstruction factuelle qu'elle opère à propos du mythe de l'État de droit, impropre à assurer effectivement la défense des libertés, devrait au moins obliger à la discussion.

On ne revient néanmoins pas facilement sur ce qui constitue aujourd'hui un véritable étendard de la défense des libertés. Il faut rappeler que la notion d'État de droit naît vers la fin du XIXe siècle dans les écrits de penseurs allemands, anglais, espagnols et français, mais elle devient publique et politique seulement après le second conflit mondial, et se popularise vraiment – sous l'impulsion notamment des États-Unis on l'oublie souvent – à partir des années 1990. L'État de droit, c'est ainsi une certaine manière de comprendre le rôle du droit et son rapport à la politique, qui sous-tend que le pouvoir politique doit se soumettre au droit – son propre droit faut-il le rappeler – et qu'il existe un appareil judiciaire indépendant de lui qui pourrait assurer cette mission. Dans la perspective des démocraties libérales d'après-guerre, qui ont mis le respect des droits et libertés à leur agenda, la notion joue donc un rôle essentiel. La crainte d'un retour en arrière, et le constat d'un grignotage déjà commencé des libertés, conduisent ainsi à ces discours nombreux intimant le respect d'une justice indépendante et surtout le devoir de respecter la justice, ses juges et ses décisions, autant d'éléments qu'Elsa Marcel met en examen dans son livre. Elle ne s'arrête pas spécifiquement sur la notion d'État de droit ni ne cherche à en donner le détail : elle fait le constat limpide que les choses s'aggraveraient presque à mesure des incantations à les respecter via l'hyper-valorisation de l'État de droit et qu'ainsi, sa défense nous condamne à l'impuissance. En passant du temps à décomposer la mécanique juridico-politique du pouvoir contemporain en France, elle essaie ainsi de priver de pertinence le recours à l'idée d'État de droit pour réussir à défendre les libertés.

Pour suivre l'autrice, il faut bien être convaincu qu'il y a quelque chose d'anormal à ce que l'on puisse dire qu'est légale l'action de l'État qui restreint ou supprime de fait la jouissance d'un certain nombre de libertés, ce qui justement ne paraît pas poser problème à tout le monde, voire qu'il n'est tout simplement pas exact de dire que l'État restreint ou supprime des libertés. En ce sens, Elsa Marcel ne paraît pas vouloir convaincre de cette situation, même si les éléments qu'elle donne, dans ses deux premiers chapitres notamment, pourraient constituer un bon point de départ. Son but est clair, annoncé dès l'entame du livre et qui se construit tout le long : réactiver l'idée de « défense politique » qui suppose de lier étroitement droit et luttes sociales, en faisant des avocats non pas des « techniciens progressistes », mais « des acteurs à part entière de l'affrontement social », cherchant à « affaiblir l'État et les mécanismes d'oppression qu'il incarne », dans le but de défendre les libertés démocratiques (pp. 144-145). Il y a ainsi deux parties dans l'ouvrage : celle consacrée au constat (chapitres 1 et 2), et celle consacrée aux moyens d'action (chapitres 3 à 5).

Il s'agit en effet principalement, avec ce livre, de « réactiver » la « défense politique », un concept qu'elle trouve dans le manifeste du même nom écrit en 1961 par plusieurs avocats impliqués dans le conflit entre la France et l'Algérie, dont Jacques Vergès. La lecture attentive du sommaire permet d'entrer directement dans la pensée de l'autrice : l'intitulé de son premier chapitre est en effet très clair, puisqu'il est question de « La faiblesse du droit face au néolibéralisme autoritaire », faisant comprendre que, « L'avocat au secours de l'État de droit » est « une posture impuissante » selon le chapitre 2. Ces deux chapitres vont effectivement être consacrés à un exposé de la fabrication politique du droit et de son application par les juridictions. Depuis la proclamation de l'état d'urgence en 2015, peut se faire le constat que « plus les lois liberticides s'accumulent, plus défendre devient vital, et moins cela devient possible » (p. 12). En prenant appui sur son expérience d'avocate et l'observation de l'expérience de ses confrères et du contentieux, Elsa Marcel développe l'idée que les procédures qui permettraient de contester ou invalider des décisions administratives ne sont là que pour mieux légitimer ce qui se passe, à l'instar de la validation en urgence par le Conseil d'Etat de la décision de couper l'accès à TikTok en Nouvelle-Calédonie en 2024, à laquelle l'invalidation sur le fond un an plus tard ne changera rien. On comprend ainsi la logique qui animerait les institutions : s'il existe des voies de recours, des droits de la défense et des juges indépendants, alors les décisions rendues par ces derniers, notamment lorsqu'elles valident les décisions administratives, « prouvent » que ces dernières sont bien conformes aux principes qui innervent la démocratie libérale. Une sorte de cercle vicieux.

