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Myriam Bregman et les nouveaux défis de l'extrême gauche en Argentine

Sat, 09 May 2026 22:10:09 CEST

Révolution Permanente

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Au pays de Javier Milei, qui est la personnalité politique la plus appréciée des Argentin·es ? Qui est considérée comme la principale opposante à l'extrême droite au pouvoir ? Myriam Bregman, avocate du monde du travail, députée et figure de proue du FIT-U, la coalition électorale de la gauche révolutionnaire. Coup de tonnerre dans une Argentine qui semblait avoir basculé du côté de la tentation autoritaire, ultralibérale et réactionnaire. Parallèlement, gros défi à relever pour transformer cette situation en une force politique organisée… et pour renverser la table.

And the winner is…

La nouvelle fait grand bruit, en Argentine, ces dernières semaines. Sur les plateaux, dans les rédactions ou dans la rue, ce ne sont plus les vidéos TiktTok de Milei qui sont débattues et commentées, pas davantage que les contenus que ses influenceurs propagent sur les réseaux sociaux. Ce qui se profilait déjà depuis quelque temps est désormais officiel, sanctionné par plusieurs enquêtes d'opinion : Myriam Bregman, figure du Front de gauche et des travailleurs – unité (FIT-U), membre de la direction du Parti des travailleur·ses socialistes, organisation sœur de RP, est désormais créditée comme la personnalité politique préférée des Argentin·es.

On connaît les débats sur la fiabilité des sondages mais, en l'espèce, plusieurs enquêtes, réalisées par Tendencias, Opina Argentina ou Atlas Intel, corroborent cette tendance et l'inscrivent dans la durée. Et font paniquer le monde politique, à la fois du côté du gouvernement et des péronistes. Dans le cas d'Atlas Intel, son enquête réalisée la veille du Premier mai place Myriam Bregman en première position des personnalités politiques les plus appréciées du pays, avec 47 % d'image positive, juste devant Axel Kicillof, actuel gouverneur péroniste de la province de Buenos Aires (46 %) et l'ancienne présidente justicialiste Cristina Kirchner (41 %), assignée à résidence pour sa condamnation dans des dossiers judiciaires dont le jugement a été instrumentalisé par la droite. Les deux sont brouillés, aujourd'hui, mais sont classés à gauche de l'échiquier politique argentin, Kicillof étant considéré comme le principal espoir des péronistes pour les élections présidentielles de 2027.

Plus significatif encore, Bregman devance largement Javier Milei. Le président arrive loin derrière, en cinquième position, avec seulement 36 % d'opinions favorables et 62 % de rejet. Un sacré tour deforce pour celui qui avait remporté la présidentielle en 2022 avec 55 % des voix au second tour, entendait « dynamiter » l'échiquier politique argentin et avait même réussi, contre tous les pronostics et avec un bon coup de main de la Maison Blanche, à progresser dans les urnes lors des dernières élections de mi-mandat. Autre bonne nouvelle, le plongeon dans la cote de popularité de Milei touche également la plupart des figures de la coalition d'extrême droite, actuellement au pouvoir.

Cette sympathie à l'égard de la députée trotskyste ne se traduit pas mécaniquement en intentions de vote. Ce terrain est loin d'être celui qui est mis en avant, par les révolutionnaires, pour transformer la société. Mais à ce niveau-là, également, si on l'utilise comme un baromètre, la progression des trotskystes est indéniable. Selon les principaux instituts de sondages argentins, si Bregman venait à conduire le ticket présidentiel du FIT-U – comme lors des élections de 2023 où elle était arrivée en cinquième position avec 2,7 % (720 000 voix) –, elle est donnée en troisième position, dépassant son score précédent. Pour Tendencias, elle est même donnée à 11,4 % d'intentions de vote, voire 13,8 % pour l'enquête menée par l'Institut Hugo Haime. Il s'agit donc bien d'une situation particulière, porteuse d'espoirs et de défis à relever. Elle est également assez inédite, y compris pour un pays comme l'Argentine où la gauche révolutionnaire possède, historiquement, une implantation politique et électorale plus importante qu'ailleurs, depuis l'époque du Mouvement vers le socialisme (MAS), dans les années 1980.

