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La guerre contre l'Iran et l'échec de la « libération » occidentale

Sat, 09 May 2026 22:09:55 CEST

Révolution Permanente

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L'offensive contre l'Iran n'a pas déclenché le soulèvement intérieur qu'espéraient Washington et Tel-Aviv. Au contraire, elle a accéléré le rejet de l'ordre occidental dans la région, tandis que Gaza s'impose comme le principal symbole de la crise politique et morale de l'impérialisme au Proche et Moyen-Orient.

Pour expliquer la résilience de l'Iran, nous avons déjà abordé dans d'autres articles la question du rôle central de la guerre asymétrique ainsi que du développement industriel autonome du pays, en bonne partie aiguillonné par des décennies de sanctions à son encontre. Mais il existe un autre aspect tout aussi décisif : la dimension politique et sociale du conflit. La guerre ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se déroule également sur celui des légitimités, des perceptions populaires et de la capacité d'une puissance à apparaître ou non comme une alternative crédible aux yeux des masses.

Et c'est précisément là que les États-Unis et Israël semblent avoir commis l'une de leurs erreurs les plus profondes.

Washington a sous-estimé la cohésion politique de l'État iranien

Washington a gravement sous-estimé à la fois la solidité institutionnelle de l'État iranien et l'ancrage social du régime. Le noyau dur de ses soutiens, qui représenterait entre 20 et 30 % de la population, a perçu l'offensive israélo-étasunienne non comme une opération de « libération » mais bien comme une agression existentielle visant à détruire l'indépendance du pays, son appareil d'État et ses valeurs islamiques. Aux yeux d'une large partie des élites politiques, militaires et religieuses du régime, la guerre est devenue une bataille décisive pour préserver tout ce qui a été construit depuis 1979.

Cette erreur a eu des conséquences immédiates : loin de se fissurer, l'appareil d'État a serré les rangs et mobilisé l'ensemble de ses ressources matérielles, idéologiques et humaines. Les partisans du régime ont « tenu la rue » avec une certaine constance de façon à prévenir aussi bien tout vide de pouvoir que la possibilité d'un soulèvement intérieur. La direction conservatrice iranienne a tiré les leçons des précédentes vagues de protestation ainsi que des « printemps arabes » : de nombreux régimes sont tombés non seulement sous la pression de l'opposition, mais également parce que leurs propres soutiens avaient déserté l'espace public et perdu le contrôle politique et symbolique de la rue.

La stratégie israélo-étatsunienne semblait précisément miser sur ce scénario en combinant des frappes militaires dévastatrices et une mobilisation politique intérieure qui aurait fait imploser le régime. Mais cette logique a fait long feu et s'est retournée contre ses architectes.

La tentative israélienne de décapiter le sommet du pouvoir iranien, le 28 février, n'a pas produit l'effet escompté. Loin de provoquer une reddition ou une transition négociée, elle a renforcé l'idée que l'objectif réel était la destruction totale du régime et l'humiliation de la nation iranienne.

L'élimination de Khamenei pendant le Ramadan a eu, en outre, un immense impact symbolique dans le monde chiite. Comme l'a souligné un ancien commandant adjoint de l'OTAN, l'attaque revenait à « assassiner le pape sur les marches de Saint-Pierre pendant la Semaine sainte ». Ce qui devait briser moralement le régime a finalement resoudé une partie importante de sa base religieuse et nationaliste. Au lieu d'un soulèvement populaire contre la République islamique, des mobilisations de soutien à l'État ont commencé à prendre forme à Téhéran et dans d'autres villes, avec des caravanes nocturnes, des drapeaux et des démonstrations publiques d'unité nationale.

La brutalité de la guerre et le basculement de l'opinion

Mais le facteur le plus important dans l'échec politique des États-Unis est ailleurs. Il faut aller le chercher du côté de la brutalité même de la guerre. Les bombardements qui ont touché des infrastructures civiles, la destruction systématique des services essentiels et des événements aussi tragiques que le raid contre l'école de Minab, qui a tué 180 élèves, ont produit une onde de choc nationale. Les menaces de Trump contre la « civilisation iranienne », qu'il promettait de « détruire », ou la possibilité de mobiliser des groupes armés séparatistes pour déstabiliser le pays ont fini par renforcer l'idée que l'alternative proposée par l'Occident n'était pas l'émancipation mais, à l'inverse, le chaos, la fragmentation et l'anéantissement.

