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Le monde après Gaza

Tue, 05 May 2026 01:16:54 CEST

Révolution Permanente

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Si le génocide a révélé la banqueroute morale des puissances impérialistes, il a aussi suscité un mouvement de solidarité avec la Palestine qui constitue une force politique et morale aux potentialités immenses.

Dans Le monde après Gaza, l'écrivain indien Pankaj Mishra note :

Gaza a étiré l'ombre de la Shoah bien au-delà des seules populations juives de part le monde. Des milliards de personnes à travers la planète se sont retrouvés malgré elles confrontées à l'instinct de mort à l'œuvre dans l'histoire moderne. Des moments isolés de cette orgie de violence bestiale resteront à jamais gravés dans leur mémoire : Shaaban al-Dalou, un étudiant en informatique de 19 ans brûlé vif, avec une perfusion raccordée à son bras, dans l'un des nombreux hôpitaux bombardés par Israël ; des soldats israéliens racontant qu'ils ne peuvent « plus manger de viande » après avoir broyé des centaines de Palestiniens sous leurs bulldozers, et remarqué que « tout giclait » [1].

À l'échelle de la planète, écrit-il encore, « des millions de personnes se sentent désormais moins chez elle dans le monde » face à une « rupture dans l'histoire morale du monde. » Déroulant le fil de l'histoire des rescapés de la Shoah et, pour certains, de leur dégoût croissant à l'égard de l'État d'Israël qui leur semblait renouer avec la violence génocidaire du nazisme – comme Primo Levi pris d'effroi à la nouvelle de l'invasion du Liban alors qu'il visitait le camp d'Auschwitz en 1982, notant que « ces deux expériences s'étaient superposées de manière déchirante [2] » –, l'essai lit le génocide en cours au prisme de « l'offense inguérissable » de la Shoah, de l'instinct « survivaliste » d'Israël qui en découlerait et de l'idée selon laquelle Gaza est le prix des leçons non-apprises des pays complices de l'antisémitisme européen et de l'extermination des juifs d'Europe.

Face au risque de ce qu'il appelle une nouvelle « apocalypse raciale », née de la « haine de l'autre » et des « lignes de race », Mishra propose une lecture culturelle des causes et conséquences du génocide, s'adaptant parfois au récit que le sionisme donne de lui-même, tout en prenant clairement parti pour le mouvement de solidarité avec Gaza. Une analyse qui fait écho à d'autres réflexions sur la violence de masse dans ses formes les plus extrêmes qui ont pu être convoquées pour penser le génocide.

Dans Homo Sacer, le philosophe italien Giorgio Agamben, dont les analyses sont souvent citées pour rendre compte de la situation, avait avancé le concept de « thanatopolitique » pour décrire les moments d'emballement génocidaire des démocraties libérales en crise [3]. Agamben notait que la démocratie libérale est intimement liée à l'état d'exception, du simple fait qu'elle trace sans cesse la frontière du citoyen et du non-citoyen, de l'inclu et de l'exclu. À mesure qu'elle est en quelque sorte rattrapée par ses origines, elle est vouée à rendre de plus en plus indiscernable la règle et l'exception, ouvrant sur une zone grise où la vie devient « nue », incapable de rester dans le champ de la norme et vouée aux massacres. Il concluait que le camp de concentration constitue la matrice fondamentale de la souveraineté. Et qu'il n'y a pas de « biopouvoir », c'est-à-dire de pouvoir de contrôle et d'administration de la vie, qui ne soit en même temps et pour d'autres un thanatopouvoir, un art de mettre à mort.

Aujourd'hui, la description d'Agamben résonne avec la situation : le génocide d'un peuple dépossédé, vivant sur des territoires qu'Israël juge « sans souverain » et soumis à un état d'exception permanent, qui menace de s'étendre aux Palestiniens de 48, bien qu'ils jouissent d'une sous-citoyenneté israélienne. Que la « seule démocratie du Moyen-Orient » commette ainsi un génocide n'a alors plus rien d'une contradiction, à rebours du discours des propagandistes libéraux qui nient la dimension génocidaire des massacres à Gaza.

Mais au-delà de certains échos, les concepts d'Agamben tournent un peu à vide : s'il dépasse l'explication de la violence génocidaire par la « haine de l'autre » ou par le traumatisme des génocides passés, il n'analyse jamais l'évolution de la « démocratie libérale » vers le « totalitarisme » au prisme des tendances du capitalisme et l'absence de toute référence à la lutte des classes, avec ses dynamiques de révolution et de contre-révolution, rend ces concepts abstraits, avec pour seule solution politique une fuite ou un exil qui tient davantage de la mystique que de la politique.

