Passe d'armes entre Merz et Trump : la guerre en Iran continue de diviser le bloc atlantiste
Fri, 08 May 2026 18:00:19 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalFace aux conséquences de la guerre au Moyen-Orient sur l'économie allemande, Friedrich Merz a été contraint de se distancier à son tour de la politique de Trump. Mais le rétropédalage qui a suivi illustre toute la fragilité du chancelier et de son projet pour l'impérialisme allemand.

Le 27 avril, en visite dans une école, Friedrich Merz choisissait d'infléchir sa position au sujet de la guerre en Iran : selon lui, les États-Unis n'auraient « visiblement aucune stratégie », étant donné qu'« une nation entière est humiliée par les dirigeants iraniens ». En comparant la situation actuelle avec l'Afghanistan et l'Irak il ajoutait que cette politique est « pour le moins irréfléchie ». Cette prise de position tranche avec la stratégie habituelle du chancelier qui consiste à dire à Trump ce qu'il veut entendre, ligne qu'il avait suivie [au début de l'agression impérialiste au Moyen-Orient>https://www.revolutionpermanente.fr/Soutien-imperialiste-Merz-appuie-l-agression-de-Trump-et-Netanyahou-contre-l-Iran].
La réponse du président des États-Unis n'a pas tardé à se faire entendre. Le 1er mai, le Pentagone a annoncé le retrait de 5 000 soldats américains d'Allemagne « dans les six à douze mois ». Le lendemain, Trump a annoncé vouloir en retirer bien davantage. Dans la foulée, Washington a également annoncé une hausse des droits de douane sur les véhicules européens de 15 % à 25%, une mesure qui frappe de plein fouet l'industrie automobile allemande.
De plus, selon le Wall Street Journal et CBS, le déploiement prévu des missiles de croisière Tomahawk en Allemagne, décidé sous Biden, serait lui aussi remis en discussion.
Alors que pendant sa visite à la Maison Blanche début mars, le chancelier était encore jugé par Trump comme un « ami » et un « excellent dirigeant », il proclame désormais sur son réseau social que « il fait un travail épouvantable » concernant les politiques allemandes énergétiques et d'immigration.
Face à la pression des États-Unis, le changement de ligne du chancelier allemand n'a pas fait long feu. Dès le 3 mai, Merz retourne à sa stratégie habituelle et déclare que Trump a « fondamentalement raison » vis-à-vis de la lenteur de l'Europe dans la mise en place de l'accord commercial de Turnberry conclu entre l'UE et les États-Unis l'été dernier. En essayant de se racheter face à Trump, Merz est également revenu sur la situation en Iran en expliquant que les États-Unis sont le « partenaire le plus important » de l'Allemagne au sein de l'OTAN et souligne l'« objectif commun » de Berlin et Washington face au nucléaire iranien.
La crise de la relation transatlantique et les contradictions de l'impérialisme allemand
Cette passe d'armes entre Merz et Trump s'inscrit dans la crise profonde de la relation transatlantique, que la guerre au Moyen-Orient est venue rouvrir. À l'exception notable de l'Espagne, les dirigeants européens avaient commencé par soutenir dans leur majorité l'agression de l'Iran par Trump, à commencer par Merz lui-même. Mais face aux conséquences désastreuses de la fermeture du détroit d'Ormuz sur leurs économies, les gouvernements du continent ont été contraints de se distancier de la politique du président étasunien. Et cela vaut pour ceux qui passaient jusque là pour les plus fidèles relais des désirs américains au sein de l'Union européenne.
Meloni la première a brisé sa lune de miel avec Trump du fait de l'impopularité croissante de la guerre dans sa population. Obligée de prendre la défense du pape face aux attaques des secteurs MAGA, elle a poursuivi sa distanciation avec la décision de ne pas renouveler un accord de défense avec Israël. Alors que Merz avait été jusque là l'un des plus fervents atlantistes en Europe, ses timides critiques s'inscrivent dans cette même dynamique. Mais le rétropédalage immédiat du chancelier vient aussi illustrer les profondes contradictions de son projet pour l'impérialisme allemand, qui entendait combiner le renforcement de la collaboration avec les États-Unis avec un repositionnement de l'Allemagne comme puissance militaire hégémonique en Europe.