C'est alors qu'un phénomène politiquement décisif s'est produit : des secteurs profondément hostiles au régime ont commencé, eux aussi, à s'opposer à l'agression étrangère. De nombreux Iraniens qui, quelques mois plus tôt, étaient courageusement descendus dans la rue pour manifester contre la République islamique ont refusé de collaborer avec une offensive extérieure : non que leur détestation du régime ait cessé, mais parce qu'ils ont compris que l'objectif de Washington et de Tel-Aviv n'était pas de construire la démocratie en Iran. À l'inverse, il s'agit de soumettre le pays, de le détruire et de le faire disparaître en tant qu'acteur indépendant de la région. L'histoire récente de l'Irak, de la Lybie ou encore de la Syrie ont lourdement pesé dans cette perception collective.

La guerre a ainsi renforcé une contradiction classique de l'impérialisme moderne : lorsqu'une intervention étrangère est associée à la terreur indiscriminée et à la destruction sociale, même des populations opposées à leur propre gouvernement peuvent finir par se regrouper défensivement derrière l'État national.

L'épuisement de la légitimité occidentale

Mais le problème de fond va bien au-delà de l'Iran. Les États-Unis ont progressivement perdu leur influence sur les masses du Proche et Moyen-Orient parce qu'ils n'ont jamais réussi à résoudre la contradiction centrale de leur politique régionale. On ne peut invoquer la démocratie tout en livrant la région aux guerres et aux occupations, en imposant des sanctions ou en nouant des alliances avec des régimes foncièrement autoritaires.

L'invasion de l'Irak, l'effondrement de la Libye, la dévastation de la Syrie et le soutien inconditionnel à Israël pendant la destruction de Gaza ont fini par profondément éroder la légitimité occidentale dans la région.

Après le génocide, la question palestinienne est à nouveau devenue le centre politique et moral du Proche et Moyen-Orient. Pour des millions d'Arabes et de musulmans, la Palestine ne représente plus seulement une cause nationale. Elle est devenue la démonstration concrète que l'ordre international libéral n'applique les principes universels qui le sous-tendent que lorsque ceux-ci coïncident avec les intérêts stratégiques des puissances occidentales. Le soutien militaire, diplomatique et financier des États-Unis à Israël pendant la destruction de Gaza a ainsi accéléré une rupture politique et subjective entre l'Occident et de larges secteurs des masses de la région. Et cela permet également de comprendre l'échec des stratégies de « changement de régime ».

Il ne peut exister de politique crédible de libération aux yeux des masses du Proche et Moyen-Orient tant que la question palestinienne demeurera subordonnée aux intérêts géopolitiques occidentaux. Aucun discours sur la démocratie ne saura gagner un quelconque semblant de légitimité au niveau régional tant que persisteront le blocus, l'occupation et la destruction systématique de la Palestine.

Les limites de l'axe iranien

Mais les nationalismes bourgeois et les mouvements religieux n'ont pas davantage réussi à se montrer capables d'offrir une issue émancipatrice durable aux masses de la région.

La tragédie palestinienne rend cette crise historique particulièrement visible. Des décennies de rhétorique sur « l'unité arabe » ou « l'unité musulmane » n'ont empêché ni l'isolement de Gaza ni la passivité d'une grande partie des régimes de la région face au génocide. La cause palestinienne a survécu bien davantage grâce à l'identification populaire des masses aux Palestiniens qu'à l'action effective des États.

C'est ici qu'apparaissent aussi les limites stratégiques de l'axe iranien. En dépit du fait que l'Iran a partiellement mis les États-Unis et Israël sur la défensive durant la première phase de la guerre, le régime iranien n'a pas utilisé le prestige qu'il avait gagné ni les possibilités ouvertes par le déroulement du conflit pour appeler à une mobilisation régionale contre la domination impérialiste et la politique expansionniste de l'État d'Israël. Son objectif demeure plus limité : négocier, avec un meilleur rapport de forces, une nouvelle architecture régionale qui reconnaisse son poids militaire et sa capacité de blocage stratégique, notamment dans le détroit d'Ormuz.

