« E-MUSIC » de TH : la rue, le colonialisme et le rap
Tue, 05 May 2026 21:16:18 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa sortie du nouvel album de TH nous permet de nous replonger dans l'univers sombre de l'artiste fait de textes crus et imagés posés sur des prods innovantes et très travaillées.

Après deux années très productives avec notamment le succès de ses deux premiers albums, E-TRAP et ALGORITHME, et surtout la parution de son Grünt qui est venu bousculer le monde du rap par son originalité de placements, de voix et de textes. TH revient avec un nouvel album E-MUSIC. Le rappeur de Bondy nord (93), originaire de Fort-de-France en Martinique où il a passé les premières années de sa vie Rue de la Musique, a grandi dans une famille de musiciens avec une mère pianiste et un père batteur, une immersion dans le son depuis le plus jeune âge au croisement de différentes musiques qui se retrouvent dans son style particulier. Connu pour poser sur des prods aux sonorités électroniques et digitales avec des placements pouvant être déstabilisants, TH continue dans ce sens et confirme dans sa manière unique de rapper.
Le premier titre de l'album, COBALT illustre parfaitement les grands thèmes du projet. Une entrée en matière sur une prod sombre et saccadée qui nous plonge directement dans une ambiance « macabre », le gimmick phare du rappeur. Avec des textes crus et explicites, TH nous livre une description frappante de la réalité des politiques extractivistes menées en République Démocratique du Congo : « Les enfants soldats leur servent de chair à canon / Les pays noirs leur servaient de colonies / Maman elle a bossé toute sa life l'état que il lui vole ses économies (...) / c'est des enfants qu'ils envoient pour extraire le cobalt ». Un parallèle frappant avec ce que Achille Mbembe décrivait dans [son essai Nécropolitique https://shs.cairn.info/revue-raisons-politiques-2006-1-page-29?lang=fr] : « Ensuite, l'afflux contrôlé et la maîtrise des mouvements monétaires dans des zones où des ressources spécifiques sont extraites, rend possible la formation d'enclaves économiques et modifie l'ancien rapport entre les gens et les choses. La concentration d'activités liées à l'extraction de ressources de valeur dans ces enclaves, en retour, fait de ces enclaves des espaces privilégiés de guerre et de mort ».
Ce rapport à l'esclavage et au colonialisme, intrinsèquement liée à l'histoire des Antilles dont il est originaire, est un thème central de l'album qui se retrouve également dans les deux derniers projets et sur lequel TH s'exprime dans le documentaire TH, ALTER EGO réalisé par Yard « dans l'histoire des îles ce que je retiens le plus c'est l'esclavage. Plein d'humains comme moi portent le poids de cette histoire-là. Je crois que nos chaînes elles étaient lourdes. Ça fallait voir c'est quoi le poids de ça. Je sais pas d'où je viens, je sais juste que je viens de Martinique ».
Thème que l'on retrouve en filigrane tout au long du projet mais qui ressort dans des phases froides, simples et brutales comme dans le morceau Tu vas te faire drive-by un vendredi dans lequel TH lâche « pendant 400 ans nous on s'est fait fouetter/ elle a jamais dit je regrette la France ». Punch particulièrement frappante dans le contexte actuel, avec la récente sortie de Edouard Philippe refusant de considérer la colonisation comme un crime, ou dans les institutions internationales avec l'abstention de la France et plusieurs pays de l'Union Européenne lors du vote d'une résolution à l'ONU visant à reconnaître l'esclavage et la traite transatlantique comme « le plus grave crime contre l'humanité ».
TH varie également la manière d'amener ses propos entre une simplicité d'écriture, la perte des rimes et la déstructuration des placements à l'image du monde qui s'écroule devant lui et en réponse à la violence des oppressions, et des phases plus subtiles dans la façon de décrire ses idées comme l'illustre la phase puissante dans Tapis rouge : « À l'époque de Roosevelt tu sais c'était quoi les fruits dans les arbres ? » Une référence poétique à Strange Fruit, la chanson de Billie Holliday centrée autour du lynchage des Afro-Américains dans le sud des États-Unis pendant l'ère Jim Crow, dans laquelle elle dépeint les victimes noires comme des fruits qui pendent à un arbre avant de se décomposer et à la dimension symbolique très forte intrinsèquement liée au combat politique des personnes descendantes de l'esclavage.
C'est avec un regard lucide et des textes bruts qu'il décrit la militarisation et la course à la guerre menées par les classes dominantes « la guerre ils veulent c'est nous on la fasse mais eux ils veulent pas la vivre » dans COBALT ou encore l'hypocrisie des puissances exportatrices d'armes et de la répression des habitants des quartiers populaires comme la France dans 22% : « j'ai pas le droit de vendre la coke mais le pays lui vend des armes ».
L'album se termine par un morceau, à l'image de l'album, très introspectif, qui raconte la rue et les traumas vécu dans La forêt des bâtiments, en se livrant sur sa tristesse avec clarté « Entre mes démons et moi faut que je mette de la distance, tellement j'avais des problèmes j'étais au bord du s ». La voix de TH nous transmet toute les émotions et la colère ressenties à travers une montée en intensité tout au long du morceau sur une prod très prenante, avec comme tout au long du projet des sonorités électroniques et digitales et une voix mixée très sec presque métallique, qui immerge complètement dans les textes qu'il nous livre.
Le projet vient confirmer la place de TH dans le rap francophone et affirmer son identité musicale. Un album sombre, sincère et touchant qui nous livre la vie dans les quartiers en étant issus de l'immigration à travers sa violence et sa brutalité, le poids du colonialisme et de la mélancolie.
Crédit photo : instagram TH