La guerre au Moyen-Orient et la hausse spectaculaire des prix des énergies qu'elle a produit vient enfoncer un peu plus une industrie allemande à la peine depuis plusieurs années. La concurrence chinoise et la hausse du prix de l'énergie due à la fin de l'afflux d'hydrocarbures russes avaient déjà brisé en profondeur le modèle économique du pays. Jadis moteur de l'ensemble de l'Union européenne, le niveau de production de l'industrie est revenu 20 ans en arrière en ce mois de février. Si Merz voulait relancer la machine par ses investissements massifs dans l'armement et les infrastructures, la conjoncture actuelle est venue balayer ces espoirs. La menace de droits de douane supplémentaires sur les automobiles allemandes est donc quasi existentielle pour Merz. Alors que les exportations sont déjà en net recul, le secteur automobile est incapable d'absorber une nouvelle hausse des taxes douanières à 25%.
Cette crise économique vient ainsi perturber les projets de réarmement massif du pays. Le chancelier allemand a en effet grandement accéléré la militarisation du pays depuis son arrivée au pouvoir, en faisant sauter l'ensemble des verrous financier et mettant pas moins de 1000 milliards d'euros sur la table. La coalition qu'il dirige a en outre fait passer plusieurs lois pour renforcer les effectifs de l'armée et mener le pays vers un retour du service militaire. Une loi votée fin 2025 oblige les jeunes hommes nés après 2008 à remplir un questionnaire militaire et à passer une visite médicale, sous peine d'amendes. En plus de cela, les hommes de 18 à 45 ans doivent désormais obtenir l'autorisation de la Bundeswehr pour tout séjour à l'étranger dépassant trois mois.
En renforçant leur machine de guerre, les classes dominantes allemandes espèrent concurrencer la France et devenir la puissance militaire hégémonique sur le continent. Les récentes annonces sont venues rappeler la profonde dépendance de l'Allemagne aux États-Unis en matière de défense. Si le Pentagone veut retirer 5000 de ses soldats d'Allemagne, c'est que le pays accueille environ 39 000 soldats américains – le deuxième dispositif américain hors États-Unis après le Japon. De facto, les puissances impérialistes européennes ne sont pas encore en mesure d'assurer leur propre défense, qui est profondément intégrée au dispositif de l'OTAN. L'annulation du déploiement de missiles étasuniens sur le sol européen est aussi un dur coup pour les classes dominantes du continent : à l'heure actuelle, les pays de l'UE ne disposent d'aucun missile équivalent et les projets alternatifs d'indépendance européenne, tel que le projet « ELSA », sont encore loin d'être aboutis.
Pendant ce temps, les fragilités du gouvernement s'accroissent de jour en jour. À peine un an après son investiture, Merz est déjà le chancelier le plus impopulaire du pays depuis 1949. La crise politique plane toujours sur la République fédérale : la coalition entre les chrétiens-démocrates du CDU-CSU et les sociaux-démocrates du SPD, conçue à la hâte en 2025, se fissure autour des sujets aussi divers que la position l'égard de Washington, le service militaire ou la taxation des hauts-revenus.
Plus elle se poursuit dans le temps, plus l'agression impérialiste de l'Iran par les États-Unis prend les atours d'une défaite pour la première puissance mondiale. Mais cette guerre a des conséquences sur l'ensemble des équilibres géopolitiques mondiaux. En renforçant les contradictions internes des puissances secondaires que sont les pays européens, elle ouvre à nouveau la crise au sein de la relation transatlantique. Cette crise n'est autre qu'un conflit entre impérialistes, les uns aussi réactionnaires que les autres. Mais alors que certains pays maintenaient jusqu'ici une certaine fidélité aux États-Unis, les tensions ont désormais atteint le cœur même de l'Europe avec le pays qui en a constitué pendant des décennies l'économie motrice et qui espérait transformer cela en puissance politique et militaire : l'Allemagne.
Crédits photo : Compte Flickr NATO.