Instabilité politique, crise de l'extrême droite et faiblesses du péronisme

Le « phénomène Bregman » ne tombe pas du ciel et la projection sur le devant de la scène politique nationale de « la Rusa », surnom affectueux que lui donnent ses partisans, ne date pas d'hier. Déjà, lors de la campagne présidentielle, elle avait été vue comme celle ayant le plus fermement tenu tête à Javier Milei, notamment lors du débat d'avant premier-tour. Le candidat d'extrême droite se mettant en scène comme un rocker léonin, disruptif et anti-système, avait alors été renvoyé dans les cordes par la candidate du trotskysme qui l'avait comparé à un « brave toutou » (« gatito mimoso ») aux ordres de l'impérialisme étatsunien et du patronat. Une formule qui a fait mouche et qui avait passablement écorné l'image de Milei avant même sa victoire.

La puissance affichée par Milei, en début de mandat, était avant tout corrélée à la faiblesse du péronisme, démonétisé, au sens propre comme au sens littéral du terme, après la dernière présidence Alberto Fernández-Cristina Kirchner, ayant laissé le pays en pleine explosion inflationnaire. C'est d'ailleurs là-dessus qu'a appuyé Milei pour gagner : la promesse d'éreinter une inflation à deux chiffres, ayant fait plonger des millions d'Argentin·es dans la pauvreté et l'indigence, en échange d'une thérapie de choc, prétendument « libertarienne » mais très classiquement (et violemment) néolibérale.

En deux ans, les Argentin·es n'ont eu le droit qu'au second volet du programme puisque l'inflation, la pauvreté et le chômage réel restent à un niveau extrêmement élevé alors que les destructions d'emplois, les fermetures d'entreprises, les coupes budgétaires, le gel des salaires dans le public et des pensions des retraités ont lourdement impacté la situation, sans parler de la contre-réforme du marché du travail, taillée sur mesure pour le patronat. La situation, en termes de conditions de vie pour la grande majorité des Argentin·es, n'a fait qu'empirer, au fil des derniers mois. Parallèlement, Milei, qui prétendait en finir avec « la caste », s'est retrouvé éclaboussé par des scandales à répétition : cryptomonnaies, corruption, trafic d'influence, sans parler des dernières frasques de son chef de cabinet, Manuel Adorni, ou du « Hondurasgate », mêlant collusions avec Trump, Netanyahou et narcotrafic.

La situation du gouvernement est, de ce fait, de plus en plus précaire, mais Milei « tient » précisément grâce à ses soutiens extérieurs – Trump au premier chef – et en raison de la faiblesse de l'opposition institutionnelle péroniste, qui n'a d'opposition que le nom. Cette dernière, en effet, se refuse à toute confrontation sérieuse avec le gouvernement quand elle n'a pas fait le choix de la compromission et de la collaboration. Une partie de la direction péroniste ne s'écarte pas des choix de Milei, dictés par le Fonds monétaire international, tandis que les bureaucraties justicialistes qui dirigent les principales structures syndicales freinent systématiquement la construction d'un véritable plan de lutte contre le gouvernement malgré des appels à des journées de grève générale isolées et fragmentées. Dans certains cas, des secteurs entiers du péronisme ont soutenu activement ou ont rejoint Javier Milei, à l'instar de l'ex-candidat kirchneriste à la présidentielle de 2015, Daniel Scioli, désormais proche du gouvernement. Pour les secteurs qui entendent s'opposer à Milei, à l'instar de Kiciloff, ancien dauphin de Cristina Kirchner, ce qui prime avant tout, c'est la recherche d'unité avec l'ensemble du mouvement péroniste, au prix d'une plus grande modération en vue de préparer les prochaines échéances électorales.

Un simple « moment Bregman » ?