Sur la base de différents exemples relatifs aux mesures prises dans le cadre de l'état d'urgence ou de la lutte contre le terrorisme, le bilan que dresse Elsa Marcel est sans concession pour la justice contemporaine : collusion entre l'État et ses juges, règles procédurales adaptées à cette collusion, qui asphyxient la défense, notamment par les pouvoirs excessifs dont dispose le parquet, « cette « armée de fonctionnaires, nommés par le Président de la République sur proposition du Garde des sceaux » (p. 16) dont l'indépendance s'avère factice, et le fait que le pouvoir exécutif téléguide l'usage du droit par des circulaires auxquelles les juges eux-mêmes – ceux qui prononcent les condamnations définitives – accordent un crédit qui s'accommode mal de leur indépendance, prenant de fait le large avec le principe fondamental de « l'individualisation des peines » (p. 21). Autre fanion de la défense de l'État de droit – à laquelle nécessairement je suis sensible puisque je l'ai moi-même documentée dans un ouvrage paru en 2023 [1]–, la croyance dans la justice constitutionnelle, « qui ne pourra pas nous sauver » (p. 49), en ce qu'elle réside dans le fait qu'« une poignée de bureaucrates d'État et de politiciens professionnels » puissent « non seulement censurer des lois issues du Parlement mais le faire avec l'autorité morale de la défense des droits fondamentaux » (p. 50).

L'organisation de la justice laisse ainsi croire à son avènement possible pour mieux rendre la contestation inefficace. Le cas des étrangers sort même de ce modèle pour, selon l'autrice, faire de l'accès à la justice une « fiction absolue » (p.23). Elle estime d'ailleurs que « toute la construction du droit des étrangers est fondée sur la nécessité de donner forme légale à la possibilité de leur enfermement arbitraire, à la construction de camps de détention, aux contrôles racistes et à la déportation » (p. 44). Plus encore, elle fait de la relation entre la justice et la police « un pilier essentiel de l'ordre capitaliste » (p. 45), s'appuyant à cette occasion sur des auteurs comme Paul Rocher [2] ou Karine Parrot [3]. Se serait ainsi instauré un « rapport de force » entre la justice et la police, que cette dernière assume clairement, en violant parfois la loi de manière revendiquée et soutenue par les institutions politiques. Ainsi, l'ambition de « "désarmer la force par le droit" se heurte frontalement à la faiblesse structurelle du pouvoir judiciaire dès qu'il s'agit de police » (p. 47). Pour renforcer l'idée d'« offensive autoritaire », Elsa Marcel essaie d'articuler ce constat avec ce qui se passe dans le monde et en droit du travail, où elle assimile le comportement radicalisé d'un certain nombre de patrons à celui d'une administration toute-puissante qui entend s'affranchir des lois avec, soit la validation du juge, soit l'impossibilité que celui-ci se prononce avant que les actes aient produit tous leurs effets (p. 28 et sq.).

Le fait encore que l'idée d'État de droit alimente la croyance que, pour le protéger, « il faudrait renforcer l'Etat » (p. 53), est le dernier volet de la tentative de déconstruction à laquelle l'autrice se livre. Et de pointer notamment la trajectoire des moyens administratifs et pénaux visant à lutter contre la contestation de l'État par l'extrême-droite depuis les années 1930, qui s'avèrent être « un rouage essentiel de la répression politique par le régime » (p. 55), l'autrice visant plus spécifiquement la répression de la gauche contestataire. Puisque donc les invitations à respecter l'État de droit sont de nul effet, voire renforcent ce qu'elles dénoncent, il est nécessaire de réinterroger les moyens d'actions, notamment dans les prétoires, qu'Elsa Marcel invite logiquement à repolitiser.