L'œuvre d'Achille Mbembe a également été mobilisée pour penser le génocide en cours. Le philosophe camerounais a forgé, dans Politiques de l'inimitié notamment, le concept de « nécropolitique » pour caractériser la manière dont les « puissances occidentales » ont mis en place une « administration de la terreur », directe ou indirecte, dans leurs anciennes « possessions » coloniales. Des guerres civiles aux coups d'État en passant par les ingérences impérialistes sans fin, Mbembe identifie « un principe nécropolitique » qu'il décrit dans des termes qui ne peuvent que faire penser à Gaza, au Congo ou au Soudan : ici,

la souveraineté consiste en le pouvoir de manufacturer toute une foule de gens dont le propre est de vivre au bord de la vie, ou encore sur le bord externe de la vie – des gens pour lesquels vivre, c'est s'expliquer en permanence avec la mort, dans des conditions où la mort elle-même tend de plus en plus à devenir quelque chose de spectral tant par la façon dont elle est vécue que par la manière dont elle est donnée. Vie superflue donc, celle dont le prix est si faible que cette vie n'a aucune équivalence marchande et encore moins humaine, propre. […] Le pouvoir nécropolitique opère par une sorte de réversion entre la vie et la mort, comme si la vie n'était que le médium de la mort [4].

Des sites concentrationnaires où les Palestiniens affamés se faisaient massacrer par les mercenaires étasuniens et les soldats israéliens, lors de distribution alimentaire qui tournaient au carnage, à l'organisation méthodique de la famine, en passant par les pluies de bombes et l'avancée des chars, des drones, des robots explosifs et des bulldozers, Gaza exemplifie ce seuil d'indistinction entre la mort et la vie. Un seuil d'indistinction que le plan ultra-colonial de Trump pour Gaza a pérennisé alors que 60% du territoire de Gaza est sous occupation israélienne, que l'aide humanitaire entre toujours au compte-gouttes et que plus de 800 Gazaouis ont été tué depuis le « cessez-le-feu » d'octobre.

Mais si la « nécropolitique » apparait comme une manière beaucoup plus éclairante de penser ce qui se joue à Gaza, Agamben comme Mbembe pensent à une violence aveugle dont le champ d'application s'élargit à mesure que ses victimes sont de plus en plus indifférenciés, d'où le désespoir croissant qui hante leurs écrits face à des logiques de pouvoir qui apparaissent de plus en plus irrationnelles ou absurdes. Force est de constater, cependant, que les Palestiniens ne sont pas des victimes indistinctes mais, aux yeux d'Israël, des « ennemis » contre lesquels il déchaine une guerre génocidaire qui constitue le prolongement et l'approfondissement de sa politique coloniale depuis la Nakba comme de celle des puissances impérialistes complices.

De ce point de vue, le génocide en cours est inséparable de la « dialectique de l'ami et de l'ennemi », pour évoquer le penseur réactionnaire Carl Schmitt, lorsqu'elle atteint son intensité maximale – quand les puissances impérialistes et leurs alliés ne peuvent plus tolérer un ennemi dont la simple résilience menace leurs intérêts ou leur puissance déclinante. La lutte pour l'autodétermination de la Palestine est en effet le courant souterrain des luttes de classe dans la région et constitue le principal obstacle au rêve de l'impérialisme étasunien de construire au Moyen-Orient un bloc homogène aligné sur Israël et sur ses intérêts pour concurrencer la Chine et sécuriser les flux énergétiques et financiers venus du Golfe.

Mishra cite à cet égard, sans en tirer toutes les conséquences, un passage de la Brochure de Junius, rédigée en 1915 par Rosa Luxemburg, qui permet de restituer aux concepts de Mbembe ou d'Agamben cette dimension dynamique. À la lumière de ses réflexions, Gaza apparait comme un avertissement et une exemplification de la forme de vie que les bourgeoisies radicalisées et en crise imposent aux peuples, à la jeunesse et aux travailleurs lorsque leurs intérêts le commandent.

Le « monde civilisé » qui avait observé avec flegme ce même impérialisme lorsqu'il lorsqu'il vouait des dizaines de milliers de Héréros à la fin la plus atroce et remplissait le désert de Kalahari des cris déments d'hommes assoiffés et des râles de moribonds ; lorsqu'il torturait jusqu'à la mort, en l'espace de dix ans, quarante mille hommes sur le Putumayo par l'entremise d'une bande de chevaliers d'industrie européens et que le reste d'un peuple fut battu à en être infirme ; lorsqu'en Chine, il abandonnait une civilisation vieille comme le monde à la soldatesque européenne pour qu'elle soit mise à feu et à sang et subisse toutes les horreurs de la destruction et de l'anarchie ; lorsqu'il étranglait la Perse, impuissante, avec le nœud coulant toujours plus ressérée de la tyrannie étrangère ; lorsqu'à Tripoli il a courbé les Arabes sous le joug du capital par le feu et l'épée tandis que leur civilisation et leurs habitations étaient laminées – ce « monde civilisé » prend seulement conscience aujourd'hui que la morsure des fauves impérialistes est mortelle. Il ne l'a remarqué que lorsque les fauves ont enfoncé leurs griffes acérées dans le sein de leur propre mère, la civilisation bourgeoise européenne [5].