Dans ce paysage politique, le FIT-U apparaît véritablement comme la seule opposition conséquente au gouvernement et à ses coups tordus. Sur le terrain parlementaire, alors que l'extrême droite a montré son vrai visage en votant le gel des pensions et des allocations pour les retraités et les personnes en situation de handicap, le FIT-U est le seul bloc à n'avoir voté ni couvert aucun des projets de loi présentés par le camp présidentiel. Ce dernier, en revanche, a compté à plusieurs reprises sur des soutiens complets ou partiels venus des députés ou sénateurs de l'opposition. Qui plus est, alors que les Argentin·es ont pu voir comment le camp péroniste se délitait avec des gouverneurs ou députés justicialistes faisant défection pour rejoindre le camp présidentiel – un classique, dans la politique du pays – le bloc parlementaire du FIT-U est le seul à avoir maintenu sa cohésion, ce qui n'a pas manqué de frapper l'opinion publique. Dans l'hémicycle, devant l'alignement systématique de l'extrême droite sur la politique étrangère de Washington – soutien au génocide en Palestine et à Netanyahou, ralliement à l'agression contre le Venezuela ou encore appui aux menaces militaires de Washington contre La Havane – le FIT-U s'est distingué par son opposition non moins systématique au positionnement pro-impérialiste de Milei – montrant, dans les faits, ce dont le « nationalisme » de la droite argentine est synonyme.

Mais la progression de Myriam Bregman et du FIT-U ne s'explique pas uniquement par l'intervention des députés d'extrême gauche à la tribune du Parlement ou au sein des instances provinciales et locales dans lesquelles les trotskystes sont entrés lors des dernières élections. Sur le terrain des luttes sociales et ouvrières – dernièrement, encore, dans l'industrie automobile, contre la fermeture de FATE ou aux côtés des retraités –, des combats écologistes contre l'extractivisme et l'agrobusiness, du mouvement des femmes et LGBTQI, des étudiants en défense de l'université publique ou de la mémoire des luttes des années 1970, contre le négationnisme d'État et sa tentative de réhabilitation de la dernière dictature, Bregman et ses camarades ont gagné en visibilité en participant à chacune de ces mobilisations dont les militants du FIT-U sont également partie prenante.

C'est donc avant tout dans la rue, les quartiers, les lieux d'étude et de travail qui ont été le théâtre de mobilisations – parfois massives, dans le cas des mobilisations étudiantes ou à l'occasion du 24 mars et des 50 ans du coup d'État de 1976 – que la gauche révolutionnaire a consolidé son image de seule opposition conséquente à l'extrême droite et au patronat. Et a réussi également à gagner du terrain auprès de nouveaux secteurs du monde du travail et des classes populaires – qui, en rupture avec le péronisme, sont revenus des illusions un temps entretenues vis-à-vis des promesses « libertariennes » de Milei – quand bien même la situation n'a pas, pour l'heure, débouché sur une dynamique de confrontation généralisée pour répondre aux attaques extrêmement dures du gouvernement.

Témoignage de cette dynamique politique : le succès du grand meeting organisé par le PTS, le Premier mai, à Buenos Aires, au stade couvert Ferro. Des milliers de travailleur·ses, d'étudiant·es, de retraité·es et de militant·es du mouvement social y ont participé autour de Myriam Bregman et Nicolás del Caño, aux côtés de délégations venues, notamment, de France, du Brésil et du Chili. C'est à cette occasion que « La Rusa » a lancé un nouveau défi : non pas seulement organiser la résistance à Milei et à son monde mais, précisément, pour organiser cette résistance, mettre sur pied un parti de la classe ouvrière et du monde du travail.

Construire un grand parti des travailleurs : les enjeux pour les trotskystes en Argentine et ici

Face à la crise du gouvernement d'extrême droite, qui n'a renoncé ni à redoubler son offensive ni à son projet autoritaire et réactionnaire, vis-à-vis d'un péronisme désorienté, qui ne peut pas et ne veut pas incarner une véritable opposition et encore moins une alternative, alors que des secteurs consistants du monde du travail, qui a longtemps majoritairement répondu à ce même péronisme, le rejettent ou s'en détachent, la situation impose de nouveaux défis et un pari renouvelé : transformer ce soutien et cette sympathie pour les idées révolutionnaires, pour les positions défendues, dans les luttes et les mobilisations, par les trotskystes, en un outil capable d'affronter le patronat argentin, les multinationales, leurs parrains impérialistes – à commencer par l'administration Trump – et offrir une perspective d'espoir aux classes populaires et à la jeunesse, capable de peser durablement dans la lutte des classes.