De ce point de vue, les chapitres 3, 4 et 5 constituent une plongée à la fois rétrospective et programmatique dans les moyens d'action : il y est question de « Se réapproprier l'héritage de la « défense politique » » (chapitre 3), du fait que « la répression repolitise les prétoires » (chapitre 4) et enfin de « Révolutionner le militantisme judiciaire » (chapitre 5). Si les deux premiers chapitres portaient sur l'histoire que nous sommes en train de vivre, les suivants imaginent le futur à partir du passé auquel se réfère largement l'autrice : surgissent alors les figures de Jacques Vergès, Rosa Luxemburg, Gisèle Halimi, Karl Marx, Léon Trotsky, ou le mouvement argentin Justicia Ya !, dont le point commun à tous est d'avoir eu à affronter la justice et d'avoir développé des moyens spécifiques de défense permettant une appropriation politique des conflits et un affrontement direct avec l'État.

Elsa Marcel rappelle ainsi que Karl Marx avait été renvoyé devant le tribunal de Cologne pour « appel à la rébellion armée » et qu'il profita de cette tribune « pour révéler l'inconséquence et la lâcheté des libéraux face aux offensives putschistes de l'Empire et prouver l'impuissance de la bourgeoisie à défendre son propre régime » (p. 72). Dans le cas algérien, avec Jacques Vergès et les avocats algériens avec qui il publia le manifeste Défense politique (Paris, Maspero, 1961), il s'agissait de ne pas « quémander la compréhension » du tribunal au nom des libertés démocratiques, mais de multiplier les batailles de procédures, montrer que le massacre du peuple algérien était la substance même de toute guerre coloniale, contester la compétence des juridictions françaises, réclamer le statut de belligérant pour les insurgés, etc. De tous les épisodes mentionnés dans l'ouvrage (il est aussi fait référence au mouvement de mai 1968, aux procès de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, et au mouvement féministe des années 1970 sur la question de l'avortement et sur la question du viol), l'autrice en retire que « les procès peuvent devenir un terrain fertile » pour la diffusion des idées révolutionnaires « à condition que le juridique soit subordonné au politique, et que la défense des droits démocratiques s'inscrive dans une stratégie globale de lutte contre le pouvoir bourgeois » (pp. 73-74).

On comprend à cet endroit qu'il ne s'agit pas pour Elsa Marcel de réhabiliter le droit, puisque, elle l'a démontré, celui-ci est déjà subordonné au politique, et devrait donc le rester, alors qu'elle a essayé de montrer dans l'ouvrage tous les problèmes que cela implique en termes de répression et d'oppression. Il s'agirait donc seulement de substituer une force à une autre, selon la logique ancienne du rapport de force. Seul le nombre des concernés dans chaque « camp » serait différent, ce qui pour la plupart fait toute la différence en effet. On pourra s'interroger sur cette forme de simplisme, alors que les membres du corps social aujourd'hui ne se pensent pas eux-mêmes de cette manière-là. Mais l'invitation à raviver les luttes et l'optimisme dont Elsa Marcel fait preuve souvent dans l'ouvrage à propos du terreau existant paraissent l'emporter.

Prenant appui sur cette démarche résolument optimiste, elle note par exemple que l'absence de procès ou de recours peut être l'occasion d'activer l'idée de justice populaire, à l'exemple de la Commission Dewey créée par Trotsky, condamné par contumace et sans recours, qui internationalisa ainsi sa cause, ou du « tribunal Russell » créé en 1966 sur les crimes de guerre américains au Viet-Nam et présidé par Jean-Paul Sartre. L'idée de justice populaire et de jurés révolutionnaires vient alors au secours de la partialité et de la sélectivité de la justice d'État (pp.82-84), en rappelant avec Michel Foucault que « ce « mimétisme judiciaire » ne vise pas tant à reproduire la « forme du tribunal » qu'à se saisir d'une occasion particulière pour construire un pont entre la conscience actuelle des masses et la perspective d'une démocratie plus complète, exercée directement par elles dans le cadre d'un affrontement avec le pouvoir » (p. 86).