Gaza montre au monde cette « vie au bord de la vie » que l'impérialisme est prêt à imposer à la planète entière. Car Luxemburg insiste aussi sur la circulation de cette violence qui, à mesure que le militarisme gagne du terrain au sein même des États qui sèment la mort aux quatre coins du monde, est vouée à revenir au cœur même de l'impérialisme. Israël est de ce point de vue la pointe avancée d'une dynamique plus globale de contre-révolution, les massacres à Gaza attisant le racisme et l'islamophobie mondiale, dont le suprémacisme hindou en Inde ou la France sont sans doute les principaux vecteurs, et nourissant la vaste économie mondiale de l'armement dont il est un rouage important – jusqu'à faire du génocide une technique ordinaire du maintien de l'ordre capitaliste.

Avec Gaza, l'impérialisme a dessiné pour tous les exploités et les opprimés de la planète un horizon de souffrances partagées, qui constituent déjà la base d'un internationalisme négatif, d'un destin commun. Mais cet internationalisme, bien avant que ce sombre scénario ne se réalise, a déjà gagné une dimension positive lors des journées de grève générale en Italie qui ont mobilisé de larges pans de la classe ouvrière et de la jeunesse à l'automne 2025, lors des mobilisations au Moyen-Orient depuis 2023 ou avec l'occupation des campus notamment aux États-Unis au printemps 2024 tandis que la lutte des classes reprend de plus en plus ses droits dans une situation internationale convulsive, marquée par la crise de l'impérialisme étasunien et du camp du génocide dans la guerre en Iran.

Le génocide à Gaza et les mobilisations de soutien à la Palestine font ainsi peut être davantage signe vers l'opposition que Walter Benjamin faisait entre la « vie sanglante » et la « vie vivante » dans Critique de la violence [6], un texte rédigé après la Première Guerre mondiale et l'échec de l'insurrection spartakiste : tandis que le pouvoir impose à ceux qu'il soumet d'occuper des positions d'existence conformes à ses intérêts, massacrant quiconque transgresse cette frontière, la lutte de classes se fait au nom d'une « vie vivante », qui ne veut renoncer à aucune possibilité existentielle. Mishra l'entrevoit lorsqu'il note à cet égard que le mouvement pour la Palestine est « l'évènement fondateur d'une conscience politique et éthique au XXIe siècle » face à l'effondrement des classes dirigeantes mondiales et des intellectuels qui, comme Jürgen Habermas par exemple, ont légitimé les massacres à Gaza.

S'il juge cependant, avec un certain pessimisme, que le mouvement ne peut « viser beaucoup plus haut » que d'« atténuer la solitude immense des Palestiniens », force est de constater que le « défi moral », pour le citer encore, qu'il a adressé au monde témoigne non seulement de la banqueroute morale de la bourgeoisie mondiale mais également du fait que ceux qui se sont mobilisés pour Gaza tiennent dans leur main une boussole politique aux potentialités énormes. Si la radicalité d'Israël ou de Trump ne saurait être sous-estimée, la réponse doit être à la hauteur du danger, a fortiori lorsqu'on l'anticipe au prisme d'un pessimisme tactique : de ce point de vue, les meilleures armes de la lutte de libération restent celles de la lutte des classes et de la régionalisation, voire de la mondialisation, de la cause palestinienne, en indépendance des régimes arabes et des directions bourgeoises et en alliance étroite avec le mouvement ouvrier international, comme les travailleurs italiens l'ont montré.

En un mot, la « vie sanglante » et la « vie vivante » forment désormais l'alternative principale que pose la nouvelle période de crises, de guerres et de révolutions dans laquelle nous sommes pleinement rentrés, à l'heure où la fragilité de l'internationale réactionnaire, de l'extrême droite et de l'impérialisme ouvrent des brèches dans lesquelles il faut d'urgence s'engouffrer.


[1] Pankaj Mishra, Le monde après Gaza, Paris Veules-les-Roses, Zulma, 2025, p. 267.

[2] Ibid., p. 49.

[3] Giorgio Agamben, Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1997.

[4] Achille Mbembe, Politiques de l'inimitié, Paris, la Découverte, 2018, p. 63.

[5] Rosa Luxemburg, La brochure de Junius, la guerre et l'Internationale, Paris, Agone & Smolny, 2014, p. 194.

[6] Walter Benjamin, « Critique de la violence », dans Œuvres : Tome I, Paris, Gallimard, 2009, p. 238.

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