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1er mai : de la lutte des ouvriers de Chicago à la journée internationale des travailleurs

Fri, 01 May 2026 12:04:28 CEST

Révolution Permanente

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Comme chaque année, le monde entier célèbrera ce 1er mai 2026 la Journée internationale des travailleurs. Une journée qui permet de rendre hommage à la mémoire des « martyrs de Chicago », travailleurs assassinés dans la lutte pour les 8 heures à la fin du XIXe siècle aux États-Unis.

Ce 1er mai 2026, comme chaque année, des centaines de milliers de personnes descendrons dans les rues pour commémorer la Journée internationale des travailleurs. Cette journée, que les gouvernements bourgeois ont tenté de neutraliser en « fête du travail », prend racine dans l'histoire du mouvement ouvrier. D'abord liée à la lutte pour la journée de 8 heures, notamment en Australie et aux États-Unis, elle a ensuite été instaurée en 1889 par la IIe Internationale, en hommage aux « martyrs de Chicago », nom donné à un groupe de syndicalistes anarchistes et socialistes révolutionnaires exécutés en 1886 aux États-Unis. Cette exécution intervenait dans un contexte de violente répression contre le mouvement ouvrier étasunien, qui commençait alors à relever la tête pour revendiquer la réduction de la journée de travail à 8 heures.

La fin du XIXe siècle : un moment d'effervescence du mouvement ouvrier aux États-Unis

À la fin du XIXᵉ siècle, d'importantes organisations ouvrières se consolidèrent aux Etats-Unis. L'une d'elles était l'AFL (American Federation of Labor, Fédération américaine du travail) et une autre, très importante, était celle des Chevaliers du Travail, comptant sur une forte implantation nationale. Les gouvernements, qui étaient conscients du mécontentement des classes laborieuses, commencèrent à accorder la journée de 8 heures dans certains États, mais uniquement aux employés de l'administration publique. Dans certaines usines, la durée du travail fut limitée à 10 heures pour les femmes et les enfants. Cependant, le mouvement pour la journée de 8 heures gagnait du terrain et s'exprimait dans les assemblées et dans la presse de gauche, socialiste et anarchiste.

Toutefois, l'absence d'un parti propre à la classe ouvrière installa, chez certains dirigeants syndicaux, une logique de pression sur certains responsables des deux grands partis bourgeois, démocrate et républicain, en particulier sur ceux qui prétendaient « défendre » la classe ouvrière. Mais la trahison de ces partis était permanente, et la « défense » des travailleurs était rapidement oubliée.

Lors du IVᵉ congrès de l'AFL, tenu en novembre 1884, un dirigeant nommé Foster proposa une résolution : les travailleurs devaient cesser de faire pression sur les députés des partis bourgeois et passer à l'offensive, en exerçant une pression directe sur le patronat. La proposition fut soutenue par un autre dirigeant nommé Edmonston. À cette fin, il fut proposé qu'à partir du 1er mai 1886 la journée de travail soit fixée à 8 heures et que toutes les organisations ouvrières se préparent à lutter pour cette revendication. De leur côté, les employeurs disposeraient d'un délai suffisant pour la mettre en œuvre et adapter les nouveaux contrats. Dans le chaudron de la lutte des classes, le mouvement pour la journée de 8 heures sans réduction de salaire se préparait lentement.

Maurice Dommanget, dans son ouvrage Histoire du premier mai, explique pourquoi cette date fut choisie : « Le 1er mai a été choisi parce que cette date correspondait en Amérique du Nord, dans les pratiques des transactions économiques et des engagements de travail, à la Saint-Jean des campagnes méridionales françaises, à la Saint-Martin dans certaines régions, à Noël dans d'autres. Ces fêtes, en particulier la Saint-Jean, marquent, comme on le sait, le début de l'année de travail pour l'embauche des services. »

Une vague de grèves historique à l'approche du 1er mai 1886

Au milieu des années 1880 il existait à Chicago au moins cinq journaux — anarchistes et socialistes — publiés en différentes langues afin de dialoguer avec les divers groupes d'immigrés arrivant du vieux continent. Cette influence de gauche se reflétait dans l'activité de la Central Labor Union (Syndicat central ouvrier), qui regroupait vingt-cinq syndicats organisant grèves et manifestations. Ainsi, le mouvement ouvrier faisait sa « gymnastique » pratique dans l'affrontement avec la police, les briseurs de grève (« jaunes ») et l'État.