En tout état de cause, « renoncer à la défense politique c'est, pour Elsa Marcel, prendre le risque de perdre à la fois politiquement et judiciairement » (p. 67). Le principe actif de cette repolitisation des prétoires pourrait être résumé dans l'idée de « mémoire de la défaite » proposée par Enzo Traverso et rappelée par Elsa Marcel, « qui transforme l'histoire des classes subalternes en mise en garde adressée aux nouvelles générations contre toute tentative de contestation d'un ordre social profondément inégalitaire et injuste » (p. 80). Elle qualifie ainsi de « cauchemar » les décennies 1980-2000 qui « sont celles de la dépolitisation des prétoires », c'est-à-dire de la disparition des procès politiques traditionnels (p. 93) et de la « chape de plomb idéologique glorifiant l'économie de marché et proclamant la fin des alternatives » (p. 89). L'intérêt des quelques développements qu'elle y consacre est de montrer comment l'État lui-même essaie d'organiser cette dépolitisation. Elle cite notamment Margaret Thatcher alors en guerre contre l'IRA, organisation indépendantiste irlandaise : « il n'existe pas de meurtre politique, d'attentat politique ni de violence politique. Il n'existe que des meurtres criminels et de la violence criminelle » (p. 90), une citation qui résonne avec les mots prononcés par le ministre français de l'intérieur Gérald Darmanin juste après le décès de Cédric Chouviat par étouffement, à la suite d'une maîtrise policière par étranglement et plaquage au sol : « quand j'entends le mot ‘violence policière' moi, personnellement, je m'étouffe » (propos en date du 28 juillet 2020).

L'autrice voit néanmoins une chance de repolitisation des prétoires dans le renforcement contemporain de la répression à l'égard de plusieurs catégories de populations qui conduisent quelques-uns à se radicaliser, tout en concédant que « les expériences de défense politique qu'on a vues se déployer ces dernières années n'ont ni l'ampleur ni la détermination des affrontements judiciaires menés par les communistes de la IIIe internationale, les militants du FLN ou les révoltés de mai 1968. Mais elles peuvent être un point d'appui pour faire émerger une nouvelle génération militante d'avocat.es déterminé.es à résister aux attaques du régime en profitant de cette repolitisation des prétoires » (pp. 117-118). Elle vise ainsi les gilets jaunes, les militants et jeunes en manifestation, notamment à travers la défense écologique, les ouvriers affrontant leur direction, les universitaires, et évoque l'effritement possible de la stratégie de l'État avec l'exemple de l'emblématique « procès de Tarnac », ou l'évidence de la faillibilité et de la non-neutralité du droit international coïncidant avec les intérêts impérialistes (p.112).

C'est sur le terrain judiciaire qu'Elsa Marcel clôt son dernier chapitre, précis et acéré, notamment sur l'organisation de la profession d'avocat qu'elle considère impropre à favoriser la « défense politique ». Le militantisme et l'engagement de certains d'entre eux en faveur des droits et des libertés les ont eux aussi confrontés à la répression, occasion qu'elle voit pour impulser une nouvelle dynamique, permise aussi par le renouvellement des générations et la féminisation de la profession. Soutenant les avocats qui se mobilisent, Elsa Marcel critique cependant le principal syndicat militant, le Syndicat des Avocats de France (dit SAF) qui, s'il est « la seule organisation de la profession qui cherche à se lier à celles du mouvement social » (p. 129), est largement construit autour de la défense des prérogatives des avocats « plus que vers les luttes sociales ou la remise en cause du caractère répressif de l'institution judiciaire » (p. 124). Il y existe ainsi une pression constante à la modération, défavorable à la seule idée de « défense politique ». Peut-être parce que, d'une manière générale, l'Ordre, c'est-à-dire l'instance disciplinaire de la profession tout entière, n'hésite ainsi pas à rappeler à l'ordre des avocats pour des pratiques plus combattives dont il cherche à les dissuader.