La stratégie iranienne continue de combiner diplomatie et pression militaire, en s'appuyant sur des médiations comme celles du Pakistan ou du Sultanat d'Oman, et en recherchant le soutien de la Chine et de la Russie, potentielles garantes d'un nouvel équilibre régional. Mais ces objectifs apparaissent de plus en plus limités face à l'immense sacrifice imposé à la population iranienne et, surtout, aux masses palestiniennes de Gaza. Ils contrastent également avec l'isolement régional croissant des États-Unis et avec la crise de légitimité historique que traverse l'État israélien à l'échelle internationale.

En raison de son caractère bourgeois et étatique, la stratégie iranienne ne vise pas à provoquer des soulèvements populaires contre les régimes alliés à l'Occident dans la région ni à remettre en cause la structure de domination impérialiste au Proche et Moyen-Orient. Elle cherche à renforcer la position de la République islamique à l'intérieur de l'équilibre régional en vigueur, et non à le transformer radicalement.

Quelle alternative pour le Moyen-Orient ?

Dans les conditions actuelles, la tâche immédiate et centrale demeure la lutte pour la défaite de l'agression impérialiste des États-Unis et d'Israël contre l'Iran et contre le peuple palestinien. Une victoire de Washington et de l'État sioniste n'ouvrirait sur aucun horizon démocratique ou émancipateur pour les masses de la région. Au contraire, elle renforcerait la domination impérialiste sur le Proche et Moyen-Orient, approfondirait la destruction de Gaza, consoliderait la politique expansionniste israélienne, préparerait de nouvelles guerres et la fragmentation de nouveaux États et mettrait en œuvre des formes encore plus brutales de soumission politique et économique.

Mais la nécessité de faire face à l'offensive impérialiste n'implique aucunement d'accorder un soutien politique aux régimes bourgeois et autoritaires de la région, pas plus au régime iranien qu'à un autre. L'expérience des dernières décennies a montré que même les États opposés à Washington cherchent fondamentalement à préserver leurs propres intérêts et leur puissance et à stabiliser un ordre régional dans lequel ils souhaitent s'insérer, bien davantage que d'impulser une véritable mobilisation émancipatrice des masses arabes et musulmanes.

La crise actuelle exprime tout à la fois l'échec du projet impérial étasunien, les limites historiques du nationalisme arabe, les contradictions de l'islamisme politique et l'incapacité des bourgeoisies de la région à conduire à une véritable émancipation sociale et nationale pour les peuples du Proche et Moyen-Orient. Aucune de ces forces n'est parvenue à répondre aux aspirations démocratiques, sociales et nationales des masses à échelle régionale.

C'est la raison pour laquelle la lutte contre l'agression impérialiste ne saurait être menée de manière conséquente que sur la base de l'indépendance politique la plus complète vis-à-vis de tous les États capitalistes et des régimes réactionnaires de la région. La seule perspective progressiste réside dans la construction d'une alternative portée par les masses exploitées et opprimées du Proche et Moyen-Orient : une alliance des travailleurs, des femmes, de la jeunesse, de la paysannerie et des peuples opprimés, dont les Kurdes et d'autres minorités historiquement opprimées, qui soit capable de souder le combat contre la domination impérialiste à la lutte contre les classes dominantes de la région.

Seule une mobilisation populaire internationaliste pourrait rompre simultanément avec la subordination à l'Occident, avec l'autoritarisme des régimes locaux et avec la fragmentation confessionnelle et le sectarisme qui, pendant des décennies, ont fracturé les masses. Et dans ce combat, la question palestinienne occupe une place centrale, car elle condense comme aucune autre l'histoire de l'oppression impérialiste et coloniale du Proche et Moyen-Orient tout en étant devenue, plus que jamais, la boussole politique et morale de millions de personnes dans le monde arabe et musulman.

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