En 1885, à New York, un atelier d'ébénistes travaillait déjà selon le régime des 8 heures. Dans certaines usines, les patrons avaient fixé la journée maximale à 10 heures. Mais à mesure que le 1er mai 1886 approchait, un puissant mouvement de grèves éclata au cours du mois d'avril. Près de 32 000 ouvriers obtinrent la journée de 8 heures en avril, notamment les mineurs de Virginie, qui furent les premiers bénéficiaires. La situation atteignit un niveau de forte tension au point que le président Cleveland demanda au Congrès de débattre des relations entre le capital et le travail.

L'historien Howard Zinn, dans son ouvrage Une histoire populaire des États-Unis, reconstitue les événements du 1er mai et indique que : « 350 000 travailleurs de 11 562 établissements dans tout le pays se mirent en grève. À Detroit, 11 000 travailleurs défilèrent dans une manifestation qui dura huit heures. À New York, 25 000 travailleurs formèrent une procession aux flambeaux le long de Broadway. À Chicago, 40 000 travailleurs firent grève et 45 000 autres obtinrent une réduction de leur journée pour éviter qu'ils ne se mettent en grève. À Chicago, tous les chemins de fer furent arrêtés, la plupart des industries paralysées et les abattoirs fermés. »

De son côté, Maurice Dommanget souligne : « Les fabricants de pianos, les ébénistes, les vernisseurs et les ouvriers du bâtiment obtinrent les huit heures sans diminution de salaire. Les boulangers et les brasseurs obtinrent la journée de dix heures avec augmentation de salaire. À Pittsburgh, le succès fut presque complet. À Baltimore, trois corporations gagnèrent les huit heures : les ébénistes, les fabricants d'enseignes et les ouvriers des pianos-orgues. À Chicago, les charpentiers, tailleurs, ouvriers du bâtiment, mécaniciens, forgerons et employés de droguerie obtinrent les huit heures sans réduction de salaire. Les bouchers, boulangers et brasseurs obtinrent dix heures avec augmentation de salaire. À Newark, ce furent les chapeliers, cigariers et ouvriers des machines à coudre ; à Boston, les ouvriers du bâtiment ; à Louisville, les ouvriers du tabac ; à Saint-Louis, les ébénistes ; à Washington, les peintres en bâtiment. Au total, 125 000 ouvriers obtinrent les huit heures le jour fixé. À la fin du mois, ils étaient 200 000, et 250 000 peu après, tandis qu'un million d'autres voyaient leur journée de travail réduite. »

Les 1er et 2 mai furent, comme dans les autres centres industriels, des journées de grève et de manifestations. À Chicago, les cortèges arboraient des drapeaux noirs et rouges, symboles de l'anarchisme et du socialisme, bien que la première tendance dominât parmi les ouvriers locaux. Parallèlement, un Citizen's Committee (Comité de citoyens) — composé de bourgeois « respectables » et d'hommes d'affaires — réclamait la répression. La presse, c'est-à-dire « leur » presse, relayait ces appels. Ainsi, le Chicago Mail « conseillait » de surveiller de près les dirigeants anarchistes Albert Parsons et August Spies et de les considérer comme « responsables de tout incident. S'il arrive quelque chose, qu'ils servent d'exemple ». Un autre journal, le Chicago Times, écrivait : « La prison et les travaux forcés sont la seule solution possible à la question sociale. Il faut espérer que leur usage se généralise. » L'atmosphère devenait lourde.

Pendant ce temps, certaines usines refusaient non seulement d'accorder les 8 heures, mais avaient également recruté des briseurs de grève venus d'autres villes pour casser le mouvement. Face à cela, les défilés et les assemblées devant les usines se poursuivirent, mais les affrontements avec la police devinrent de plus en plus violents, jusqu'à ce que le sang coule et qu'il n'y ait plus de retour en arrière.