La question, pour Bregman, n'est pas uniquement celle de s'organiser afin d'imposer un véritable plan de lutte et une grève générale qui ne saurait se réduire aux journées de mobilisation isolées lancées depuis maintenant deux ans par les directions syndicales péronistes – officiellement pour faire pression sur le gouvernement mais en réalité pour faire retomber la pression sociale. C'est sur le terrain politique que celles et ceux qui sont revenus de leurs illusions vis-à-vis de Milei, celles et ceux qui ne reviendront plus au péronisme, doivent s'organiser, en tant que travailleurs et travailleuses, avec un programme d'indépendance de classe, celui du FIT-U, et dans la perspective d'un gouvernement du monde du travail et des classes populaires.

Cet appel est adressé, en premier lieu, aux organisations qui font partie du FIT-U, notamment le MST, PO, IS et génère un certain nombre de débats, assez durs, que l'on peut suivre sur les sites des différentes parties prenantes du FIT-U, comme ici ou ici). Cet appel est également adressé à celles et ceux qui ont rejoint les cortèges des révolutionnaires au cours des dernières mobilisations, qui ont fait grève et se sont retrouvé·es sur les piquets et qui veulent en découdre face à Milei sans remettre le péronisme sur les rails.

Dans un pays de tradition trotskyste comme l'Argentine, où la gauche révolutionnaire existe et pèse dans les luttes, il s'agirait de dépasser la fragmentation organisationnelle actuelle et sa simple unité électorale pour se situer à la hauteur des tâches auxquelles l'extrême gauche doit répondre. Pour reprendre les mots de Bregman lors du meeting du Premier mai, « être des milliers pour organiser des millions ». Dans le contexte argentin actuel, la formule n'a rien d'une abstraction. Et si ce pari est relevé, il pourrait contribuer à transformer la situation. Pas uniquement en Argentine.

La dynamique qui est actuellement celle de l'extrême gauche en Argentine, et au cœur de laquelle se trouvent Bregman et le PTS, est également riche d'enseignements à l'échelle régionale et pour l'ensemble des forces révolutionnaires. Par-delà les coordonnées spécifiques qui caractérisent l'instabilité de la situation argentine et la crise du gouvernement d'extrême droite, elle permet d'aborder plusieurs questions. Cette dynamique montre, tout d'abord, que la « force » de l'extrême droite n'est jamais que directement ou fortement corrélée à la faiblesse de son opposition, qu'elle soit sociale-démocrate, progressiste ou de gauche, incapable d'opposer une alternative aussi radicale, pour le monde du travail et les classes populaires, que ne l'est cette même extrême droite en faveur du patronat et des puissants, quelles que soient ses postures plus ou moins populistes pour en occulter les contours.

Cette dynamique indique, par ailleurs, qu'il est possible de s'adresser et d'intervenir dans l'ensemble des luttes qui ont pour protagonistes la classe ouvrière, les secteurs populaires et la jeunesse, sans les segmenter ni les opposer les unes aux autres, et en cherchant comme pivot central de l'intervention politique la mise en mouvement du monde du travail comme levier fondamental pour transformer les coordonnées de la situation. Cette dynamique illustre également la façon dont les révolutionnaires doivent et peuvent s'adresser à la jeunesse, aux plus précaires, à la « nouvelle classe ouvrière » fragmentée et fracturée, racisée et stigmatisée, avec un programme d'indépendance de classe et de mobilisation révolutionnaire.

Cette dynamique, enfin, lance un défi qu'il est possible de relever : faire le pari d'une extrême gauche ni recroquevillée sur elle-même et sur une « orthodoxie » qui ne protège pas de l'opportunisme, ni constamment à la recherche de raccourcis pour s'adresser largement au monde du travail. Cette dynamique indique que la gauche révolutionnaire n'est pas condamnée à la marginalité folklorique ou à l'adaptation à la gauche du possible qui conduit, en dernière instance, à l'impuissance et à l'impasse. En France, la dynamique en cours en Argentine devrait être une source de réflexion, sans décalque ni imitation, mais pour penser nos différences, nos accords ainsi que les tâches qui devraient nous unir pour renverser le pouvoir du patronat.

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