« Faire plus avec moins de moyens » : les bibliothèques parisiennes en grève
Fri, 08 May 2026 12:23:27 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe jeudi 7 mai, les bibliothécaires de la ville de Paris étaient en grève contre les injonctions du plan « Lire à Paris 2 », mais aussi pour leurs conditions de travail au quotidien et les conditions d'accueil dans les bibliothèques.

Ce jeudi 7 mai, bon nombre de bibliothèques parisiennes sont en grève. Dans le rassemblement convoqué par l'intersyndicale CGT - FO - Supap FSU, les bibliothécaires témoignent non seulement des nouvelles injonctions que place sur eux le plan « Lire à Paris 2 » : horaires d'ouverture plus amples sans compensation de salaire, obligations de remplir plus de missions sans moyens supplémentaires… mais aussi du manque de moyens quotidiens pour effectuer leurs missions, du sous-effectif chronique et des salaires bas. « Avec mon salaire, impossible de vivre à Paris. Encore plus avec les salaires qui ne sont pas revalorisés, ou pas à la hauteur de l'inflation, le prix du logement qui ne fait qu'augmenter, le fait qu'il y a de moins en moins de logements sociaux… » témoigne Solenn, bibliothécaire présente au rassemblement.
Une dégradation des conditions de travail, mais aussi des conditions d'accueil en bibliothèque, au service d'une politique du chiffre. La Mairie demande aux bibliothécaires d'augmenter les nombres de prêts dans une logique de rentabilité au mépris de leur réalité sur le terrain. En réalité, les bibliothèques de Paris accueillent également des personnes sans domicile pour qui il s'agit du seul refuge, des familles de quartier populaires pour qui il n'existe pas d'autres activités gratuites, des classes de la crèche jusqu'au collège… « Il y a une attente placée sur les bibliothèques de la part d'un public qui a de moins en moins de services publics, d'activités gratuites, que ça soit des ateliers créatifs ou des lieux pour utiliser internet », explique Solène. Un nombre conséquent d'activités qu'il n'est pas possible de comptabiliser avec le seul chiffre d'emprunts.
Plusieurs bibliothécaires s'inquiètent également de la pression qu'une telle politique du chiffre pourrait exercer sur la pluralité des collections, et qu'il serait possible d'utiliser les chiffres d'emprunts ou de consultations pour restreindre l'accès à titre ou des journaux jugés trop contestataires… En particulier dans un contexte où les mairies de droite ou d'extrême-droite utilisent déjà des arguments similaires pour dicter la couleur idéologique de leurs bibliothèques locales en censurant la presse qui n'est pas à leur goût, ou comme l'a fait Jean Luc Moudenc à Toulouse il y a quelques années, en annulant un atelier LGBT présenté par des drag queens sous pression de l'extrême droite locale.
La colère qui se fait entendre chez les bibliothécaires est aussi le fruit d'une multitude de situations locales qui témoignent d'un réseau de bibliothèques laissées à l'abandon. Des bibliothécaires du 13ème arrondissement témoignent par exemple des conditions déplorables dans la bibliothèque Italie : « Il a fallu faire grève pour faire venir un plombier ! », mais aussi dans la bibliothèque Jean Pierre Melville où une grève a également eu lieu l'année dernière sur des problèmes notamment de délabrement du bâtiment. Une situation qui perdure alors que la mairie se sert de l'ouverture de nouvelles bibliothèques pour des coups de com. « Les nouvelles bibliothèques James Baldwin ou Virginia Woolf par exemple sont des bibliothèques qui étaient censées être des bibliothèques de service : avec des activités tournées vers le quartier, mais aussi des fonds spéciaux spécialisés féministes ou LGBT par exemple. Ca faisait une très belle vitrine politique, mais en fait il n'y avait juste pas assez de postes, pas assez de moyens au vu de ce qui était demandé… », explique Solène.
Des problèmes qui touchent les bibliothèques municipales, mais aussi plus largement les services publiques dans un contexte de coupes budgétaires à l'échelle des collectivités et qui s'articulent à un contexte d'austérité plus globale. Solène témoigne : « Il y a moins d'argent pour les collectivités, pour les services publics, les choses qui sont les plus importantes pour la majorité de la population, mais il y a toujours plus pour le ministère des Armées. D'autant plus que ça c'est de l'argent qui part dans les poches des entreprises d'armement, qui font des profits faramineux… ».
Les mobilisations de ces derniers mois — qu'il s'agisse de la jeunesse contre les coupes budgétaires dans les universités et les lycées, ou encore la grève menée par la CGT Total liant la question des prix du carburant à celle des salaires — montrent qu'il est possible de reprendre l'offensive afin de donner une perspective politique à la colère des travailleurs, des jeunes et des classes populaires face à l'aggravation de la crise sociale et au démantèlement des services publics. Un plan qui doit se construire de manière coordonnée pour gagner à l'image de ce qu'ont pu faire les grévistes des bibliothèques de Toulouse qui ont fait reculer les offensives austéritaires de Moudenc l'année dernière grâce à un front large construit sur l'ensemble de la ville.