La répression sanglante et le procès des martyrs de Chicago

À l'usine McCormick, près de 8 000 grévistes affrontaient à la fois les briseurs de grève et la police, lançant des pierres et combattant au corps à corps, lorsqu'une salve de fusils retentit. La police réprima à balles réelles, tua 6 ouvriers et en blessa gravement une cinquantaine. Furieux, August Spies, directeur du journal anarchiste Arbeiter-Zeitung, fit imprimer un appel en anglais et en allemand :

« La guerre de classe a commencé. Hier, devant l'usine McCormick, des ouvriers ont été abattus. Leur sang crie vengeance ! Qui peut encore douter que les tigres qui nous gouvernent sont assoiffés de sang ouvrier ? Mais les travailleurs ne sont pas des moutons qu'on mène à l'abattoir. Ils répondront à la Terreur blanche par la Terreur rouge. Mieux vaut la mort que la misère.
Si l'on fusille des travailleurs, nous répondrons de telle manière que nos maîtres s'en souviendront longtemps. C'est la nécessité qui nous fait crier : aux armes ! Hier, les femmes et les enfants des pauvres pleuraient leurs maris et leurs pères fusillés, tandis que, dans leurs palais, les riches remplissaient leurs verres de vins coûteux et buvaient à la santé des bandits de l'ordre…
Séchez vos larmes, vous qui souffrez ! Ayez du courage, esclaves ! Levez-vous !
»

Certains historiens rapportent que les rédacteurs de l'Arbeiter-Zeitung voulurent atténuer les passages les plus incendiaires (comme l'appel aux armes) et, au dernier moment, appelèrent à ce que la manifestation convoquée sur la place Haymarket, le 4 mai à 19 heures, soit pacifique. Environ 3 000 personnes se rassemblèrent sur la place Haymarket à l'appel des dirigeants anarchistes. Du haut d'une charrette, Spies et Parsons s'adressèrent à l'immense foule, dénonçant la répression meurtrière de la veille.

Howard Zinn reconstitue ainsi les événements : « La nuit du 4 mai, environ trois mille personnes se réunirent. Ce fut un meeting calme et, comme des nuages orageux menaçaient et qu'il se faisait tard, la foule se réduisit à quelques centaines de personnes. Un détachement de 180 policiers apparut, s'avança jusqu'à la tribune et ordonna à la foule de se disperser. L'orateur déclara que le meeting touchait à sa fin. À ce moment-là, une bombe explosa au milieu des policiers, en blessant soixante-six, dont sept moururent plus tard. La police tira sur la foule, tuant plusieurs personnes et en blessant deux cents. »

Ce qui suivit fut une véritable chasse aux sorcières : l'état de siège fut décrété et il fut interdit à la population de sortir la nuit. Les cortèges des victimes ouvrières furent étroitement surveillés par la police et par des mercenaires « privés » infiltrés, qui cherchaient des anarchistes à arrêter. Tous les journaux ouvriers furent interdits et toute l'équipe éditoriale de l'Arbeiter-Zeitung fut arrêtée. La police, sans aucune preuve autre que les déclarations figurant dans les tracts et les journaux, commença à arrêter les anarchistes « suspects » et constitua en un temps record un jury chargé de condamner à mort les huit dirigeants qui entreraient dans l'histoire comme les martyrs de Chicago.

Le procès fut un véritable procès politique contre le mouvement ouvrier dans son ensemble. Seuls deux des huits accusés se trouvaient sur les lieux au moment des faits, et presque l'ensemble des preuves étaient des faux, selon l'aveu du gouverneur de l'Illinois lui-même. L'objectif était bien de faire un exemple pour tenter d'intimider l'ensemble des travailleurs du pays et rétablir l'« ordre » bourgeois. Sept accusés sont condamnés à mort, et cinq d'entre eux sont exécutés.

Mais cette répression sanglante eut l'effet opposé de celui escompté. L'événement eut immédiatement un retentissement mondial, et donna lieu à des manifestations d'indignation dans la plupart des capitales européennes. Dès lors, les « martyrs de Chicago » devinrent un symbole du mouvement ouvrier international, consacré en 1889 par le choix de la IIe Internationale de faire du 1er mai la Journée internationale des travailleurs, que l'on célèbre depuis chaque année dans le monde entier.

Crédits photo : Wikimedia Commons.

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