Répression. L'État égyptien s'acharne contre Ahmed Douma, figure de la révolution de 2011
Thu, 07 May 2026 15:45:39 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe militant égyptien Ahmed Douma, récemment libéré après dix ans de détention, a été emprisonné pour la septième fois et risque cinq ans de prison pour avoir dénoncé les conditions inhumaines des prisons égyptiennes. Le régime d'Abdel Fattah al-Sissi poursuit sa répression systématique contre toute voix critique dans la population.

Ahmed Douma, figure emblématique de la gauche égyptienne et l'un des leaders de la révolution de janvier 2011, est régulièrement interpellé et arrêté par la police du régime pour ses posts, ses articles politiques voire ses recueils de poèmes. Libéré en août 2023 après une décennie de détention arbitraire par une « grâce présidentielle », il a depuis été arrêté à sept reprises. Il est aujourd'hui en détention provisoire depuis un mois. Le 9 avril 2026, une chambre consultative avait prolongé sa détention provisoire de 15 jours, alors qu'il avait initialement été placé en garde-à-vue pour 4 jours. Sa deuxième audience est fixée au 13 mai prochain. Il encourt une peine de 5 ans d'emprisonnement, alors qu'il subit une répression acharnée menée par le régime.
Les charges retenues contre lui ? « Diffusion de fausses informations et propos de nature à troubler l'ordre public » — des accusations formulées à la suite de son interrogatoire de police. Il a été kidnappé à son domicile par les forces de l'ordre et interrogé au sujet de son article intitulé « De la prison à l'intérieur de l'État à l'État à l'intérieur de la prison ». Publié le 25 mars 2026 sur Al-Araby Al-Jadeed, son écrit se contente d'analyser comment l'emprisonnement politique déstabilise l'État égyptien. On lui reproche également des posts sur lesquels il revient sur ses conditions de détention délétères et prend la défense de ses anciens codétenus politiques.
En plus de ces accusations, le ministère public a prétexté ce 9 avril qu'il « présentait un risque de fuite, de falsification de preuves ou d'atteinte à l'ordre public » pour allonger sa détention, bien que cela ait été démenti par ses avocats. Il s'agit d'arguments récurrents pour maintenir les opposants derrière les barreaux.
Pendant ses 10 années de prison, Ahmed Douma a été torturé et a subi des traitements inhumains, tels que la privation délibérée de soins médicaux. Il avait également été maintenu à l'isolement pendant des périodes prolongées, au total quatre ans et huit mois. Ce militant politique porte les stigmates de ses années d'emprisonnement : ses graves séquelles de santé nécessitent une prise en charge quotidienne.
Depuis sa libération en 2023, l'acharnement étatique n'a pas cessé. Ahmed Douma a été placé en garde-à-vue à 7 reprises, soumis à une interdiction de quitter le territoire — l'État refusant de lui délivrer ses papiers ou interdisant directement son départ — et s'est vu interdire l'inscription en doctorat. Journaliste de métier, il lui est interdit d'exercer. De plus, bien qu'il ait obtenu son diplôme de droit pendant sa décennie de détention, l'État lui proscrit également de travailler comme avocat. Ses écrits poétiques n'ont pas été épargnés : ses poèmes ont été censurés, et des pressions ont été exercées sur sa maison d'édition, la forçant à retirer son recueil de la vente lors de la Foire du livre de 2021. L'institution religieuse d'Al-Azhar du pays, l'un des centres intellectuels les plus importants de l'islam sunnite, avait été instrumentalisée par le régime et avait condamné son ouvrage pour « blasphème », une des justifications de ses détentions provisoires.
À l'intérieur du pays, il est sous surveillance permanente, avec des cafés qui reçoivent même l'ordre de fermer avant son arrivée. Aussi, il a dû verser des cautions exorbitantes, s'élevant à près de 130 000 livres égyptiennes chacune, pour obtenir sa libération après chaque garde à vue.
Si les autorités égyptiennes le persécutent sans relâche, ce n'est pas seulement en raison de son opposition au régime militaire oppressif ou de ses témoignages sur les scènes de torture qu'il a subies, lui et ses codétenus. C'est aussi parce qu'il incarne l'avant-garde de la mobilisation pro-palestinienne en Égypte. Ahmed Douma a en effet organisé les rares manifestations pro-palestiniennes autorisées dans le pays, qui se sont uniquement tenues devant le syndicat des journalistes au Caire en 2024. Un engagement qui lui a valu plusieurs poursuites judiciaires.
Il a également été interpellé pour avoir dénoncé l'amarrage du cargo transportant des armes à destination d'Israël dans le port de la ville d'Alexandrie, dénonçant la complicité de son État avec le génocide en Palestine. Ainsi, la répression d'A. Douma s'inscrit dans la continuité de la mise sous silence par le régime des militants et syndicalistes égyptiens qui ont tenté de lancer une mobilisation massive contre le génocide perpétré par Israël. En septembre 2025, plusieurs militants ont été emprisonnés après avoir tenté de rejoindre la Global Sumud Flotilla depuis l'Égypte.
Cette répression sévère s'inscrit dans la continuité de la défaite de la révolution de 2011 et de l'avènement d'une contre-révolution avec une bourgeoisie sanguinaire. Cette année, plusieurs militants politiques incarcérés après la défaite des soulèvements de 2011 devaient être libérés, notamment Sayed Moshareb, le leader des ultras de football supportant l'équipe Al-Ahly, emprisonné pendant 11 ans et ayant joué un rôle central lors de l'épisode révolutionnaire. Mais ce dernier n'a pu revoir la lumière du jour que pour quelques heures seulement et a été réincarcéré rapidement après son retour à son domicile, devant lequel une grande célébration par ses camarades supporters ultras d'Al-Ahly avait été organisée.
Face à la répression systématique du régime, la société égyptienne ne reste pas passive. Un élan de solidarité militante important a vu le jour en Égypte pour Ahmed Douma et une pétition revendiquant sa libération ainsi que celle de tous les prisonniers d'opinion, lancée par le mouvement trotskiste des Socialistes Révolutionnaires, a été signée par l'ensemble des organisations de la gauche égyptienne. Ils dénoncent « la restriction de la liberté d'expression et la répression de toute opinion dissidente [qui] se poursuivent. » Leur constat est clair : « Nous avons exploré toutes les voies pour desserrer l'étau sécuritaire qui étouffe nos idées et nos vies, mais nous n'avons trouvé en réponse que la répression, l'arrogance du pouvoir et une volonté de vengeance contre une génération dont le seul tort est d'avoir rêvé de justice et de liberté. Il ne nous reste plus, désormais, que l'affrontement. »
Si le régime réactionnaire d'al-Sissi réprime brutalement la moindre voix critique, c'est aussi un signe de sa fébrilité et de la peur d'une mobilisation de la population et des travailleurs égyptiens. Sa collaboration active avec Israël et les puissances impérialistes qui ont permis le génocide à Gaza ont suscité une vague d'indignation dans la population, largement solidaire des Palestiniens. Dans ce contexte, il est essentiel d'apporter toute notre solidarité aux voix qui refusent de se taire, comme Ahmed Douma et tous les autres militants égyptiens réprimés pour leur engagement révolutionnaire et en faveur de la Palestine.
Crédits photo : Mint Press News.