Elsa Marcel préfère donc se référer au « MAJ », Mouvement d'action judiciaire, créé en juin 1968 sous le nom de « Groupement d'action judiciaire », affirmant la primauté des luttes sociales et du rapport de force sur le pouvoir d'un droit technique et désincarné, selon une philosophie diffusée notamment à travers la revue Actes (sous-intitulée Cahiers d'action juridique, à distinguer donc de la revue homonyme créée deux ans plus tard par Pierre Bourdieu) fondée en 1973 et publiée par Maspero pendant 20 ans. La revue visait à « disputer l'hégémonie de la pensée libérale sur la matière juridique » (p. 130), dans la même ligne que le mouvement universitaire « Critique du droit ». Elsa Marcel y puise le fait que les avocats participants de ce mouvement refusaient de se placer en position d'autorité en vertu de leur maîtrise de la question juridique, dans le cadre d'une conception de non séparation entre le juridique et le politique. On note ainsi une volonté de « dé-professionnaliser le droit » (p. 132) à laquelle on doit être sensible s'agissant d'une « discipline » qui concerne la totalité des membres du corps social. « Il ne s'agit donc pas tant de faciliter l'accès des classes populaires à la justice, mais bien de déconstruire la dimension technique et abstraite du droit afin de leur permettre de se réapproprier la gestion de leurs propres affaires » (p. 132).

Logiquement, la question financière est alors abordée : la libre fixation des honoraires exerce, selon Elsa Marcel, « une pression idéologique et matérielle sur l'avocat » (p. 136), que le MAJ remettait en cause par l'instauration d'une grille tarifaire et des propositions comme le « fonctionnariat » de l'avocat, la « sécurité sociale judiciaire et le conventionnement, le tiers payant, etc. On imagine les grincements de dents… Principalement, « l'idée d'une "sécurité sociale du droit" financée par le patronat part du constat que l'immense majorité des classes populaires est amenée à faire face à la justice au moins une fois dans sa vie : poursuites pénales, expulsions locatives, divorces ou litiges liés au travail. Défendre leurs droits constitue un besoin vital » (p. 135). C'est là un point particulièrement fécond et même sans doute une « bataille » intéressante à mener, et qui aurait mérité beaucoup plus de développements, même si on comprend que ce qui le rend intéressant c'est le fait justement que nombre d'acteurs soient pressurés par un droit selon des modalités que l'autrice a essayé de décrire tout au long du livre.

***

Pour qui réalise que le droit est un enjeu social majeur aujourd'hui, puisque presque tout se fait en son nom, la lecture de l'ouvrage d'Elsa Marcel est particulièrement stimulante, qu'il s'agisse de l'analyse de la mécanique du pouvoir par le droit ou des moyens à envisager. Parce qu'il est stimulant, il suscite nécessairement des interrogations, peut-être propres à chaque lecteur en fonction de son expérience et de sa propre compréhension des choses. Je formulerai donc ici quelques interrogations, qui doivent être prises pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire une entrée en dialogue informel avec l'autrice.

Puisqu'il y est question du rôle du droit et de la configuration du pouvoir, une ambiguïté traverse le livre : on le démarre et on le referme en effet sur le sentiment diffus du « c'était mieux avant », caractérisé d'abord par l'idée de « décomposition accélérée des principes de la démocratie libérale » (p.7) puis à la fin par celle que « l'ère de la démocratie libérale pacifiée est définitivement révolue » (p117). Pour autant, Elsa Marcel se réfère plusieurs fois à l'analyse marxiste du droit qu'elle paraît clairement faire sienne, qui pointait déjà les illusions d'un droit libéral, impropre en lui-même à contrecarrer les prises de pouvoir autoritaire. Reprenant par exemple les travaux d'Eugénie Mérieau sur cette question [4]), il est rappelé que l'exception, dont la période contemporaine fait les frais, serait en réalité et tout entière contenue dans l'architecture du droit « normal », ainsi que le droit colonial l'illustre parfaitement. Mais, dans un courant d'analyse devenu finalement assez important aujourd'hui, notamment avec l'idée d'« état d'exception permanent » théorisée par le philosophe italien Giorgio Agamben [5], Elsa Marcel relève que l'exception sert aujourd'hui de point d'appui pour le droit commun (p. 43), selon un mécanisme qui aurait quand même déjà été éprouvé historiquement avec la Constitution de Weimar. Ce caractère central de l'exception dans le droit donne en tout cas l'occasion à Elsa Marcel de faire le constat que la théorie de Carl Schmitt, qui prend la capacité à décider de l'exception comme critère du pouvoir, converge d'une certaine manière avec les conclusions formulées par les marxistes sur l'Etat, tout en étant énoncée du point de vue bourgeois et réactionnaire, c'est-à-dire du point de vue de ceux qui incarnent cet État, et non du point de vue de ceux qui entendent le combattre (p. 41).

Ce n'est donc clairement pas sur le droit qu'il faut compter mais sur la capacité à le maîtriser et à le repolitiser, ce qui pour beaucoup s'avèrera un objectif totalement contre-intuitif, voire peu acceptable. Contrairement à une posture finalement très libérale, Elsa Marcel ne fait pas du droit une « arme » contre le pouvoir mais celle du pouvoir : ce n'est pas le droit qu'il faut conquérir mais le pouvoir. Et puisqu'il s'agit d'identifier des sources propres à générer de l'optimisme quant à la possibilité de réactiver la « défense politique » dont elle parle, le chapitre 4, très fourni en ce qu'il balaye tous azimuts différents fronts sociaux, est peut-être le moins convaincant du livre en ce sens qu'il les traite très rapidement et qu'on peine parfois à faire les liens adéquats entre eux. L'illusion des appels désespérés au respect de l'Etat de droit qu'Elsa Marcel cherche précisément à contourner pourrait ainsi même lui revenir en pleine figure : l'optimisme qu'elle affiche vis-à-vis du fait que la répression favoriserait le militantisme et créerait des « liens de solidarité durables » entre ceux qui sont visés (p.95), ou que « l'histoire regorge d'exemples qui montrent que l'autonomie et le pouvoir du droit dans les sociétés capitalistes s'effritent lorsque les masses affirment leur capacité à s'auto-gouverner » (p. 143) pourrait se transformer rapidement en déception, d'autant que l'histoire est précisément là pour montrer qu'il n'en a rien été, malgré les victoires acquises, enthousiasmantes même parfois. L'ouvrage veut réactiver des luttes en faisant sans cesse appel à des exemples passés, qui néanmoins ont tous abouti à des abandons ou des retours en arrière, sans s'attaquer de front à cette problématique. Mais est-ce possible ?

On pourra enfin ne pas nécessairement se retrouver dans une forme de vulgate marxisante et bien rodée (les « formules choc » sont surtout à la fin, d'ailleurs presque toutes regroupées entre les pages 139 et 142, avec ce point culminant à la toute fin où il est question de renverser « un capitalisme en crise », p. 153) mais il est important de dire que le livre d'Elsa Marcel ne fait pas que répéter ce qui s'est dit beaucoup ailleurs et depuis longtemps : il s'appuie beaucoup sur son expérience d'avocate, sur l'observation des dire et faire contemporains (ceux de ses confrères, de l'État, des juges). L'ouvrage n'est pas seulement très documenté, il est très attentif à ce qui se fait et se dit « en situation ».

Ce n'est donc pas le petit « livre noir » de l'Etat de droit (même si on sait que ceux qui ne veulent pas voir reprocheront au livre de ne pas s'intéresser à ce qu'il y a de positif dans le droit en tant qu'il soutient le lien social), mais une recherche sur la manière effective dont le droit est fait et s'applique aujourd'hui en France, notamment dans les situations où des personnes défendent leurs droits ou libertés et dans lesquelles les appels à l'Etat de droit sonnent trop souvent comme une condamnation, malgré certaines victoires bien réelles. C'est sans doute la qualité du livre d'Elsa Marcel de finalement n'être pas doctrinaire, en donnant une place centrale aux faits et aux expériences.


[1] Laureline Fontaine, La Constitution maltraitée. Anatomie du Conseil constitutionnel, Paris, Amsterdam, 2023.

[2] Paul Rocher, Que fait la police ? Et comment s'en passer, Paris, La fabrique, 2022.

[3] Karine Parrot, Carte blanche. L'État contre les étrangers, Paris, La fabrique, 2019.

[4] Eugénie Mérieau, Géopolitique de l'état d'exception, Paris, Le Cavalier bleu, 2024.

[5] Giorgio Agamben, Homo sacer. L'intégrale (1997-2015), Paris, Seuil, 2016.

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